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La guerre culturelle selon France 5

30 avril 2026 | Temps de lecture : 6 minutes

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France 5 pro­po­sait dans l’émis­sion C Poli­tique du dimanche 19 avril un épisode à l’in­ti­t­ulé choc : la guerre cul­turelle est déclarée ? Cette pro­gram­ma­tion fait suite à l’af­faire Gras­set, qui a enflam­mé le petit monde de l’édi­tion et des médias l’e­space de quelques jours.

« La guerre poli­tique est déclarée ? » : la présence d’un point d’in­ter­ro­ga­tion dans le titre ne suf­fit pas à faire illu­sion. Ce 19 avril sur France 5, l’émis­sion de C Poli­tique fonc­tionne comme un appel à la prise de conscience.

Dramatisation et victimisation

Rap­pelons briève­ment qu’O­livi­er Nora, directeur des édi­tions Gras­set, a été démis de ses fonc­tions pour des résul­tats en forte baisse, un salaire en nette hausse, et surtout un désac­cord sur la date de sor­tie du prochain livre de Boualem Sansal. Dans le pro­longe­ment de ce qui n’est après tout qu’une déci­sion d’en­tre­prise, de nom­breux auteurs ont annon­cé quit­ter Gras­set, tan­dis que l’écrivain fran­co-algérien essuyait de vir­u­lentes cri­tiques dans plusieurs médias.

Au-delà des ter­mes de « guerre » et de « bataille », c’est donc rien de moins que « le des­tin de la France » qui serait en jeu. Dif­fi­cile d’imag­in­er plus forte dramatisation !

Regar­dons l’édi­to­r­i­al intro­duc­tif de l’an­i­ma­teur Thomas Sné­garoff, et ses sous-textes :

« Peut-on encore créer, pub­li­er, enseign­er… sans être immé­di­ate­ment pris dans un affron­te­ment idéologique ?… Ce qui se joue ici dépasse large­ment le livre. Ciné­ma, uni­ver­sité, médias, musées… À un an de l’élec­tion prési­den­tielle, cette bataille cul­turelle prend des allures de guerre dans laque­lle se joue le des­tin de la France ».

Et qui seraient les pre­mières vic­times de cet affron­te­ment ? La volon­té de ratiss­er large est man­i­feste ; auteurs, acteurs, uni­ver­si­taires, artistes, enseignants, jour­nal­istes, c’est l’ensem­ble du monde intel­lectuel qui est déjà, ou qui va être empêché, de faire son tra­vail. Ils sont en pre­mière ligne, et ils doivent se mobiliser !

Le repoussoir Trump

Après son intro­duc­tion, Thomas Sné­garoff donne le ton en par­lant du prési­dent américain :

« On peut con­sid­ér­er que peut-être la vic­toire de Don­ald Trump, c’est l’aboutisse­ment d’une guerre cul­turelle née il y a plusieurs décen­nies. »

Nous voilà prévenus de ce qu’il en coûte d’une guerre cul­turelle per­due ! Dans la bataille cul­turelle, le prési­dent améri­cain est agité comme un épou­van­tail, y com­pris, et même surtout, sur des sujets qui n’ont rien à voir avec les États-Unis.

Un seul opposant, mais il refuse le rôle

Comme trop sou­vent dans cette émis­sion, le plateau était car­i­cat­u­rale­ment déséquilibré.

Julie Neveu, enseignante-chercheuse en lin­guis­tique, chroniqueuse pour Libéra­tion, et auteur chez Gras­set, « ayant claqué la porte »

  • Nathalie Heinich, soci­o­logue et direc­trice de recherch­es au CNRS, spé­cial­iste de l’art contemporain
  • Nico­las Truong, jour­nal­iste aux pages idées du jour­nal Le Monde, s’é­tant intéressé notam­ment à Gramsci
  • Nico­las Offen­stadt, his­to­rien et pro­fesseur à la Sor­bonne, ayant beau­coup tra­vail­lé sur les usages poli­tiques de l’his­toire, le roman nation­al par exem­ple, et engagé dans l’anti-fascisme
  • Pas­cal Bruck­n­er, philosophe, essay­iste et romanci­er ayant aus­si quit­té Grasset

Pour don­ner une illu­sion de plu­ral­isme, Thomas Sné­garoff s’ef­force de con­sacr­er Pas­cal Bruck­n­er comme celui qui a une ligne dif­férente des autres invités. Il est présen­té ini­tiale­ment comme une « fig­ure de l’an­ti­wok­isme ». Plus loin, Thomas Sné­garoff relève qu’il est diamé­trale­ment opposé à Julie Neveu, puis qu’il fut sou­tien de Nico­las Sarkozy en 2007.

Mais Pas­cal Bruck­n­er n’a man­i­feste­ment aucune envie de jouer ce rôle d’op­posant auquel l’an­i­ma­teur essaye de l’as­sign­er, ni d’aller à con­tre-courant de ses pairs. Il acqui­esce à la plu­part de leurs pro­pos et, comme pour bien mon­tr­er com­ment il se posi­tionne, il déclare que le vrai dan­ger aujour­d’hui en France est le RN.

Dans ces con­di­tions, les dis­cours sont sans sur­prise très hos­tiles à Bol­loré et à ses médias, au réc­it du Puy-du-Fou, à la droite qui veut s’al­li­er avec l’ex­trême droite pour « faire sauter le ver­rou du pétain­isme », au pou­voir de l’ar­gent, et à tous « les enne­mis de la culture ».

Un seul cli­vage appa­raît, entre Nathalie Heinich qui con­sid­ère que le wok­isme est une dic­tature des minorités et un total­i­tarisme qui dévoie les valeurs de la gauche, et les autres qui esti­ment qu’elle se trompe de com­bat et que l’en­ne­mi est à droite.

Nico­las Truong évo­quera la revue Élé­ments, Alain de Benoist et le « gram­scisme de droite » : « ils veu­lent faire ce que Gram­sci (…) dis­ait : il faut gag­n­er l’hégémonie cul­turelle ». Jusqu’à, très mal­adroite­ment, voir Nico­las Sarkozy en repren­dre le flambeau.

La bataille culturelle selon Matthieu Pigasse

L’émis­sion présente un extrait de France-Inter dans lequel Matthieu Pigasse, homme d’af­faires de gauche et pro­prié­taire du groupe Com­bat Médias, expose sa déf­i­ni­tion de la bataille culturelle :

« Cette bataille cul­turelle, on la mène. La bataille cul­turelle, c’est la lutte par les médias pour impos­er ses valeurs, ses mots, ses thèmes, ses expres­sions, son regard sur le monde. L’ob­jec­tif c’est de gag­n­er la bataille des idées et des images pour gag­n­er la bataille élec­torale ».

La déf­i­ni­tion est ici par­faite­ment claire, l’am­bi­tion affichée est limpi­de et les paroles sont celles d’une croisade idéologique. Mal­heureuse­ment, per­son­ne en plateau ne relèvera que la guerre cul­turelle a durant de longues années été engagée à gauche, ni pour se deman­der si Vin­cent Bol­loré avait déjà pronon­cé des paroles analogues.

L’obsession de la régulation

L’émission révèle ensuite que la demande de pro­tec­tion (des priv­ilèges ?) est un réflexe bien ancré par­mi les intel­lectuels. Heinich dis­tingue ain­si 4 guer­res cul­turelles, qui appel­lent cha­cune une réponse régulatrice :

– « la guerre cul­turelle du libéral­isme con­tre toute forme de régu­la­tion qui viendrait faire obsta­cle à la lib­erté d’en­tre­pren­dre. Il aurait fal­lu inter­dire la prise de con­trôle de Hachette par Viven­di en 2023 » ;

– « la guerre cul­turelle de l’is­lamisme con­tre la laïc­ité, qui essaye d’im­pos­er l’idée du blas­phème » ;

– « La guerre cul­turelle de l’IA con­tre la notion de vérité, puisque l’IA ne nous donne que des prob­a­bil­ités, est en train de rem­plac­er l’idée de vérité par l’idée de prob­a­bil­ité » ;

– « la guerre cul­turelle des plate­formes et réseaux soci­aux qui pom­pent les temps disponibles pour les activ­ités cul­turelles au prof­it de la publicité ».

S’il s’ag­it de vraies ques­tions, il est éton­nant que les répons­es soient tou­jours à chercher du côté de la régu­la­tion, c’est-à-dire générale­ment de régle­men­ta­tions et d’in­ter­dic­tions. Com­ment ? Avec quels résul­tats et quelle effi­cac­ité ? Rien n’est précisé.

La gauche a toujours sa puissance de feu médiatique

Qui dis­pose aujour­d’hui de la plus grande influ­ence dans cette bataille cul­turelle ? qui impose ses sujets ? Si l’on en juge par le battage fait autour du départ du directeur d’une mai­son d’édi­tion de 38 salariés, force est de con­stater que c’est bien la gauche qui détient tou­jours les prin­ci­paux leviers.

Mais, que l’on s’en félicite ou qu’on le regrette, le réc­it de gauche n’est plus seul, même s’il reste dom­i­nant. Il n’est jamais sim­ple de per­dre un mono­pole et de devoir faire face à un autre dis­cours. Cela jus­ti­fie-t-il l’emploi d’un vocab­u­laire aus­si guer­ri­er et dra­ma­tique ? Cha­cun en jugera…

Francesco Bar­goli­no

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