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Censure, pluralisme, liberté de l’information, en Suisse aussi

4 septembre 2018

Temps de lecture : 5 minutes
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Censure, pluralisme, liberté de l’information, en Suisse aussi

Vu de France, la Suisse paraît presque un modèle : stabilité politique, richesse économique, propreté, sécurité, modèle référendaire. Mais tout est si rose dans la Confédération ? A titre d’exemple, le quotidien francophone Le Temps ne fait plus de journalisme depuis belle lurette, il rééduque ses lecteurs comme nous l’analysions dans un article de juin 2018. Il nous a semblé intéressant de livrer au lecteur français le point de vue du philosophe Eric Werner, paru chez notre confrère Antipresse n° 30 du 5 août 2018. Les sous-titres sont de notre rédaction.

Difficultés de la presse et vérités d’État

Les dif­fi­cultés de la presse sont graves. Peut-être même sont-elles insur­monta­bles. Mais cela ne devrait pas nous con­duire à tout accepter, y com­pris la mise sous tutelle éta­tique de l’information, avec à la clé l’imposition de vérités d’État.

Je n’étais pas un lecteur du Matin. Je ne lis, à vrai dire, pas (ou plus) beau­coup les jour­naux. Ne fréquente égale­ment que très peu les sites d’information sur Inter­net. J’ai longtemps été un fidèle lecteur du Monde, mais à un moment j’ai pen­sé que je ne per­dais rien en arrê­tant de le lire. Et je me suis vite ren­du compte que j’avais rai­son. Ce jour­nal est très ori­en­té idéologique­ment, et lorsqu’il en vient, comme c’est le cas aujourd’hui, à faire la leçon aux autres sur ce qu’est ou non la vérité, je me dis volon­tiers qu’il est par­ti­c­ulière­ment mal placé pour le faire. De temps à autre, il m’arrive d’acheter le Figaro ou Libéra­tion, mais je m’en veux quelque part de cette faib­lesse, car, me sem­ble-t-il, le temps que je passe à lire ces deux jour­naux pour­rait être util­isé plus intel­ligem­ment: à lire des ouvrages spé­cial­isés par exem­ple. C’est ain­si aujourd’hui qu’on s’informe. Je mets peut-être un bémol sur les chroniques spé­cial­isées: livres, san­té, cui­sine, voy­ages, etc. Elles sont sou­vent intéres­santes. Il y a par­fois aus­si de bonnes choses dans les pages «Opin­ions». Mais l’information est une chose, les opin­ions une autre.

Je n’étais donc pas un lecteur du Matin, mais j’avais de l’amitié pour ce jour­nal. Voici pourquoi.

Absence de pluralisme de la presse suisse romande ?

On reproche volon­tiers aux jour­naux suiss­es de dire tous plus ou moins la même chose. J’ai moi-même, en plus d’une occa­sion, été amené à dévelop­per cette cri­tique. En gros elle est fondée. L’absence de plu­ral­isme est cer­taine­ment une des raisons et non des moin­dres du naufrage actuel de la presse écrite en Suisse romande. Cela étant, s’il me faut ici par­ler de moi-même, je dois recon­naître que la presse romande s’est plutôt mon­trée bien­veil­lante à mon endroit. L’épisode auquel je fais référence remonte à une trentaine d’années. J’enseignais à l’époque la philoso­phie à l’Université de Genève. Les uni­ver­sités sont en principe des endroits calmes. Calmes, certes, mais pour autant qu’on sache se tenir soi-même calme et tran­quille. C’est le cas d’à peu près tout le monde, mais il me sem­ble que ce n’était pas exacte­ment le mien. Je con­nus donc à cette époque quelques dif­fi­cultés. Par­ler de pogrom serait évidem­ment trop dire. Mais je sen­tis pass­er le vent du boulet.

Une journaliste honnête

C’est le Jour­nal de Genève/Gazette de Lau­sanne qui m’avait en ligne de mire. Pour savoir ce qu’était à l’époque le Jour­nal de Genève/Gazette de Lau­sanne il suf­fit de feuil­leter aujourd’hui les pages du Temps. Inutile d’en dire davan­tage. A quoi, comme en écho, s’ajoutaient les dires et déc­la­ra­tions de cer­tains de mes col­lègues. C’était très nou­veau pour moi. Je n’avais jamais encore vécu ce genre de choses. Les spé­cial­istes soupe­saient mes chances de survie pro­fes­sion­nelle. Car, très claire­ment, le pronos­tic vital était engagé. Sauf que je reçus un jour la vis­ite d’une jour­nal­iste du Matin. Elle voulait tout sim­ple­ment me pos­er des ques­tions, avoir ma pro­pre ver­sion des faits. C’est ce qui fit, je pense, en par­tie au moins, que je survé­cus. Je dis en par­tie, car d’autres per­son­nes me vin­rent en aide. Mais la dou­ble page que me con­sacra un beau matin, c’est le cas de le dire, Le Matin joua cer­taine­ment un rôle dans ce retourne­ment de sit­u­a­tion. Per­son­ne, vrai­ment, ne s’y attendait.

Aujourd’hui encore je revois la tête de mes col­lègues. Ils furent tous très dignes, firent bon vis­age à mau­vaise fortune.

J’ai donc à l’égard du Matin et de sa jour­nal­iste une dette per­son­nelle de recon­nais­sance. Comme quoi, le plu­ral­isme, en Suisse romande, n’est pas com­plète­ment un vain mot. L’épisode que je viens d’évoquer remonte, il est vrai, à plus de trente ans en arrière. L’histoire est ce que jamais on ne revoit deux fois. Qu’est ce qui se passerait aujourd’hui dans un cas de fig­ure sim­i­laire? Il est très dif­fi­cile de le dire. Qu’est-ce qui relève du hasard? De la néces­sité? Aujourd’hui encore, j’ignore si la jour­nal­iste du_ Matin_ qui, il y a trente ans, est venue un jour son­ner à ma porte le fit de sa pro­pre ini­tia­tive à elle ou à l’initiative de son rédac­teur en chef. Ce que je pense, en revanche, c’est qu’aucun sys­tème n’est jamais inté­grale­ment ver­rouil­lé. Inté­grale­ment, non. Il y a tou­jours des failles dans le sys­tème. Je veux ici par­ler des per­son­nes con­crètes et vivantes. Ce sont elles les failles dans le sys­tème. En l’occurrence cette journaliste.

Tout le monde a bien con­science que les médias suiss­es romands (presse écrite, radio et télévi­sion) sont aujourd’hui soumis, comme du reste partout (ou presque), à une cen­sure qui ne dit pas son nom. Il y a ce qu’on a le droit de dire et le reste. Cha­cun sait égale­ment ce qu’il risque s’il enfreint cer­tains inter­dits. Inter­dits, il faut le dire, qui ne por­tent pas seule­ment atteinte au droit à la lib­erté d’expression (pour­tant garan­ti par l’article 10 de la Con­ven­tion européenne des droits de l’homme), mais plus fon­da­men­tale­ment encore au droit à une infor­ma­tion vraie. C’est presque plus impor­tant encore. La presse et les médias offi­ciels ne cessent en per­ma­nence de vitupér­er les fab­ri­cants de fake news, per­son­nages, à les en croire, sévis­sant en per­ma­nence sur Inter­net, mais peut-être feraient-ils bien, en la matière, de bal­ay­er d’abord devant leur pro­pre porte. Car ils auraient beau­coup à faire.

Qui paie commande

Nul ne sait vers quoi on se dirige aujourd’hui en matière d’information. Assuré­ment pas vers moins de cen­sure. Dans un arti­cle récem­ment paru dans la revue Kri­sis, on pou­vait lire ce qui suit:

«Au-delà de la diver­sité des lignes édi­to­ri­ales de la presse, la plu­part des grands médias sont, du moins en France, large­ment sub­ven­tion­nés par l’État, et détenus par de grands action­naires rom­pus aux affaires. Loin de con­stituer un con­tre-pou­voir, la par­tic­i­pa­tion de l’État dans les grands médias con­tribue à per­pétuer un dis­cours général dont on peut devin­er en creux les opin­ions qu’il s’agit de con­tenir ou d’éviter: mesures pro­tec­tion­nistes, points de vue euroscep­tiques, analy­ses détail­lées des ten­ants et aboutis­sants des grandes direc­tives de la poli­tique européenne, etc.» [1]

A l’heure où il se mur­mure à Genève et à Lau­sanne que la solu­tion aux dif­fi­cultés que tra­verse à l’heure actuelle la presse romande est toute trou­vée: il suf­fi­rait de recourir aux finances publiques, elles sont là pour ça, on ferait bien de méditer de telles remar­ques. Si l’on admet que l’absence de plu­ral­isme n’entre pas pour peu dans le proces­sus ayant con­duit récem­ment, en Suisse romande, à la liq­ui­da­tion de plusieurs titres, en atten­dant celle d’autres (prévue ou à venir), le recours à l’État pour aider la presse écrite à sur­mon­ter ses dif­fi­cultés finan­cières relève de la fuite en avant. Qui paie com­mande. Com­ment imag­in­er un seul instant qu’une telle aide serait accordée sans con­trepar­tie? Les dif­fi­cultés en ques­tion sont graves. Peut-être même sont-elles insur­monta­bles. Mais cela ne devrait pas nous con­duire à tout accepter, y com­pris la mise sous tutelle éta­tique de l’information, avec à la clé l’imposition de vérités d’État.

Eric Wern­er

Notes

  • Syl­vain Fuchs, «Les mirages de la finance : une utopie con­tem­po­raine», Kri­sis, juin 2018, p. 28.
  • Arti­cle de Eric Wern­er paru dans la rubrique « Enfu­mages » du Drone de l’Antipresse n° 30 du 05/08/2018.

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