Selon la deuxième édition de l’étude ARPP-France Pub, les investissements des annonceurs dans le marketing d’influence ont progressé de 13,1 % en 2025 pour atteindre 587 millions d’euros. Cette croissance, supérieure à celle du digital dans son ensemble (+8,2 %), confirme l’ancrage durable des créateurs de contenus dans le mix médiatique français. Elle aussi et surtout une mutation profonde : l’information se personnalise autour de figures emblématiques, au risque de brouiller les frontières entre journalisme et promotion.
L’explosion de la consultation de contenus d’influenceurs s’inscrit dans un mouvement de long terme et les chiffres du marketing d’influence ont suivi, de 323 millions d’euros en 2022 à 587 millions en 2025. Le levier représente désormais 5,2 % des dépenses digitales et 1,7 % du marché publicitaire global. Il dépasse déjà la presse quotidienne régionale et talonne la radio. Pour Stéphane Martin, directeur général de l’ARPP, cité le 3 avril par The Media Ladder :
« Il […] a semblé important pour la profession d’évaluer ce marché, de voir quel est le terrain de jeu sur lequel nos règles s’appliquent ».
Une croissance qui s’accompagne d’une professionnalisation accrue
Toujours selon le rapport, les annonceurs nationaux concentrent désormais leurs budgets : 18 % d’entre eux (environ 1 800 entreprises) ont eu recours au marketing d’influence en 2025, contre 20 % en 2024.
Virginie Sablé, directrice des études chez France Pub, pointe un changement :
« On est moins sur “je connais un influenceur” ou “l’influenceur m’a contacté directement”, et davantage sur de l’intermédiation. »
En effet, 65 % des annonceurs passent désormais par des agences ou des intermédiaires (contre 37 % en 2022) et 21 % utilisent des outils technologiques spécialisés. Détail intéressant : la rémunération financière domine (84 % des cas), reléguant le « gifting » au second plan.
Un investissement plus efficace pour les annonceurs
Avec l’avènement des influenceurs, le rapport aux médias mute radicalement. Les adolescents (mais pas que) connaissent tous Tibo InShape (27 millions d’abonnés YouTube, 18 millions sur Instagram), Squeezie (20 millions sur YouTube, 9 millions sur Instagram), Inoxtag (9 et 6 millions) ou encore Léna Situations (3 et 5 millions).
Côté rémunération, E‑Marketing rapportait en mai 2023 que Squeezie gagnait entre 16 000 et 270 000 € par mois. Tbo inShape a lui-même affirmé en octobre 2025 sur France Inter se verser 10 000 euros de salaire brut. Reste que son entreprise liée à InShape Nutrition aurait généré 3 millions de CA en 2024. Hafi.pro estime entre 900 000 et 1,2 million d’euros les revenus de Léna Situations par an.
Cette incarnation attire un public jeune et large vers des sujets parfois délaissés par les médias classiques ou avec une forme plus à même d’attirer les jeunes générations. Elle permet surtout de transformer l’abonné fidèle d’une « personne-média » en consommateur. Bien sûr, la publicité dans les médias n’est pas neuve, mais avec eux, elle est plus immédiate, par exemple en intégrant l’utilisation d’un objet dans le propos.
Plusieurs études récentes attestent que le retour sur investissement peut être jusqu’à onze fois supérieur à la publicité digitale traditionnelle, avec des taux d’engagement bien plus élevés. Les influenceurs, pourvus d’une communauté fidèle, permettent en effet un ciblage ultra-précis, par niche, démographie, centres d’intérêts et localisation.
Journasites/influenceurs : atout d’audience ou risque d’objectivité ?
Dans un format beaucoup plus journalistique, rappelons qu’un créateur comme Hugo Décrypte, qui décortique l’actu, est davantage cité que Le Monde, Le Figaro et Libération réunis d’après le rapport 2024 du Reuters Institute. À lui s’ajoutent Hugo Clément sur les questions environnementales, ou encore Rémy Buisine et Legend avec Guillaume Pley sur des terrains plus marqués ou communautaires. Tous incarnent une information fortement personnalisée. Pley et Legend proposent des interviews sponsorisées pouvant atteindre 79 000 euros. Même si, fort heureusement, certains maintiennent des exigences déontologiques, notamment Hugo Décrypte, qui délègue les pubs à une voix off.
Reste que cette personnalisation comporte des limites évidentes. Là où une rédaction permet la contradiction et le débat interne, le modèle de l’influenceur repose sur une voix (quasi) unique, souvent construite comme une marque personnelle. Surtout, le lien financier direct avec les annonceurs, sur un marché qui pèse désormais 587 millions d’euros, crée une dépendance structurelle. Si les médias traditionnels doivent aussi ménager leurs annonceurs, la transparence y est souvent plus encadrée et les conflits d’intérêts plus explicitement gérés. Ici, l’intérêt commercial est pour certains journalistes/influenceurs consubstantiel au contenu.
Le marché des influenceurs est désormais bien installé, mais la question reste posée : cette nouvelle forme d’information, plus proche et plus engageante, renforce-t-elle réellement le pluralisme ou favorise-t-elle une objectivité de circonstance ?

