S’il accède à l’Élysée en 2027, Jean-Luc Mélenchon entend faire du démantèlement des grands groupes de médias privés l’une de ses priorités absolues dès les premières semaines de son mandat. Chose intéressante : le leader de la gauche radicale a déclaré vouloir « contourner le parti médiatique ». Mais tenir un tel engagement n’est pas aisé.
Il fallait s’y attendre après les travaux de Charles Alloncle sur l’audiovisuel public : les médias sont d’ores et déjà un enjeu pour la campagne présidentielle.
L’entourage du leader de La France insoumise a confirmé le 20 mai dernier qu’un projet de loi serait déposé en procédure accélérée si Jean-Luc Mélenchon est élu en 2027. Dans son viseur : les « empires médiatiques » détenus par neuf milliardaires, accusés de nuire au pluralisme et à la liberté d’expression.
Démanteler le groupe Bolloré : une priorité pour les Insoumis
Bien sûr, le leader de La France insoumise cible particulièrement Vincent Bolloré et sa chaîne CNews. Il lui reproche de mener un « combat civilisationnel » et l’attaque n’est pas nouvelle. Durant une conférence de presse en février, Mélenchon avait déjà promis de « confisquer » et de « vendre à la découpe » le groupe. Une approche radicale analogue selon lui à… celle menée après la Seconde Guerre mondiale, lorsque des journaux accusés de collaboration avaient été saisis. « Il ne sera plus possible de posséder deux télés ou deux journaux ou deux radios, et pire que tout, en même temps », a‑t-il déclaré, assumant vouloir « libérer les médias » et « briser les monopoles ».
Rappelons que les insoumis avaient aussi mobilisé leur mouvance après la polémique sur CNews autour du nouveau maire de Saint-Denis Bally Bagayoko, multipliant les appels à la fermeture pure et simple de CNews. « Est-ce que nous sommes obligés d’avoir une offre médiatique avec des chaînes racistes comme CNews et d’autres ? Moi, je dis que non », avait déclaré l’édile dans une vidéo AFP le 2 avril dernier.
Mélenchon affirme vouloir la « libération des médias »
Mais d’autres grands patrons sont également dans le viseur : Bernard Arnault (Les Échos, Le Parisien, Radio Classique, Paris Match), Rodolphe Saadé (La Provence, Altice Média, La Tribune, La Tribune du Dimanche, Corse Matin) ou encore Xavier Niel (Le Monde, Nouvel Obs, HuffPost). Même Matthieu Pigasse, pourtant classé à l’extrême-gauche avec son groupe Combat (Radio Nova, Les Inrocks) et proche de Jean-Luc Mélenchon, n’échapperait pas à la règle… même si la députée Clémence Guetté a nuancé l’ampleur des comparaisons : « Dans la proportion des médias détenus (entre Vincent Bolloré et Matthieu Pigasse), on n’est pas du tout dans le même monde », relativisait-elle, citée par Libération.
Au-delà d’une simple limitation de la concentration, Mélenchon propose d’élargir drastiquement les règles anti-concentration « sans tenir compte du support ». Il veut interdire qu’un même groupe possède à la fois des rédactions de presse écrite, de radio et de télévision, tout en y associant d’autres activités culturelles (cinéma, édition, publicité). La mesure viserait aussi à séparer les organes de production et de distribution de contenus, des box internet jusqu’aux points de vente.
Pour l’entourage du candidat, cette question constitue « une urgence pour le fonctionnement démocratique du pays », les grands groupes renforçant selon lui la méfiance des Français envers les médias et contraignant les imaginaires dans les secteurs culturels. Reste que cette offensive, si elle se concrétisait, marquerait une intervention sans précédent de l’État sur la propriété privée des médias en France.
« Je t’aime moi non plus » : Mélenchon face aux médias
Malgré cette offensive radicale contre les « empires médiatiques », Jean-Luc Mélenchon entretient avec le paysage médiatique une relation nettement plus nuancée, voire opportuniste. « Je n’ai pas de problème avec les médias. Ce sont les médias qui ont un problème avec moi », tempêtait-il en février dernier, jouant savamment de la victimisation. Ainsi avait-il violemment critiqué la Une de Marianne, qui avait titré en janvier 2026 « LFI, la folie racialiste », qualifiant les journalistes de « fachos ». LFI est aussi engagée dans une lutte contre France Info, un « égout » à la remorque de CNews selon la députée Danielle Obono.
🔴“Fachos !” : la prochaine Une de Marianne crée la polémique dans les rangs de LFI ; Jean-Luc Mélenchon monte au créneau et insulte les journalistes de la rédaction. pic.twitter.com/tYFKuBfh70
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) January 27, 2026
Mais il n’est pas à une contradiction près : le quadruple candidat à la présidentielle n’hésite pas à utiliser les grandes chaînes qu’il dénonce par ailleurs. Le 3 mai dernier, c’est sur le plateau du 20 heures de TF1 − chaîne appartenant au groupe Bouygues, régulièrement dans son collimateur − qu’il a officiellement lancé sa candidature à la présidentielle, en déclarant sobrement « Oui, je suis candidat ».
Quelques heures plus tard, il enchaînait avec une longue interview sur Brut (média récemment racheté par Saadé), afin de maximiser sa visibilité auprès des jeunes. Quelques jours après, il accordait une interview exclusive à LCI, autre chaîne du groupe TF1.
🚨Le syndicat national des journalistes monte au front contre Jean-Luc Mélenchon et dénonce la volonté du leader insoumis de trier les journalistes lors de ses conférences de presse. pic.twitter.com/NOvbJySrdY
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) February 24, 2026
Aussi affirme-t-il vouloir « contourner le parti des médias ». LFI organise ainsi des conférences de presse réservées aux médias indépendants. Il est vrai que la communication du parti passe par YouTube (1,24 million d’abonnés), TikTok, X et bien sûr Twitch. Il faut dire qu’il a souvent été un pionnier en matière numérique : en 2017, son meeting en hologramme, à défaut d’imposer un nouveau modèle, avait au moins créé le buzz.
Bref, Mélenchon agit en pirate : il attaque et impose son narratif, cultivant son image de candidat antisystème, sans se couper des audiences encore massives des médias traditionnels.
Autre signe d’ambivalence : ses relations avec certains patrons de presse. Mélenchon a longtemps entretenu un lien amical avec Serge Dassault, propriétaire du Figaro. « Je suis un fan du Rafale dans l’aviation mondiale », avait lancé en janvier dernier celui-ci lors d’une visite d’une usine du groupe, ajoutant même : « J’admire beaucoup la maison Dassault, le travail qui a été fait pendant toutes ces années. » Une ambivalence qui pourrait devenir une vulnérabilité d’ici 2027 ?

