Alors que la présidentielle de 2027 se profile à l’horizon, l’audiovisuel public français offre un spectacle édifiant de discrimination assumée. Philippe Corbé, directeur de l’information de France Télévisions, a décidé de mettre fin à l’émission Le Pour et le Contre, portée par Paul Melun et Nathan Devers sur Franceinfo, après des mois d’une intense pression de la gauche radicale. Cette suppression intervient de surcroît dans un climat tendu avec l’arrivée d’Eugénie Bastié sur France 2 qui a suscité une vive levée de boucliers.
Les chroniqueurs Paul Melun (31 ans) et Nathan Devers (27 ans), arrivés en septembre 2025 sur Franceinfo après des passages à CNews, incarnaient une tentative – timide – d’ouverture.
Animateurs du débat du soir aux côtés de Claire-Élisabeth Beaufort (elle aussi ex de CNews), ils proposaient une confrontation d’idées trois soirs par semaine. Le format, intitulé Le Pour et le Contre, semblait pourtant répondre à une exigence démocratique élémentaire : permettre aux téléspectateurs d’entendre des perspectives diverses sur l’actualité. Las, l’expérience s’achèvera au début de l’été 2026.
Selon les éléments révélés dans La Lettre le 7 mai, les difficultés à recruter des invités pour débattre avec eux et des audiences jugées insuffisantes ont motivé la décision de Philippe Corbé, directeur de l’information de France TV. Des motifs techniques qui masquent mal une réalité plus politique : « nous avons augmenté l’audience et nous n’avons jamais eu de problème pour recevoir des invités », confiait une source au sein de la production de l’émission au Parisien.
Les deux chroniqueurs, issus de la chaîne jugée « trop à droite » par une partie de la classe médiatique, traînaient l’étiquette encombrante de CNews. Leur amitié affichée et leur style direct, rodé à L’Heure des pros, détonnaient dans l’univers feutré et consensuel du service public.
Pourtant, les deux jeunes journalistes n’ont rien de sulfureux, Nathan Devers s’inscrivant dans la lignée de l’intellectuel germano-pratin Bernard-Henri Lévy et Paul Melun se revendiquant de gauche. Mais une gauche semble-t-il trop impure pour certains. Pour l’heure, ils conservent d’autres interventions : Devers sur C ce soir sur France 5, Melun chaque vendredi dans Télématin sur France 2. Leur présence y sera-t-elle encore tolérée ?
La mouvance radicale a mené une intense campagne
Cette annonce intervient dans la foulée de la publication du rapport Alloncle, qui a intensifié l’exigence de pluralisme sur l’audiovisuel public. Mais le groupe subit aussi des pressions inverses, notamment Franceinfo. Le 24 avril dernier, la chaîne a été rappelée à l’ordre par l’ARCOM pour « défaut d’honnêteté et manque de rigueur », pour des questions posées par Alix Bouilhaguet lors d’un entretien avec le député LFI Manuel Bompard en novembre dernier.
La tendance insoumise et les médias qui lui sont proches mènent depuis plusieurs mois une intense campagne contre Franceinfo, « égout médiatique » selon les propos tenus par Danièle Obono le 9 avril sur Mediapart. Selon la députée, le « système médiatique » sert « l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite », en suivant « l’exemple de CNews ».
Une accusation qui a été préparée et ressassée dans les médias de la gauche radicale, notamment depuis un article de Pauline Bock pour Arrêt sur Images début novembre, accusant Franceinfo de « dérive éditoriale », à la suite du recrutement du tandem Melun/Devers et de la présentatrice Claire-Elisabeth Beaufort. Une émission qui a donc scandalisé pendant tout l’hiver 2025–26 Mediapart, Streetpress ou encore Blast, catastrophés à l’idée de revoir le philosophe Michel Onfray (et d’autres) sur le service public.
Vives tensions chez France TV avec l’arrivée d’Eugénie Bastié
La décision de Philippe Corbé prend encore plus de son sens lorsqu’on la compare à la tempête médiatique déclenchée par l’arrivée d’Eugénie Bastié dans L’Heure de vérité, nouvelle émission politique de France 2 préparée pour la présidentielle.
La SDJ de France 2 a publié le 5 mai un communiqué virulent intitulé « À L’Heure de vérité, “l’information n’est pas une opinion” doit rester notre boussole ». Les journalistes y dénonçaient une chroniqueuse « identifiée pour ses idées très conservatrices et souverainistes », qui « revendique clairement ses opinions » et les défend « de façon militante ».
🔴Eugénie Bastié rejoint France 2 : la Société des journalistes de France Télévisions adresse un avertissement direct à sa propre direction.
La SDJ “conteste” le choix de France TV et dénonce les “idées très conservatrices et souverainistes” de la journaliste. pic.twitter.com/Fo4LtzYot2
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) May 6, 2026
Un réflexe révélateur d’un service public qui peine à accepter le pluralisme réel. Reste à savoir si la direction de France TV a sacrifié Melun et Devers, lâchant du lest pour compenser l’arrivée de la journaliste du Figaro.
Un schéma récurrent de mise au pas
Bien sûr, cette affaire croisée n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une longue série de recadrages opérés par l’audiovisuel public dès qu’une voix dissonante émerge. On se souvient des débats houleux autour de la présence d’Éric Zemmour à On n’est pas couché il y a plusieurs années, des départs ou des marginalisations successives de figures jugées trop « réactionnaires », comme le licenciement de Franceinfo de Jean-François Achilli en 2024, accusé d’avoir participé à l’autobiographie du président du RN, Jordan Bardella.
France Télévisions et Radio France ont longtemps revendiqué un rôle de « service public » au-dessus des partis. La réalité est plus prosaïque : une culture maison profondément ancrée à gauche, renforcée par des recrutements endogames et une proximité sociologique avec les milieux parisiens les plus progressistes.
Vers une présidentielle sous contrôle narratif ?
🚨La journaliste de BFMTV Neïla Latrous va être nommée chef du service politique de France télévisions en vue de la présidentielle 2027 : en 2024, elle avait provoqué un tollé en niant le lien entre immigration musulmane et antisémitisme. pic.twitter.com/BnF9dZZVyY
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) February 10, 2026
De surcroît À l’approche de 2027, l’enjeu dépasse le sort de deux jeunes polémistes et d’Eugénie Bastié. Il s’agit de savoir si le service public, financé par la redevance de tous les contribuables, remplira sa mission d’information pluraliste ou s’il continuera de filtrer les débats avec partialité. La reconfiguration du service politique de France Télévisions, confiée à Neïla Latrous venue de BFMTV, et les réductions budgétaires n’ont pas semblé modifier en profondeur cette culture.
Jean-Charles Soulier

