La Commission d’enquête sur la neutralité et le financement de l’audiovisuel public recevait pour sa dernière audition Delphine Ernotte. Neutralité, rémunérations, dotation en hausse : la PDG de France Télévisions a tenté de défendre son bilan depuis onze ans face à un Charles Alloncle incisif. Compte rendu.
Les Français sont « assez grands » pour entendre le débat sur la neutralité de l’audiovisuel public. Ce 8 avril à l’Assemblée, le président de la Commission d’enquête, Jérémie Patrier Leitus, justifiait son refus du huis clos pour les débats quelquefois houleux. Une manière d’annoncer l’audition de Delphine Ernotte, accompagnée de Christophe Tardieux, son secrétaire général.
En poste depuis 11 ans, Delphine Ernotte défend sa boutique
Introduisant son propos en signalant que « la privatisation du service public n’a[vait] trouvé aucun défenseur. » En cette commission, la PDG de France TV a tenu à rappeler que « l’attachement des Français » à l’audiovisuel public n’en était que plus grand. Si elle a concédé que l’amélioration pouvait en être débattue, elle a affirmé que « son existence [était] une clef de voûte ; les Français croient en l’audiovisuel public comme une nécessité sur l’avenir ». Louant la rigueur et l’efficacité des membres de France Télévisions interrogés à l’occasion de la commission, elle a affirmé avoir contribué à en renforcer la transparence, avoir scruté les dépenses liées à la production, l’utilisation de leur budget pour ces auditions ; « cet effort n’est pas ponctuel mais appelé à s’inscrire dans la durée ».
Le PDG a ensuite souligné que le montant de 4 milliards d’euros évoqué comme budget de France Télévisions à l’occasion de la commission était inexact : « C’est 2,5 milliards d’euros », a‑t-elle souligné en indiquant que cette somme devait « servir l’intérêt général ». Et de poursuivre, justifiant au passage sa longévité à son poste : « Nous avons réussi à maintenir l’équilibre budgétaire, sauf pour 2025. Nous assumons pleinement nos responsabilités. J’exerce ces fonctions depuis 11 ans et je suis renouvelée jusqu’à 2030 ; cette continuité m’a permis d’apporter de la stabilité dans l’entreprise », a‑t-elle souligné.
Ernotte théâtrale
Madame Ernotte a ensuite joué sur la corde sensible, affirmant qu’à l’heure où la « liberté d’informer [était] menacée dans de nombreux pays », elle avait, au cours de ces dernières années, défendu le travail des journalistes. « Je n’ai jamais renoncé. Je crois en la nécessité d’un canal de confiance ».
Elle a aussi loué son bilan comme un combat engagé pour la jeunesse, avec la transformation de la plateforme de France Télévisions destinée à « renforcer l’éducation aux médias » et à faire face à l’IA. « Si l’audiovisuel public ne s’impose pas, d’autres le feront à sa… place, comme Google, Apple », etc. Elle a enfin souligné que son travail s’orientait vers « un combat pour la liberté de créer » (documentaires, spectacles vivants, l’animation…). « Je suis fière d’avoir contribué à mon niveau à cet élan. Ne fragilisez pas cet équilibre. Ne brisez pas l’excellence de la création française ; n’éteignez pas cette lumière. L’art fait briller la France dans le monde entier. Le rayonnement de la France est en jeu », a‑t-elle souligné, théâtralement.
« La neutralité absolue n’existe pas »
Sur la neutralité et l’impartialité, Delphine Ernotte a indiqué que « la neutralité absolue n’existe pas ». En revanche, pense-t-elle, « l’impartialité constitue une exigence spécifique de l’audiovisuel public et ses contours doivent être clarifiés. […] Notre devoir envers les Français est celui de l’équité. […] C’est notre pacte démocratique. […] C’est une obligation de moyens et de résultats. Elle se mesure et se constate de manière objective. C’est pour nous un impératif ».
Elle a conclu son propos en soulignant qu’elle se tenait devant la commission « pour défendre l’audiovisuel libre, sur le temps long, qui est un pilier de notre démocratie ».
Réponses aux accusations de Jacques Cardoze
Le président de la commission, le député Horizons Jérémie Patrier Leitus, a ensuite évoqué les accusations de l’ancien journaliste de France TV Jacques Cardoze, qui avait évoqué le 31 mars dernier au même endroit des protocoles d’accord qui auraient été signés à la suite de litiges avec des salariés, les intimant au silence face aux agissements d’agressions sexuelles qu’il soupçonnait en échange de rétributions financières. Face à ces graves accusations, Delphine Ernotte a indiqué n’avoir « aucune tolérance de quelque ordre pour les pratiques de harcèlement sexuel, moral ». Soulignant que Cardoze avait été longtemps à la direction de Complément d’enquête, elle a affirmé regretter qu’il ne lui ait pas signalé de tels agissements.
Évoquant la deuxième accusation de Cardoze, à propos de l’épisode de Complément d’enquête sur Jordan Bardella qui aurait fait l’objet d’une attention particulière (il aurait été indiqué qu’il était nécessaire de « ne pas […] rater » ce numéro en particulier), Delphine Ernotte a démenti des accusations d’une extrême gravité. « Mon rôle est de garantir l’indépendance », a‑t-elle ajouté.
Rémunérations des employés de France Télévisions : Ernotte défend « la vie privée » des salariés
Sur la question des rémunérations des employés de France Télévisions, Charles Alloncle a demandé pourquoi son entreprise avait voulu faire passer la consigne à l’ensemble des acteurs venus devant la commission de ne pas révéler leur rémunération. « Nous avons voulu rappeler à tous les salariés quels étaient les droits et devoirs qu’il convenait de respecter. Nous avons donné des conseils, non des consignes ; j’ai des limites dans ce que je peux révéler (secret des affaires). […] Vous, vous avez toutes les informations que vous avez demandées », s’est défendue Delphine Ernotte, faisant référence aux informations non publiques (confiées dans une data room) envoyées parallèlement à la commission. « Dans le même esprit, je respecte la vie privée des salariés. Ce n’est pas une rétention d’information. Cette audition est publique et nous devons à ce titre prendre des précautions », a‑t-elle conclu en indiquant que ses salariés n’avaient pas vocation à être jetés en pâture.
Alloncle s’attaque à l’usage des financements publics
Le rapporteur de la commission a ensuite demandé à Delphine Ernotte comment justifier l’emploi des 4 milliards d’euros annuels destinés à l’audiovisuel public : « France Télévisions, c’est 2,6 Mds de dotation publique annuelle ; l’audiovisuel public représente 4 milliards. Le budget du ministère de la Culture : [s’élève à] 8 milliards d’euros », a‑t-il indiqué. « L’audiovisuel public, c’est donc 50 % du budget ; [à titre de comparaison], l’entretien du patrimoine c’est 4,5 % ! […] N’est-ce pas trop de consacrer la moitié du budget à l’audiovisuel public contre 4,5 % pour le patrimoine en péril ? »
Sur la défensive, Delphine Ernotte a avoué s’être « posée la question : […] comment on peut faire mieux avec moins, car on baisse régulièrement le budget ». Elle a ensuite indiqué qu’elle était à la tête de la télévision publique qui avait vu son budget le plus baisser en Europe, avant de se lancer dans une dithyrambe en faveur de la culture.
Dotations en baisse ou en hausse ? Ernotte perd son calme
Sur l’évolution des dotations publiques, Charles Alloncle a souligné que le PDG du groupe expliquait que les ressources avaient diminué alors que, selon deux rapports de la Cour des comptes (l’un visant les ressources en 2016 et l’autre entre 2017 et 2024), ces dotations publiques avaient augmenté. « Pouvez-vous continuer à justifier la baisse de dotation alors que tous les chiffres indiquent le contraire ? », a enfoncé le député UDR.
🔴🇫🇷 𝗙𝗟𝗔𝗦𝗛 𝗜𝗡𝗙𝗢 — Delphine Ernotte perd son calme après une question du rapporteur Charles Alloncle sur l’augmentation des dotations à France Télévisions, malgré les chiffres de la Cour des comptes.
Elle affirme avoir « ramené à l’équilibre » France Télévisions depuis… pic.twitter.com/UA380SqOE4
— Bastion (@BastionMediaFR) April 8, 2026
S’en est suivie une cacophonie, Delphine Ernotte assurant que la « dotation publique entre 2017 et 2024 a[vait] baissé » – ce qui était exact mais ne répondait pas à la question du rapporteur tenant d’un rapport de 2016 de la Cour des comptes Delphine Ernotte a également indiqué qu’il fallait tenir compte de la différence entre dotation publique et chiffre d’affaires publicitaire ; elle a aussi argué de l’inflation de 20 % entre 2017 et 2026 qui viendrait souligner la vertu de ce budget sensiblement similaire malgré cette tendance haussière. « Entre 2017 et 2026, a‑t-elle souligné, il y a une inflation de 20 %. En 10 ans, France Télévisions coûte 600 millions de moins aux Français en euros courants selon un rapport de NPA. France TV coûte moins de 3 euros par mois aux Français », s’est-elle félicitée.
Voir aussi : Delphine Ernotte, portrait
Externalisation et favoritisme : Mediawan en question
Le rapporteur a également interrogé Delphine Ernotte sur le risque de surexternalisation à des sociétés privées au lieu de confier les missions aux 9 000 salariés de France Télévisions. « Beaucoup de députés s’élèvent contre la privatisation », a souligné Charles Alloncle, « mais il faudrait aussi s’élever contre l’ultra-externalisation à des sociétés de production privée », à l’exemple de Mediawan, Banijay… « 80 % des émissions de flux sont externalisées. Pourquoi engagez-vous plus de contrats à des sociétés de production privée alors que ça pourrait être internalisé ? », a‑t-il demandé.
Et Delphine Ernotte de rétorquer que cette externalisation n’avait pas donné lieu à des problèmes d’ingérence et que cet appel aux sociétés privées permettait de répondre à un besoin de programmes. Il a aussi été question du potentiel favoritisme fait à certaines sociétés de production, notamment Mediawan. Le député a ainsi souligné que ladite société aurait surfacturé ses prestations, ce qu’avait révélé un audit. Selon le rapporteur, il revenait à Mediawan de rembourser la différence de facturation, ce que la société n’a pas fait. Si le rapporteur a souligné l’illégalité d’une telle procédure, Delphine Ernotte a répondu qu’il revenait à France Télévisions de régler et qu’il en avait toujours été ainsi.
Gestion des ressources humaines
Sur la gestion des ressources humaines, il a été question des basculements d’anciens salariés vers des sociétés de production après un départ de France Télévisions, tout en ayant bénéficié d’indemnités de licenciement. Delphine Ernotte a concédé qu’il serait judicieux de mettre en place une clause d’incompatibilité, ajoutant avoir prévu de l’inscrire au prochain conseil d’administration.
« Est-ce que ça n’en dit pas beaucoup des largesses de France Télévisions ? », a questionné Charles Alloncle, regrettant l’indemnité de départ perçue par le présentateur de « Questions pour un champion », Samuel Étienne… tout en continuant à animer l’émission. Des transactions visées par l’État selon Delphine Ernotte, qui a ajouté avoir déjà préalablement dénoncé l’accord collectif à ce sujet.
Sur la disparité des salaires (le salaire moyen de 70 000 euros étant tiré vers le haut par de très gros salaires), madame Ernotte s’est justifiée par une moyenne d’âge élevée des membres de l’entreprise et a tenu à signaler que « ces 10 dernières années, on a fait baisser de 10 % les effectifs », en dépit des tensions. Sur son salaire, elle a indiqué qu’il avait été décidé par Nicolas Sarkozy en 2010 et qu’il n’avait pas bougé depuis. Sur le fait qu’elle ait touché 98,5 % de la prime de performance, le PDG a botté en touche en disant que ce n’était pas d’elle que cela dépendait.
Cannes en question
Sur les suites à des prix exorbitants louées par France Télévisions au Palace Majestic à Cannes, elle a réitéré son propos selon lequel « pas 1 centime d’argent public n’a[vait] été dépensé ». Le rapporteur Alloncle a pourtant noté qu’en février « le tribunal judiciaire de Paris a[vait] ouvert une enquête » sur le sujet. Le PDG du groupe a répondu qu’elle allait maintenir la présence des équipes à Cannes, que ces locations se faisaient par l’échange d’actifs publicitaires invendus ; le rapporteur s’est étonné de l’absence de valeur de tels actifs invendus contre un coût de chambre d’un montant certain. « Avant 2022, a expliqué Delphine Ernotte, France Télévisions [avait] un accord avec le Majestic […] Quand nous sommes devenus partenaires du Festival de Cannes, ça a changé. Il a fallu trouver un lieu pour avoir un studio ; nous avons besoin d’un espace pour travailler pendant cette période et c’est dans cette période qu’on a utilisé le partner [ndlr. Les fameux échanges contre des actifs publicitaires invendus] », s’est-elle justifiée avant de souligner que France Télévisions n’avait pas surenchéri pour acquérir les droits du festival de Cannes comme cela avait été dit.
Slash dans le collimateur d’Alloncle
Sur la neutralité des employés de France Télévisions, monsieur Alloncle est revenu sur la plateforme Slash, dont il a indiqué qu’elle était destinée aux 15–35 ans en dépit de contenus LGBT et woke. Il a souligné que l’association « Touche pas à ma redevance » avait relayé des contenus problématiques. « France TV Slash a ainsi relayé une cagnotte pour Justice pour Adama, […] des contenus pornographiques transexuels, […] relayé des thèses à caractère racialiste… etc […]. Vous disiez assumer de tels contenus. Est-ce que sur les 17/18 millions d’euros annuels de contenus, vous pensez qu’il faut conserver ceux-là ? », a‑t-il demandé.
« On a reçu une centaine de signalements de cette association », a‑t-elle aussi souligné. 7 diffusions ont été dépubliées », a rapporté Delphine Ernotte, ajoutant que « le contrôle et la modération » avaient été renforcés. Avant de relativiser : « Et la plateforme Slash, c’est pour les 18–35 ans, pas les mineurs. »
Charles Alloncle a néanmoins dénoncé les propos partisans tenus par l’une des journalistes de Slash sur son compte personnel Twitter, notamment sur la police. « Est-ce qu’il faut demander de supprimer ses tweets ? », a demandé le rapporteur. « Les tweets contraires à la loi sont condamnables », a souligné, audacieusement (sic), Delphine Ernotte. « On a une charte sur l’utilisation des réseaux sociaux. Si elle n’en a pas connaissance, c’est problématique », a‑t-elle conclu sans évoquer de sanctions potentielles.
Le dernier mot de l’audition a été laissé à Delphine Ernotte, qui a conclu cette commission d’enquête mouvementée par une affirmation : « L’audiovisuel public est debout ». Après une telle commission, on espère qu’il sera surtout redressé.
Rodolphe Chalamel

