Emmanuel Duteil, ex-directeur de la rédaction de L’Usine Nouvelle, a été approuvé mardi 5 mai par 82 % des journalistes de Challenges pour devenir leur nouveau directeur de la rédaction. Il succède à Pierre-Henri de Menthon dans un climat tendu, quelques mois après le rachat du magazine économique par le groupe LVMH de Bernard Arnault. Sa mission : redresser financièrement le titre en accélérant sa transition numérique et en recentrant son contenu sur l’économie et l’industrie.
Une mission difficile mais une grande légitimité. Avec 50 voix pour, cinq contre et six abstentions, Emmanuel Duteil a été approuvé le 5 mai par 82% des journalistes de Challenges comme nouveau directeur de la rédaction. Un vote qui intervient à l’issue d’une grève historique. À son arrivée, il devra redresser un magazine qui perd 7 millions d’euros par an.
Qui est Emmanuel Duteil ?
Né le 2 octobre 1979 à Nantes, Emmanuel Duteil est un journaliste économique expérimenté. Diplômé de l’ISCPA (Institut supérieur des médias), il débute sa carrière en 2000 à BFM Radio comme journaliste, reporter et présentateur, avant d’en devenir rédacteur en chef. En 2010, il crée pour BFM Business « Le Grand journal de New York » en direct du Nasdaq. Il rejoint ensuite le service économie d’Europe 1 en 2014 comme chef du service. Le journaliste dispense également des cours de radio à l’école de journalisme de Sciences Po.
Depuis plusieurs années, il dirige les rédactions du pôle industrie d’Infopro Digital, notamment L’Usine Nouvelle et L’Usine Digitale. Il intervient également régulièrement comme chroniqueur sur France Inter, notamment dans l’émission « On n’arrête pas l’éco ». Reconnu pour son expertise dans les domaines industriel, économique et numérique, Duteil bénéficie d’une solide réputation dans le milieu des médias professionnels. Son profil, davantage centré sur l’économie et l’industrie que sur le politique, correspond aux attentes d’un repositionnement stratégique pour Challenges qu’a relevé Le Figaro.
Le rachat de Challenges par LVMH provoque des tensions dans la rédaction
Le contexte de sa nomination reste marqué par de fortes tensions. Fin décembre 2025, le groupe LVMH, propriété de Bernard Arnault, a racheté Challenges (ainsi que Sciences et Avenir et La Recherche) à l’homme d’affaires Claude Perdriel. Ce rachat s’inscrit dans un renforcement significatif de la présence de LVMH dans les médias économiques et généralistes : le groupe contrôle déjà Les Échos, Le Parisien, L’Opinion, L’Agefi et Investir.
L’arrivée du nouveau propriétaire a rapidement provoqué des remous. Le Figaro rapporte que l’ancien directeur de la rédaction, Pierre-Henri de Menthon, a quitté ses fonctions mi-avril 2026 après avoir évoqué des « divergences » sur les conditions d’exercice de son rôle. Les journalistes ont dénoncé la volonté de LVMH de ne pas reconduire intégralement la charte d’indépendance de la rédaction, qui prévoit notamment un droit d’approbation sur la nomination du directeur.
Une première grève historique avait été organisée fin avril pour protester contre cette atteinte perçue à l’indépendance et le manque de perspectives claires sur l’avenir du titre. Dans ce climat tendu, Emmanuel Duteil a été proposé par un comité éditorial élargi et soumis au vote de la Société des journalistes (SDJ), avec le score triomphal susmentionné.
La SDJ a depuis salué un scrutin « apaisé » tout en rappelant sa vigilance sur les enjeux déontologiques et en espérant que LVMH accepte une charte d’indépendance incluant le vote d’approbation. Duteil prendra officiellement ses fonctions le 15 juin 2026, après le bouclage du classement annuel des 500 premières fortunes de France.
Au programme de la nouvelle direction : transition numérique et recadrage sur l’économie pour Challenges
Pour redresser un titre dont le chiffre d’affaires atteint 14 millions, Duteil prévoit une réduction de la pagination papier (en moyenne huit pages en moins sur les 108 actuelles) et une accélération de la transition numérique, selon les informations de l’AFP. Selon ses présentations à la rédaction révélées par La Lettre le 5 mai, le magazine papier deviendra la « cerise sur le gâteau » d’une offre web renforcée. Il entend fusionner les équipes print et digital, créer un nouveau site internet et privilégier les contenus enrichis plutôt que la simple reprise de dépêches d’agences. Le développement se fera aussi sur le B2B et l’événementiel, domaines pour lesquels Duteil dispose d’une réelle expérience.
Sur le plan éditorial, un virage stratégique est à prévoir : moins de couverture politique intérieure et internationale (comme la newsletter « Indiscrétions » sur les coulisses du pouvoir), et davantage d’articles sur l’industrie, la compétitivité des entreprises, les finances publiques et les grands enjeux économiques. Un éditorial politique sera toutefois conservé.
Le célèbre classement des 500 plus grandes fortunes de France, qui fait la renommée du titre chaque été, devrait être maintenu. Ce repositionnement vers un cœur de cible plus économique et industriel marque un retour aux sources pour Challenges, tout en répondant aux impératifs de redressement financier imposés par le nouveau propriétaire. Reste à voir si cette nouvelle nomination et ce recentrage permettront de restaurer la confiance au sein d’une rédaction très méfiante vis-à-vis du nouvel actionnaire.

