Accueil E Veille médias E France Télévisions : la citadelle fissurée par la commission d’enquête

France Télévisions : la citadelle fissurée par la commission d’enquête

12 avril 2026 | Temps de lecture : 6 minutes

Faire un don à l'OJIM

Faire un don à l'OJIM
Levé 800,00€
Objecif 10 000,00€
Donateurs 12
8,0%

Pen­dant qua­tre mois, la com­mis­sion d’enquête sur l’audiovisuel pub­lic a mis France Télévi­sions sous pres­sion. Der­rière les éclats de voix et les procès en méth­ode, elle a surtout révélé un malaise plus pro­fond : opac­ité des rémunéra­tions, gou­ver­nance con­testée et défi­ance crois­sante envers la direc­tion de Del­phine Ernotte.

La dernière audi­tion de Del­phine Ernotte, le 8 avril, a clos 67 audi­tions et 234 per­son­nes enten­dues. Le rap­por­teur Charles Allon­cle dis­pose désor­mais de quinze jours pour rédi­ger ses con­clu­sions, avant un vote décisif le 27 avril sur la pub­li­ca­tion du rap­port. En cas de rejet, le doc­u­ment ne pour­ra pas être ren­du pub­lic au nom de la com­mis­sion. Au-delà du tumulte, cette séquence a durable­ment frag­ilisé l’image d’une mai­son qui se présente volon­tiers comme irréprochable. Retour sur quelques moments clefs de cette séquence médi­a­tique… et très politique.

Dans l’ultime audi­tion, Del­phine Ernotte a ten­té de repren­dre la main en affir­mant que « l’audiovisuel pub­lic est debout ». Mais les semaines passées ont surtout dévoilé une fébril­ité ambiante. « C’est panique à bord », résume un jour­nal­iste de France Télévi­sions dans une enquête du Figaro pub­liée le 10 avril. À France TV, les salariés préfèrent désor­mais échang­er sur le mail per­son­nel. Bien sûr, cer­tains dénon­cent une chas­se aux sor­cières menée par « l’extrême droite ». Mais ils sont aus­si nom­breux à y voir « un mal pour un bien pour le groupe ». 

« Charles Allon­cle a béné­fi­cié de sources au sein du groupe », assure une source interne. Et d’ajouter : « Il est trop bien infor­mé pour que ce soit le fruit de son seul tra­vail. Ses ques­tions par­tent de loin et tombent au bon moment et au bon endroit, comme les bombes qu’ont envoyées les Améri­cains sur le QG de Khamenei ». Les indics ? Peut-être des têtes coupées par Del­phine Ernotte en dix ans. Car elle en a fait tomber « des dizaines ». 

Une direction affaiblie

La com­mis­sion a bien sûr été tra­ver­sée par des accu­sa­tions graves, notam­ment sur des pro­to­coles con­fi­den­tiels, des départs indem­nisés ou un ancien dossier évo­qué par Charles Allon­cle con­cer­nant le licen­ciement d’une salariée enceinte ; à ce stade, cer­tains de ces élé­ments relèvent encore d’allégations ou de doc­u­ments non publique­ment étab­lis par des sources indépen­dantes, ce qui impose de les manier avec pru­dence. Il n’en reste pas moins que l’accumulation de ces affaires a accen­tué l’impression d’une insti­tu­tion clanique, défen­sive, retranchée der­rière la com­mu­ni­ca­tion et peu désireuse d’œuvrer en transparence.

C’est peut-être là l’apport prin­ci­pal de la com­mis­sion. Ses méth­odes ont été con­testées, par­fois peut-être à juste titre, mais elle a aus­si for­cé France Télévi­sions à répon­dre, publique­ment, à des ques­tions qu’elle traitait jusque-là comme mar­ginales ou malveil­lantes. Sur RMC le 8 avril, le chroniqueur Antoine Diers félic­i­tait le député UDR : « J’ai le sen­ti­ment que vous gênez une sorte d’État pro­fond, la gauche cul­turelle, des gens qui se sont arrogé beau­coup de con­trats, qui tien­nent beau­coup de choses dans l’audiovisuel pub­lic, beau­coup d’argent pub­lic pom­pé. » Et d’ajouter : « Je suis heureux que la Com­mis­sion ait pu met­tre en lumière des chiffres ! » Une opin­ion qui résume celle des cri­tiques des médias publics.

Pour Charles Allon­cle et les détracteurs du ser­vice pub­lic, c’est déjà une pre­mière vic­toire poli­tique, pour Del­phine Ernotte, c’est peut-être le début des gros ennuis.

Rémunérations, producteurs, privilèges

Charles Allon­cle a con­cen­tré ses attaques sur les rémunéra­tions élevées de cer­taines fig­ures du groupe, sur les indem­nités de départ, mais aus­si sur la dépen­dance à l’égard des pro­duc­teurs privés. Les audi­tions de Nagui, de respon­s­ables de France Télévi­sions ou d’actionnaires de Medi­awan ont nour­ri cette ligne offen­sive : l’argent pub­lic ali­mente-t-il un écosys­tème devenu opaque, où quelques sociétés et vis­ages captent une part exces­sive de la valeur ? Même ceux qui dénon­cent le ton du rap­por­teur ne con­tes­tent pas tou­jours la légitim­ité de ces questions.

Bolloré, calme au milieu du tir croisé

Face à une com­mis­sion où beau­coup attendaient surtout un sym­bole à abat­tre, Vin­cent Bol­loré a, fin mars, surtout déroulé une ges­tion cohérente : réduc­tion des coûts, vig­i­lance sur l’usage des fonds publics, et cri­tique implicite des dérives d’un audio­vi­suel sub­ven­tion­né. Ce qui a frap­pé n’est pas tant sa défense très déten­due que la ner­vosité médi­a­tique qu’elle a sus­citée. Qu’une par­tie de la presse ait dénon­cé sa sim­ple présence comme une « tri­bune » en dit long : cer­taines vérités leur parais­sent plus insup­port­a­bles que cer­tains monopoles.

Salamé, profession de foi et angles morts

Léa Salamé a défendu avec assur­ance son « attache­ment au plu­ral­isme, à la déon­tolo­gie et au ser­vice pub­lic ». Mais l’audition du 5 févri­er dernier a aus­si révélé plusieurs zones d’inconfort : refus per­sis­tant d’aborder la ques­tion des rémunéra­tions, pru­dence appuyée sur l’affaire Legrand-Cohen, et néces­sité de se jus­ti­fi­er longue­ment sur le cas Glucks­mann, son com­pagnon, eurodéputé et com­pagnon de route du PS. À force de proclamer son indépen­dance, la jour­nal­iste a par­fois sem­blé vouloir con­jur­er un soupçon plus que l’éteindre. L’impression dom­i­nante reste celle d’une parole très rodée, mais pas tou­jours pleine­ment dissipatrice.

Des critiques internes, venant de la gauche, longtemps étouffées

L’un des faits mar­quants de la com­mis­sion est d’avoir fait remon­ter des cri­tiques venues de l’intérieur même de France Télévi­sions. Renaud Bernard, coor­di­na­teur syn­di­cal FO à France Télévi­sions, a for­mulé le 22 jan­vi­er dernier plusieurs cri­tiques sévères con­tre le fonc­tion­nement du groupe. Sa prin­ci­pale réserve porte sur l’externalisation mas­sive de cer­tains pro­grammes, en par­ti­c­uli­er sur France 5, où il estime que France Télévi­sions ne maîtrise plus réelle­ment la ligne édi­to­ri­ale, ni la mod­éra­tion de cer­tains débats.

Selon lui, cette délé­ga­tion à des sociétés de pro­duc­tion privées affaib­lit la capac­ité du ser­vice pub­lic à garan­tir pleine­ment la neu­tral­ité et le plu­ral­isme qu’il revendique.

Il dénonce égale­ment une ges­tion finan­cière con­testable. Sans remet­tre en cause par principe cer­taines hautes rémunéra­tions, il juge anachroniques cer­tains avan­tages accordés aux cadres dirigeants, comme les voitures de fonc­tion, alors même que les salariés ordi­naires subis­sent depuis des années des restric­tions budgé­taires et des procé­dures de rem­bourse­ment de frais de plus en plus con­traig­nantes. Il cri­tique aus­si cer­tains choix sym­bol­ique­ment mal­venus, comme les séjours au Majes­tic à Cannes, lors de l’édition 2023 du fes­ti­val. Pour une fac­ture de 112 123€

L’ARCOM, l’impartialité sous bénéfice d’inventaire

Les audi­tions de l’ARCOM (en novem­bre et avril derniers) ont, elles, mis en lumière un régu­la­teur très prompt à invo­quer ses mis­sions, mais beau­coup moins con­va­in­cant lorsqu’il s’agit de dis­siper les soupçons sur sa pro­pre neu­tral­ité. Entre liens passés avec des cab­i­nets min­istériels, prox­im­ité avec des acteurs du secteur et pru­dence extrême sur les affaires sen­si­bles, l’autorité a don­né le sen­ti­ment d’une insti­tu­tion plus soucieuse de se jus­ti­fi­er que de tranch­er. En creux, les ques­tions de Charles Allon­cle ont souligné une faib­lesse cen­trale : qui con­trôle vrai­ment le contrôleur ?

Le con­trôle : c’est bien son retour qui a été à l’ordre du jour, n’en déplaise aux dirigeants et jour­nal­istes de l’audiovisuel pub­lic, jusque-là peu habitués à ren­dre des comptes.

Rodolphe Cha­la­mel

SOS

Cet article vous a plu ? Il a pourtant un coût. L’OJIM vous informe sur ceux qui vous informent. Son indépendance repose sur les dons de ses lecteurs. Après déduction fiscale, un don de 100 € revient à 34 €.