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Verrouillage de l’espace numérique : la méthode égyptienne

2 juin 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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Après avoir longtemps toléré la présence de cyber­ac­tivistes, y com­pris les plus vir­u­lents, les autorités égyp­ti­ennes ont décidé de tout ver­rouiller, faisant fi des cri­tiques et même d’éventuelles inter­pel­la­tions internationales.

Il s’agit de la deux­ième grosse cam­pagne de répres­sion depuis 2017. Le 21 mai dernier, le pou­voir du général Abdelfat­tah Al-Sis­si a ordon­né le blocage des comptes d’une douzaine d’influenceurs, par­mi les plus suiv­is et les plus engagés en Égypte et dans le reste du monde arabe.

Le piège émirati

Pourquoi main­tenant ? La vis­ite du prési­dent al-Sis­si aux Émi­rats arabes unis, le 7 mai dernier, a causé une intense polémique. La présence de troupes mil­i­taires égyp­ti­ennes sur le sol de cette monar­chie, médi­atisée sur place, a provo­qué une avalanche de cri­tiques et d’indignations ini­tiée par des influ­enceurs. Le Caire a décidé de sévir con­tre les instigateurs.

Une vis­ite perçue comme une preuve d’implication mil­i­taire égyp­ti­enne aux côtés des Émi­rats, et indi­recte­ment dans l’axe anti-iranien et pro-israélien. Rap­pelons qu’Abu Dhabi a signé les accords d’Abraham nor­mal­isant les rela­tions avec l’État hébreu en 2020.

Par­mi les réac­tions les plus relayées sur X, celle d’Amr Waked, acteur de ciné­ma devenu cyber­ac­tiviste, qui a traité les mil­i­taires égyp­tiens de « traîtres », de ven­dus qui ser­vent « l’ennemi des mar­tyrs » (Pales­tine, Soudan, Liban, etc.) pour de l’argent. Ils ont accusé Sis­si de « ven­dre » le sang des Égyp­tiens et de ris­quer d’entraîner le pays dans un con­flit inutile. Ils reprochent au dirigeant égyp­tien d’envoyer des forces à des mil­liers de kilo­mètres alors qu’il refuserait d’agir plus fer­me­ment pour Gaza.

La déci­sion a été annon­cée par le par­quet des affaires économiques et du blanchi­ment d’argent. Les per­son­nes visées sont Amr Waked, Abdal­lah El-Sharif, Mohamed Nass­er, Osama Gaw­ish, Haitham Abou Khalil, Yahya Mous­sa, Sami Kamaled­dine, Khaled El-Ser­ti, Sherif Oth­man et Hicham Sabri. Les comptes con­cernés sont ceux acces­si­bles depuis l’Égypte sur Face­book, X, Insta­gram, Tik­Tok, Telegram et YouTube.

Pour faire pass­er la pilule, les autorités ont eu le réflexe d’intégrer dans la liste le nom d’Edy Cohen, un Israélien d’origine libanaise. Celui-ci s’attaque régulière­ment au gou­verne­ment égyp­tien, l’accusant, comme font les autres, de despo­tisme, de cor­rup­tion et d’aliénation aux monar­chies du Golfe.

« Heureux de cette censure »

Il est reproché à ces onze influ­enceurs « la dif­fu­sion de rumeurs, d’informations men­songères » et de con­tenus con­sid­érés comme « hos­tiles à l’État et à ses insti­tu­tions ». Un sché­ma ana­logue à tra­vers toute la région.

Cette annonce a don­né du grain à moudre aux influ­enceurs eux-mêmes. Osama Gaweesh, le plus célèbre d’entre eux, qui totalise 5 mil­lions d’abonnés, a réa­gi sur X :

« Le régime égyp­tien emboîte le pas aux Émi­rats en blo­quant l’ensemble de mes comptes. »

Il fustige le prési­dent al-Sis­si et le met au défi d’apporter la preuve de ses « allé­ga­tions ».

Amr Waked était le 21 mai plus incisif :

« Je suis heureux de cette cen­sure, car elle annonce leur chute immi­nente. Le régime égyp­tien s’apprête cer­taine­ment à com­met­tre de gross­es bévues, et ne voudrait pas être dévoilé. »

Amr Waked vit en exil à Barcelone. Il a été con­damné à 8 ans de prison par un tri­bunal mil­i­taire égyp­tien pour ses publications.

Edy Cohen a quant à lui rail­lé la déci­sion à sa manière :

« Le gou­verne­ment égyp­tien — un pays de 110 mil­lions d’habi­tants, doté d’une armée puis­sante, d’an­ci­ennes pyra­mides et d’une his­toire mil­lé­naire — a décidé que la plus grande men­ace stratégique pesant sur lui n’é­tait ni la sécher­esse, ni le bar­rage de la Renais­sance, ni l’I­ran, ni le chi­isme, ni les Frères musul­mans, ni même la crise économique étouf­fante et l’in­fla­tion galopante, mais Edy Cohen ! »

De nouvelles listes en attente

Dans les médias, le quo­ti­di­en libanais Al-Akhbar, proche du Hezbol­lah, a décrit le 22 mai la déci­sion du gou­verne­ment égyp­tien comme « un nou­veau coup porté aux lib­ertés ». Il voit dans la présence du nom d’un Israélien sur la liste des pro­scrits « une manœu­vre dila­toire visant à sauver la face du régime ».

Le site d’information Rassd, l’un des rares médias indépen­dants en Égypte, con­sid­érait de son côté que le blocage des comptes des influ­enceurs cités vise à « empêch­er le pub­lic d’accéder à des con­tenus dénonçant la cor­rup­tion et les crises. »

Selon des sources, Rassd est déjà sur une liste d’attente de médias et d’influenceurs à pro­scrire prochaine­ment. Celle-ci compte plusieurs plate­formes dont Mazi­id, May­dan, ain­si que 14 pod­cast­ers, par­mi lesquels le célèbre Moataz Matar.

Rap­pelons que les autorités égyp­ti­ennes avaient, en 2017, blo­qué d’un seul coup 21 plate­formes médi­a­tiques locales et inter­na­tionales, dont Al-Jazeera, Al-Charq, Mada Masr ou encore le Huff­in­g­ton Post Arab.

Le site panarabe Watan, basé aux États-Unis, esti­mait le 25 mai que le prési­dent égyp­tien était en « panique » et qu’il croy­ait à tort avoir trou­vé son salut en appuyant sur « le bou­ton de blocage ».

Question de méthode

L’Égypte n’est pas un cas isolé dans la région. Chaque pays a sa méth­ode de répres­sion con­tre le cyber­ac­tivisme. Le blocage de comptes sur les réseaux soci­aux est une arme répan­due. La présence des direc­tions régionales des prin­ci­paux réseaux soci­aux à Dubaï rend la procé­dure de blocage plus facile.

Mais il faut néan­moins pré­cis­er que les États arabes n’ont pas, du point de vue juridique, la lat­i­tude pour gel­er les avoirs de leurs dis­si­dents en exil. Une mesure qui serait peut-être plus efficace.

En Europe, cette méth­ode a prou­vé son « effi­cac­ité ». Le média russe RT France, d’abord inter­dit de dif­fu­sion dans la foulée de la guerre en Ukraine en mars 2022, a abouti à la liq­ui­da­tion judi­ci­aire en févri­er 2023 après les sanc­tions visant ses ban­ques. Le média français et alter­natif TV Lib­ertés a quant à lui subi une cen­sure ban­caire (sur déci­sion poli­tique ?) à l’été 2025. Une « cen­sure sourde » qui, à bien regarder, n’a rien de moins cynique que les méth­odes arabes !

Mus­sa A.
Cor­re­spon­dant de l’OJIM au Maghreb

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