Après le rachat de Challenges par LVMH fin 2025, RSF et plusieurs syndicats de journalistes ont saisi le Conseil d’État en référé. Officiellement, il s’agit de défendre le pluralisme, en creux, cette nouvelle offensive judiciaire pose aussi la question de la sélectivité des mobilisations dans le débat sur la concentration médiatique.
Le dossier Challenges s’invite donc à nouveau sur le terrain juridictionnel. Le 12 mars, RSF, le SNJ, le SNJ-CGT et d’autres représentants des salariés ont demandé au Conseil d’État d’enjoindre l’État à appliquer effectivement le règlement européen sur la liberté des médias, l’EMFA, dont l’essentiel des dispositions est applicable depuis le 8 août 2025. Leur argument est simple : le rachat du magazine par LVMH, finalisé le 30 décembre 2025, aurait dû faire l’objet d’une évaluation préalable au regard du pluralisme et de l’indépendance éditoriale.
Une bataille juridique à forte portée symbolique
Sur le fond, les requérants s’appuient sur l’article 22 de l’EMFA, qui prévoit que les États membres se dotent de règles permettant d’évaluer les concentrations médiatiques susceptibles d’avoir un effet sur le pluralisme. RSF soutient que la France n’a pas encore correctement mis en œuvre ce dispositif, créant un vide dont auraient profité plusieurs opérations récentes.
Le cas Challenges est d’autant plus sensible que LVMH détenait déjà Les Échos, Investir, L’Opinion et L’Agefi au moment du rachat alors que Bernard Arnault témoigne un grand intérêt pour la presse depuis quelques années. Les représentants de la rédaction redoutent donc une concentration renforcée dans la presse économique, ainsi qu’une remise en cause de leur charte d’indépendance, dénoncée par le nouvel actionnaire en février, ce qui a contribué à une motion de défiance votée par les salariés des titres concernés.
Un combat de principe… à géométrie variable
Que la concentration médiatique mérite débat, nul n’en disconvient. Mais l’activisme de RSF et des syndicats laisse aussi une impression plus ambivalente. Les mêmes acteurs se montrent volontiers maximalistes lorsqu’un groupe identifié comme conservateur ou hostile à leurs propres sensibilités s’étend dans les médias ; ils apparaissent souvent plus discrets quand d’autres formes de dépendance, publiques, subventionnelles ou idéologiques, pèsent sur certaines rédactions.
Autrement dit, la défense du pluralisme semble parfois servir de prolongement à un rapport de forces politico-culturel. Dans cette affaire, RSF et les syndicats dénoncent le pouvoir d’un grand actionnaire privé. Pourtant, la vie économique des médias français repose depuis longtemps sur de puissants propriétaires, des appuis capitalistiques ou des mécènes, y compris dans des titres réputés proches de la gauche ou du centre. L’émotion sélective n’aide pas toujours à clarifier le débat.
Derrière le droit, une question plus large
Le recours devant le Conseil d’État a d’ailleurs peu de chances d’aboutir en urgence, plusieurs observateurs relevant que l’opération est déjà réalisée. Il n’en reste pas moins que cette séquence illustre un déplacement du débat médiatique vers le prétoire : faute de rapport de force éditorial, on cherche désormais des garde-fous dans le juge et dans le droit européen.
Reste une question de fond : veut-on réellement défendre le pluralisme, ou bien empêcher certains propriétaires de peser davantage que d’autres ? Entre principe juridique et bataille d’influence, l’affaire Challenges montre surtout que, dans les médias aussi, la concurrence n’est jamais seulement économique.

