Fondé en 2012, le site suisse LesObservateurs.ch change de visage. Et avec lui réapparaît une voix devenue rare dans un paysage médiatique romand idéologiquement très homogène.
Le site suisse Les Observateurs n’est pas un nouveau venu. Lancé en 2012 par le sociologue Uli Windisch, professeur honoraire à l’Université de Genève, ce pure player a occupé pendant plus d’une décennie une position particulière en Suisse romande : celle d’un média − le seul − contestant les récits dominants, à une époque où les alternatives numériques étaient presque inexistantes. Quatorze ans plus tard, avec plusieurs milliers d’articles couvrant cette période, il ouvre un nouveau chapitre de son histoire.
Cette position particulière se comprend au regard du paysage dans lequel elle s’inscrit. La Suisse romande se distingue par une homogénéité idéologique remarquable − assez similaire à la Belgique − de ses médias : de la RTS aux grands titres de la presse écrite, un même progressisme de bon aloi imprègne le choix des sujets, des invités et des angles, au point que le lecteur romand peine à trouver, dans les médias installés, une lecture de l’actualité qui s’écarte du consensus. S’y ajoute l’influence des médias français, massivement consommés côté suisse, qui importent leurs grilles de lecture et ne se privent plus de commenter, voire de juger, la vie politique helvétique, sa démocratie directe et ses votations. Dans ce contexte, l’existence d’un média qui pense la Suisse depuis la Suisse relève moins du luxe que de la nécessité.
Ces dernières années pourtant, Les Observateurs s’était essoufflé. Les productions originales se faisaient plus rares et le site fonctionnait principalement comme une revue de presse commentée, relayant des articles publiés ailleurs. Un travail utile, mais qui reposait avant tout sur la production d’autrui, et d’autres acteurs occupaient déjà ce créneau avec plus de moyens.
La relance engagée aujourd’hui repose sur un choix simple : recommencer à produire. Analyses de fond, grands entretiens, recensions, enquêtes sur le traitement médiatique de l’information : Les Observateurs entend remettre le contenu original au cœur de son activité. Une place importante est accordée aux grands entretiens, permettant de développer une pensée et un argumentaire loin des formats courts qui dominent aujourd’hui l’espace médiatique. « Notre rôle n’est pas d’être les premiers à réagir, mais d’aider à comprendre », selon Uli Windisch.
Sur le fond, la ligne demeure inchangée. Défense de la souveraineté nationale, regard critique sur le politiquement correct, opposition à l’intégration européenne toujours plus poussée et à l’OTAN, attention particulière aux questions migratoires : Les Observateurs s’inscrit dans une sensibilité proche de celle de l’UDC, tout en conservant sa liberté de ton et son indépendance éditoriale. Ses contributeurs en témoignent, parmi lesquels l’ancien conseiller d’État valaisan Oskar Freysinger ou l’ancien conseiller national neuchâtelois Yvan Perrin.
Reste la question décisive : celle des moyens. Sans publicité ni subventions publiques, le site dépend exclusivement du soutien de ses lecteurs. Or produire des enquêtes, des analyses et des entretiens demande davantage de temps et de ressources que l’agrégation de contenus. La réussite de cette relance ne se mesurera donc pas à l’ambition affichée aujourd’hui, mais à la capacité du média à publier durablement un contenu original, régulier et exigeant. Après quatorze années d’existence et plusieurs années de ralentissement, Les Observateurs ne joue pas seulement sa place dans le débat public romand : il rappelle qu’un tel débat suppose de la pluralité.
Yves Lejeune

