France 5 proposait dans l’émission C Politique du dimanche 19 avril un épisode à l’intitulé choc : la guerre culturelle est déclarée ? Cette programmation fait suite à l’affaire Grasset, qui a enflammé le petit monde de l’édition et des médias l’espace de quelques jours.
« La guerre politique est déclarée ? » : la présence d’un point d’interrogation dans le titre ne suffit pas à faire illusion. Ce 19 avril sur France 5, l’émission de C Politique fonctionne comme un appel à la prise de conscience.
Dramatisation et victimisation
Rappelons brièvement qu’Olivier Nora, directeur des éditions Grasset, a été démis de ses fonctions pour des résultats en forte baisse, un salaire en nette hausse, et surtout un désaccord sur la date de sortie du prochain livre de Boualem Sansal. Dans le prolongement de ce qui n’est après tout qu’une décision d’entreprise, de nombreux auteurs ont annoncé quitter Grasset, tandis que l’écrivain franco-algérien essuyait de virulentes critiques dans plusieurs médias.
Au-delà des termes de « guerre » et de « bataille », c’est donc rien de moins que « le destin de la France » qui serait en jeu. Difficile d’imaginer plus forte dramatisation !
Regardons l’éditorial introductif de l’animateur Thomas Snégaroff, et ses sous-textes :
« Peut-on encore créer, publier, enseigner… sans être immédiatement pris dans un affrontement idéologique ?… Ce qui se joue ici dépasse largement le livre. Cinéma, université, médias, musées… À un an de l’élection présidentielle, cette bataille culturelle prend des allures de guerre dans laquelle se joue le destin de la France ».
Et qui seraient les premières victimes de cet affrontement ? La volonté de ratisser large est manifeste ; auteurs, acteurs, universitaires, artistes, enseignants, journalistes, c’est l’ensemble du monde intellectuel qui est déjà, ou qui va être empêché, de faire son travail. Ils sont en première ligne, et ils doivent se mobiliser !
Le repoussoir Trump
Après son introduction, Thomas Snégaroff donne le ton en parlant du président américain :
« On peut considérer que peut-être la victoire de Donald Trump, c’est l’aboutissement d’une guerre culturelle née il y a plusieurs décennies. »
Nous voilà prévenus de ce qu’il en coûte d’une guerre culturelle perdue ! Dans la bataille culturelle, le président américain est agité comme un épouvantail, y compris, et même surtout, sur des sujets qui n’ont rien à voir avec les États-Unis.
Un seul opposant, mais il refuse le rôle
Comme trop souvent dans cette émission, le plateau était caricaturalement déséquilibré.
Julie Neveu, enseignante-chercheuse en linguistique, chroniqueuse pour Libération, et auteur chez Grasset, « ayant claqué la porte »
- Nathalie Heinich, sociologue et directrice de recherches au CNRS, spécialiste de l’art contemporain
- Nicolas Truong, journaliste aux pages idées du journal Le Monde, s’étant intéressé notamment à Gramsci
- Nicolas Offenstadt, historien et professeur à la Sorbonne, ayant beaucoup travaillé sur les usages politiques de l’histoire, le roman national par exemple, et engagé dans l’anti-fascisme
- Pascal Bruckner, philosophe, essayiste et romancier ayant aussi quitté Grasset
Pour donner une illusion de pluralisme, Thomas Snégaroff s’efforce de consacrer Pascal Bruckner comme celui qui a une ligne différente des autres invités. Il est présenté initialement comme une « figure de l’antiwokisme ». Plus loin, Thomas Snégaroff relève qu’il est diamétralement opposé à Julie Neveu, puis qu’il fut soutien de Nicolas Sarkozy en 2007.
Mais Pascal Bruckner n’a manifestement aucune envie de jouer ce rôle d’opposant auquel l’animateur essaye de l’assigner, ni d’aller à contre-courant de ses pairs. Il acquiesce à la plupart de leurs propos et, comme pour bien montrer comment il se positionne, il déclare que le vrai danger aujourd’hui en France est le RN.
Dans ces conditions, les discours sont sans surprise très hostiles à Bolloré et à ses médias, au récit du Puy-du-Fou, à la droite qui veut s’allier avec l’extrême droite pour « faire sauter le verrou du pétainisme », au pouvoir de l’argent, et à tous « les ennemis de la culture ».
Les mensonges historiques du Puy-du-Fou organisé par l’extrême droite…
« J’ai eu une dissonnance cognitive à un spectacle du Puy-du-Fou » @julie_neveux pic.twitter.com/X3ZBCsONTM
— Jacques Renardiere (@JRenardiere) April 27, 2026
Un seul clivage apparaît, entre Nathalie Heinich qui considère que le wokisme est une dictature des minorités et un totalitarisme qui dévoie les valeurs de la gauche, et les autres qui estiment qu’elle se trompe de combat et que l’ennemi est à droite.
Nicolas Truong évoquera la revue Éléments, Alain de Benoist et le « gramscisme de droite » : « ils veulent faire ce que Gramsci (…) disait : il faut gagner l’hégémonie culturelle ». Jusqu’à, très maladroitement, voir Nicolas Sarkozy en reprendre le flambeau.
Nicolas Sarkozy, enfant (très bien) caché de la Nouvelle Droite ?
Il nous avait échappé que l’ancien président reprenait nos idées, France TV nous surprendra toujours.
Merci pour la pub en tout cas 😉 pic.twitter.com/Btiwk8vNhl— Revue éléments (@Revue_elements) April 22, 2026
La bataille culturelle selon Matthieu Pigasse
L’émission présente un extrait de France-Inter dans lequel Matthieu Pigasse, homme d’affaires de gauche et propriétaire du groupe Combat Médias, expose sa définition de la bataille culturelle :
« Cette bataille culturelle, on la mène. La bataille culturelle, c’est la lutte par les médias pour imposer ses valeurs, ses mots, ses thèmes, ses expressions, son regard sur le monde. L’objectif c’est de gagner la bataille des idées et des images pour gagner la bataille électorale ».
La définition est ici parfaitement claire, l’ambition affichée est limpide et les paroles sont celles d’une croisade idéologique. Malheureusement, personne en plateau ne relèvera que la guerre culturelle a durant de longues années été engagée à gauche, ni pour se demander si Vincent Bolloré avait déjà prononcé des paroles analogues.
L’obsession de la régulation
L’émission révèle ensuite que la demande de protection (des privilèges ?) est un réflexe bien ancré parmi les intellectuels. Heinich distingue ainsi 4 guerres culturelles, qui appellent chacune une réponse régulatrice :
– « la guerre culturelle du libéralisme contre toute forme de régulation qui viendrait faire obstacle à la liberté d’entreprendre. Il aurait fallu interdire la prise de contrôle de Hachette par Vivendi en 2023 » ;
– « la guerre culturelle de l’islamisme contre la laïcité, qui essaye d’imposer l’idée du blasphème » ;
– « La guerre culturelle de l’IA contre la notion de vérité, puisque l’IA ne nous donne que des probabilités, est en train de remplacer l’idée de vérité par l’idée de probabilité » ;
– « la guerre culturelle des plateformes et réseaux sociaux qui pompent les temps disponibles pour les activités culturelles au profit de la publicité ».
S’il s’agit de vraies questions, il est étonnant que les réponses soient toujours à chercher du côté de la régulation, c’est-à-dire généralement de réglementations et d’interdictions. Comment ? Avec quels résultats et quelle efficacité ? Rien n’est précisé.
La gauche a toujours sa puissance de feu médiatique
Qui dispose aujourd’hui de la plus grande influence dans cette bataille culturelle ? qui impose ses sujets ? Si l’on en juge par le battage fait autour du départ du directeur d’une maison d’édition de 38 salariés, force est de constater que c’est bien la gauche qui détient toujours les principaux leviers.
Mais, que l’on s’en félicite ou qu’on le regrette, le récit de gauche n’est plus seul, même s’il reste dominant. Il n’est jamais simple de perdre un monopole et de devoir faire face à un autre discours. Cela justifie-t-il l’emploi d’un vocabulaire aussi guerrier et dramatique ? Chacun en jugera…
Francesco Bargolino

