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Charge médiatique contre Xenia Fedorova : la victime idéale ?

29 mai 2026 | Temps de lecture : 10 minutes

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Une cam­pagne de dén­i­gre­ment tous azimuts vise Xenia Fedoro­va, ex-direc­trice générale du média russe RT France, qui tra­vaille désor­mais pour le groupe Bol­loré. Comme son anci­enne chaîne, inter­dite de dif­fu­sion sans procès, celle-ci est con­fron­tée au tri­bunal médi­a­tique. Ses détracteurs font d’une pierre deux coups, s’attaquant au mil­liar­daire et à Moscou.

« Essay­er d’imposer la cen­sure sous cou­vert de lutte con­tre la dés­in­for­ma­tion est une con­cep­tion très préoc­cu­pante du plu­ral­isme » : ce 27 mai, Xenia Fedoro­va répondait aux pro­pos de Maud Bergeon. Plus tôt dans la journée, au sor­tir du Con­seil des min­istres, la porte-parole du gou­verne­ment avait dénon­cé les « pro­pos très graves » tenus sur CNews par l’ancienne direc­trice de RT, notam­ment ceux accusés « d’inverser les respon­s­abil­ités dans la guerre en Ukraine ».

48 heures plus tôt, Ari­ane Chemin et Yvanne Trip­pen­bach sor­taient un por­trait pour Le Monde. Avec une révéla­tion : étaient présents lors d’un déje­uner de l’Institut de l’espérance, un think tank d’inspiration chré­ti­enne créé en avril 2025 – entre autres – par Vin­cent Bol­loré, le nou­veau con­seiller spé­cial de Jor­dan Bardel­la, François Durvye, quelques piliers du groupe Viven­di comme Arnaud de Puy­fontaine, le général Pierre de Vil­liers, ex-chef d’État-major des armées, Xenia Fedoro­va et… « une min­istre du gou­verne­ment ». La min­istre de l’Agriculture Annie Genevard sera iden­ti­fiée quelques heures plus tard. Selon France Inter, le Pre­mier min­istre Sébastien Lecor­nu lui a téléphoné le 27 mai, « pour des explications ».

Ces dernières semaines, il était impos­si­ble de man­quer le tir de bar­rage médi­a­tique ayant mené à cette réac­tion de l’exécutif. Sur X et dans la presse, influ­enceurs et jour­nal­istes ont dénon­cé comme un seul homme la présence de Xénia Fedoro­va dans les médias du groupe Bol­loré, dont elle serait la protégée.

Mais der­rière leur cabale médi­a­tique visant une jeune femme, les enjeux sont con­sid­érables : la lutte infor­ma­tion­nelle et le statut des médias inter­na­tionaux bien sûr, mais aus­si la cen­sure crois­sante des médias venue de l’Union européenne et de l’exécutif, la pres­sion exer­cée sur l’ARCOM, et la pos­si­ble sup­pres­sion d’une chaîne de télévi­sion à la veille des élec­tions de 2027. Récapitulons.

Un retour en 2025 sous le feu des critiques

Jan­vi­er 2025. Deux ans après l’arrêt de la chaîne RT France, Xenia Fedoro­va fait son retour médi­a­tique, à l’occasion de la sor­tie de son livre Ban­nie (éd. Fayard, 2025). Les médias dom­i­nants la retrou­vent et cri­tiquent alors verte­ment ce come-back non désiré :

« Chevelure brune tombant en cas­cade sur les épaules, sourire en coin, elle inter­vient désor­mais chaque jeu­di dans l’émission L’Heure Inter sur CNews », relève Le Monde, la qual­i­fi­ant de « nou­velle égérie du groupe Bolloré ».

Fedoro­va pub­lie aus­si rapi­de­ment des tri­bunes dans Le JDNews et signe une min­isérie dif­fusée en début d’année sur C8 et CNews, « Lumières ortho­dox­es », sur des lieux de culte en France et en Europe.

Fran­ce­in­fo s’interroge immé­di­ate­ment sur l’indépendance des­dits médias, évo­quant bien sûr une « ligne édi­to­ri­ale prorusse » et une « pro­pa­gande sans fil­tre du Krem­lin » dans l’ancien média qu’elle a dirigé. Yann Barte, ancien jour­nal­iste pour France 5 et désor­mais pour Franc-Tireur, com­mente :

« For­mée au sein du Krem­lin médi­a­tique de son men­tor Mar­gari­ta Simon­ian (la big boss russe ultra­na­tion­al­iste de la mai­son mère RT), elle a orchestré l’expansion fran­coph­o­ne du bras médi­a­tique de Pou­tine […], elle com­pense par un sens affûté de la mise en scène et une équipe de fidèles, sou­vent rus­so­phones, rodés aux sub­til­ités du sto­ry­telling pou­tinien : nier le mas­sacre de Boutcha, glo­ri­fi­er la mil­ice Wag­n­er, jus­ti­fi­er l’invasion en Ukraine ».

Fedorova, victime expiatoire

Simon Blin, dans Libéra­tion, par­le de la « loin­taine cou­sine russe » dans « la famille bol­loréenne ». Même chose du côté de Téléra­ma qui explique qu’embaucher Xenia Fedoro­va revient à « assur­er la pro­mo­tion de Pou­tine ». De son côté, le média « indépen­dant » d’extrême gauche Street­Press – que l’on sait financé par Soros et l’UEdénonce « quelque chose de cynique et para­dox­al dans le fait de défendre en sur­face la lib­erté d’expression tout en attaquant en sous-main en jus­tice des chercheurs qui enquê­tent sur RT. » La palme revient à une émis­sion en ligne du média Arrêt sur images : l’essayiste Ele­na Volo­chine et le jour­nal­iste pour L’Express et LCI Jean-Dominique Merchet y com­mentent ce retour. Pourquoi inviter un « platiste pour qu’on dis­cute de savoir si la terre est plate ou pas ? », iro­nise la pre­mière. De son côté, Merchet s’en tient à dire qu’il ne l’« inter­view­erait pas pour son jour­nal ».

Bien sûr, Xenia Fedoro­va s’est défendue. Dans un entre­tien à La Croix en mars 2025, elle présen­tait son ancien média comme une « source alter­na­tive d’opinion, dif­férente des médias main­stream français ». Elle revient aus­si sur son livre Ban­nie (Fayard, 2025), dénonçant les con­tra­dic­tions des démoc­ra­ties occi­den­tales. Alors que l’Europe se fait la cham­pi­onne des principes fon­da­men­taux (lib­ertés divers­es, droits de l’homme, etc.), la réal­ité sem­ble s’éloigner chaque jour davan­tage des dis­cours offi­ciels. Vic­time expi­a­toire de la guerre « hybride » que se livrent Brux­elles et Moscou, RT France a été sac­ri­fiée sur l’autel de la lutte con­tre l’« ingérence étrangère ». Xenia Fedoro­va men­tionne les attaques répétées et sans fonde­ment d’Ursula von der Leyen, qui assur­ait que RT était un instru­ment de « dés­in­for­ma­tion » de la Russie. Pour­tant, aucune faute avérée n’a pu être démon­trée par l’ARCOM, souligne-t-elle. Un média a donc été sanc­tion­né sans procès, dans le silence assour­dis­sant de la pro­fes­sion. « La France se réclame d’une presse libre, mais dans les faits, elle s’aligne de plus en plus sur un mod­èle où seules cer­taines nar­ra­tions sont autorisées », a‑t-elle fustigé dans un entre­tien accordé à Breizh-info.com.

En tout cas, en 2025, elle retrou­ve auprès des médias de Vin­cent Bol­loré une lib­erté qu’elle n’avait plus ailleurs. « Ils n’ont pas peur d’avoir un point de vue dif­férent de ce qu’on voit habituelle­ment en France », affirme-t-elle dans un entre­tien à Chal­lenges.

Il faut abattre la partisane Fedorova

Mais rien n’y fait : cha­cune de ses tri­bunes ou pris­es de parole est attaquée, jusqu’au mois de mai 2026 où la machine va s’emballer.

Le 24 avril, un arti­cle de La Let­tre écrit que le rédac­teur en chef du JDD, Raphaël Stainville, a rédigé le livre Ban­nie de Xenia Fedoro­va. Celle-ci rel­a­tivise, soulig­nant l’avoir remer­cié dans son essai. Mais dans la foulée, le général Bruno Cler­mont (2R), con­sul­tant défense sur CNews depuis qua­tre ans, l’accuse sur LinkedIn d’avoir orchestré son évic­tion (offi­cielle le 16 mars 2026) en rai­son de ses pro­pos hos­tiles à l’attaque de l’Ukraine par la Russie et favor­ables aux frappes améri­caines con­tre l’Iran. Le com­men­ta­teur médias Clé­ment Garin (85 000 abon­nés) reprend la balle au bond sur X le 2 mai, avant d’ajouter que le jour­nal­iste de Valeurs actuelles Vic­tor Eyraud aurait lui aus­si été écarté de CNews et Europe 1 après avoir con­tred­it Xenia Fedoro­va à l’antenne au mois d’avril.

Le 11 mai, c’est au tour de Yann Barthès dans Quo­ti­di­en. Durant l’émission, Paul Gas­nier, qui avait récem­ment inter­viewé le prési­dent ukrainien Zelen­sky, con­sacre l’entièreté de sa chronique à la présen­ter comme une « pro­pa­gan­diste du Krem­lin » dif­fu­sant les « élé­ments de lan­gage de Pou­tine ». Du côté de la presse écrite, le 12 mai, encore Thomas Legrand, dans Libéra­tion, débute ain­si son édi­to :

« On sait main­tenant avec cer­ti­tude que la bol­losphère n’est pas seule­ment au ser­vice de la soumis­sion de la droite à l’extrême droite française, mais qu’elle est aus­si une officine de pro­pa­gande russe. »

Fedorova fustige la corruption à Kiev, le Quai d’Orsay s’indigne à son tour

Le 13 mai, Xenia Fedoro­va ne recule pas et pub­lie une tri­bune dans Le JDNews inti­t­ulée « La cor­rup­tion, grand tabou de l’aide européenne ». Quelques mots qui vont provo­quer la réac­tion des insti­tu­tions. Le compte X “French Response” du min­istère français des Affaires étrangères saute à son tour sur l’occasion. Sans con­tester l’accusation de cor­rup­tion en Ukraine, il s’en tient à dire que des « con­tre-pou­voirs exis­tent pour enquêter sur les manœuvres ».

On retrou­ve aus­si des réac­tions de dif­férents jour­nal­istes, influ­enceurs ou chroniqueurs de télévi­sion pro-Kiev. Par­mi eux, Aurélien Duchêne demande : « D’où vient l’argent envoyé à Xenia Fedoro­va ? » Les men­aces visant la présence de la jour­nal­iste en France appa­rais­sent aus­si : Alla Poedie tweete un laconique « fais tes valis­es, Fedoro­va ». Chroniqueuse pour LCI avant d’en être écartée, la « pas­sion­ar­ia de l’Ukraine » s’est illus­trée par plusieurs déra­pages en direct, insul­tant le général français Nico­las Richoux de « minable troll russe », ou encore en expli­quant à la reporter Anne Nivat qu’elle « aura sa médaille du Krem­lin ».

Valérie Hayer saisit l’ARCOM

Mais la réac­tion la plus vive vint de la cheffe des eurodéputés du par­ti “Renew Europe”, Valérie Hay­er. Le jour même de la paru­tion de la tri­bune, elle saisit l’Ar­com, l’au­torité de régu­la­tion de l’au­dio­vi­suel, dans un cour­ri­er révélé par France Inter, après des pro­pos tenus sur CNews et Europe 1 qu’elle qual­i­fie de « pro­pa­gande » prorusse. Selon elle, Xenia Fedoro­va béné­fi­cie « d’une expo­si­tion régulière sur des médias audio­vi­suels français rel­e­vant de son con­trôle ». Elle demande donc à l’au­torité de régu­la­tion de l’au­dio­vi­suel « d’ex­am­in­er si ces inter­ven­tions répétées sont com­pat­i­bles avec les oblig­a­tions d’hon­nêteté » et « d’é­val­uer les con­di­tions édi­to­ri­ales dans lesquelles ces pro­pos sont dif­fusés sur CNews ou Europe 1 ».

Le proces­sus de délégiti­ma­tion de la parole de Xenia Fedoro­va, à qui l’on refuse le statut de jour­nal­iste, est par­venu à matu­rité. Sans que quiconque s’interroge sur le tra­vail des jour­nal­istes de médias publics à l’étranger, y com­pris ceux de l’audiovisuel français, en Chine, en Afrique ou ailleurs, ou d’Euronews dans l’ancien bloc sovié­tique. Un procès médi­a­tique en ingérence à géométrie variable ?

Mais ce n’est pas fini. Le 20 mai paraît une sec­onde tri­bune de Xenia Fedoro­va, inti­t­ulée « Lib­erté d’expression ». Le même jour, L’Express et Franc-Tireur sor­tent tous les deux un arti­cle à charge sur la jour­nal­iste. Jamais deux sans trois, Le Point n’est pas en reste avec la chronique de Sophia Aram, qui tacle : « le sou­verain­isme s’efface devant l’ingérence russe ».

Le lende­main de la pub­li­ca­tion de la tri­bune sur X, on retrou­ve d’autres per­son­nal­ités bien con­nues qui s’en pren­nent à Xenia Fedoro­va, dont l’eurodéputée et secré­taire nationale du par­ti Hori­zon Nathalie Loiseau, qui s’est pour­tant récem­ment fait remar­quer pour avoir dif­fusé une fake news à l’encontre de Jor­dan Bardella.

Les élites ont en effet de quoi être désem­parées, ayant cru avoir neu­tral­isé la men­ace Fedoro­va dès le début de la guerre. « Jusqu’à présent, Philippe de Vil­liers était le seul mil­i­tant prorusse iden­ti­fié dans la sphère intime de Bol­loré », s’alarment aus­si les jour­nal­istes du Monde dans leur arti­cle du 25 mai : pas­sant de deux à trois con­jurés, le com­plot prend des dimen­sions alar­mantes ! Mais le plus intéres­sant dans l’article du Monde est ailleurs : Chemin et Trip­pen­bach rap­por­tent que le Quai d’Orsay est gag­né par l’angoisse médi­a­tique : « une note interne que Le Monde a pu con­sul­ter détaille l’alignement des posi­tions de Fedoro­va avec les dis­cours offi­ciels du Krem­lin sur l’Ukraine, l’OTAN et l’Europe ». Un dis­cours qu’il faut faire taire à tout prix.

Pour cela, l’accusation de « pro­pa­gan­diste » est ressas­sée en boucle par tous les détracteurs de la jeune femme. « Madame Fedoro­va est une pro­pa­gan­diste paten­tée qui sert de relais à la dés­in­for­ma­tion du Krem­lin », déclarait ain­si ce 29 mai Jean-Noël Bar­rot sur France Inter. Ironie de l’histoire : la répéti­tion est juste­ment l’une des tech­niques les plus effi­caces de la pro­pa­gande. Il n’en faudrait pas davan­tage pour légitimer une nou­velle loi sur les ingérences étrangères, promise par Emmanuel Macron avant la prési­den­tielle 2027.

Rodolphe Cart

À retrou­ver bien­tôt sur l’O­JIM, le por­trait de Xenia Fedorova.

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