Après avoir longtemps toléré la présence de cyberactivistes, y compris les plus virulents, les autorités égyptiennes ont décidé de tout verrouiller, faisant fi des critiques et même d’éventuelles interpellations internationales.
Il s’agit de la deuxième grosse campagne de répression depuis 2017. Le 21 mai dernier, le pouvoir du général Abdelfattah Al-Sissi a ordonné le blocage des comptes d’une douzaine d’influenceurs, parmi les plus suivis et les plus engagés en Égypte et dans le reste du monde arabe.
Le piège émirati
Pourquoi maintenant ? La visite du président al-Sissi aux Émirats arabes unis, le 7 mai dernier, a causé une intense polémique. La présence de troupes militaires égyptiennes sur le sol de cette monarchie, médiatisée sur place, a provoqué une avalanche de critiques et d’indignations initiée par des influenceurs. Le Caire a décidé de sévir contre les instigateurs.
Une visite perçue comme une preuve d’implication militaire égyptienne aux côtés des Émirats, et indirectement dans l’axe anti-iranien et pro-israélien. Rappelons qu’Abu Dhabi a signé les accords d’Abraham normalisant les relations avec l’État hébreu en 2020.
Parmi les réactions les plus relayées sur X, celle d’Amr Waked, acteur de cinéma devenu cyberactiviste, qui a traité les militaires égyptiens de « traîtres », de vendus qui servent « l’ennemi des martyrs » (Palestine, Soudan, Liban, etc.) pour de l’argent. Ils ont accusé Sissi de « vendre » le sang des Égyptiens et de risquer d’entraîner le pays dans un conflit inutile. Ils reprochent au dirigeant égyptien d’envoyer des forces à des milliers de kilomètres alors qu’il refuserait d’agir plus fermement pour Gaza.
La décision a été annoncée par le parquet des affaires économiques et du blanchiment d’argent. Les personnes visées sont Amr Waked, Abdallah El-Sharif, Mohamed Nasser, Osama Gawish, Haitham Abou Khalil, Yahya Moussa, Sami Kamaleddine, Khaled El-Serti, Sherif Othman et Hicham Sabri. Les comptes concernés sont ceux accessibles depuis l’Égypte sur Facebook, X, Instagram, TikTok, Telegram et YouTube.
Pour faire passer la pilule, les autorités ont eu le réflexe d’intégrer dans la liste le nom d’Edy Cohen, un Israélien d’origine libanaise. Celui-ci s’attaque régulièrement au gouvernement égyptien, l’accusant, comme font les autres, de despotisme, de corruption et d’aliénation aux monarchies du Golfe.
« Heureux de cette censure »
Il est reproché à ces onze influenceurs « la diffusion de rumeurs, d’informations mensongères » et de contenus considérés comme « hostiles à l’État et à ses institutions ». Un schéma analogue à travers toute la région.
Cette annonce a donné du grain à moudre aux influenceurs eux-mêmes. Osama Gaweesh, le plus célèbre d’entre eux, qui totalise 5 millions d’abonnés, a réagi sur X :
« Le régime égyptien emboîte le pas aux Émirats en bloquant l’ensemble de mes comptes. »
Il fustige le président al-Sissi et le met au défi d’apporter la preuve de ses « allégations ».
Amr Waked était le 21 mai plus incisif :
« Je suis heureux de cette censure, car elle annonce leur chute imminente. Le régime égyptien s’apprête certainement à commettre de grosses bévues, et ne voudrait pas être dévoilé. »
Amr Waked vit en exil à Barcelone. Il a été condamné à 8 ans de prison par un tribunal militaire égyptien pour ses publications.
Edy Cohen a quant à lui raillé la décision à sa manière :
« Le gouvernement égyptien — un pays de 110 millions d’habitants, doté d’une armée puissante, d’anciennes pyramides et d’une histoire millénaire — a décidé que la plus grande menace stratégique pesant sur lui n’était ni la sécheresse, ni le barrage de la Renaissance, ni l’Iran, ni le chiisme, ni les Frères musulmans, ni même la crise économique étouffante et l’inflation galopante, mais Edy Cohen ! »
De nouvelles listes en attente
Dans les médias, le quotidien libanais Al-Akhbar, proche du Hezbollah, a décrit le 22 mai la décision du gouvernement égyptien comme « un nouveau coup porté aux libertés ». Il voit dans la présence du nom d’un Israélien sur la liste des proscrits « une manœuvre dilatoire visant à sauver la face du régime ».
Le site d’information Rassd, l’un des rares médias indépendants en Égypte, considérait de son côté que le blocage des comptes des influenceurs cités vise à « empêcher le public d’accéder à des contenus dénonçant la corruption et les crises. »
Selon des sources, Rassd est déjà sur une liste d’attente de médias et d’influenceurs à proscrire prochainement. Celle-ci compte plusieurs plateformes dont Maziid, Maydan, ainsi que 14 podcasters, parmi lesquels le célèbre Moataz Matar.
Rappelons que les autorités égyptiennes avaient, en 2017, bloqué d’un seul coup 21 plateformes médiatiques locales et internationales, dont Al-Jazeera, Al-Charq, Mada Masr ou encore le Huffington Post Arab.
Le site panarabe Watan, basé aux États-Unis, estimait le 25 mai que le président égyptien était en « panique » et qu’il croyait à tort avoir trouvé son salut en appuyant sur « le bouton de blocage ».
Question de méthode
L’Égypte n’est pas un cas isolé dans la région. Chaque pays a sa méthode de répression contre le cyberactivisme. Le blocage de comptes sur les réseaux sociaux est une arme répandue. La présence des directions régionales des principaux réseaux sociaux à Dubaï rend la procédure de blocage plus facile.
Mais il faut néanmoins préciser que les États arabes n’ont pas, du point de vue juridique, la latitude pour geler les avoirs de leurs dissidents en exil. Une mesure qui serait peut-être plus efficace.
En Europe, cette méthode a prouvé son « efficacité ». Le média russe RT France, d’abord interdit de diffusion dans la foulée de la guerre en Ukraine en mars 2022, a abouti à la liquidation judiciaire en février 2023 après les sanctions visant ses banques. Le média français et alternatif TV Libertés a quant à lui subi une censure bancaire (sur décision politique ?) à l’été 2025. Une « censure sourde » qui, à bien regarder, n’a rien de moins cynique que les méthodes arabes !
Mussa A.
Correspondant de l’OJIM au Maghreb

