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Moyen-Orient : la guerre des images hors de contrôle

25 mars 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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Alors que les hos­til­ités enta­ment leur qua­trième semaine, sans qu’aucune issue se pro­file à l’horizon, la guerre des images et des nar­rat­ifs fait rage dans les médias et les réseaux soci­aux, sur fond de cen­sure, de manip­u­la­tion et de dés­in­for­ma­tion. Dans les pays arabes, la sit­u­a­tion dans laque­lle se retrou­vent les médias con­ven­tion­nels parait inten­able. Face à une opin­ion qu’ils savent majori­taire­ment acquise à la cause irani­enne, ils s’essaient à un jeu d’équilibre qui risque de les dis­créditer. Ces médias sem­blent avoir per­du la bataille devant les réseaux soci­aux, devenus un véri­ta­ble exu­toire, où l’on trou­ve néan­moins plus d’images (réelles ou générées par l’IA) de la guerre – sou­vent cen­surées ou fil­trées par les autorités offi­cielles – qui con­tribuent large­ment à la fab­ri­ca­tion de l’opinion arabe.

Interdit de filmer et de diffuser !

Con­scients de l’importance de l’image dans le con­flit en cours, les autorités émi­raties, par exem­ple, ont très tôt fait d’interdire la dif­fu­sion de toute image de sites sen­si­bles, de vidéos des impacts et tout con­tenu jugé « non véri­fié ». Elles men­a­cent leurs auteurs de pour­suites judi­ci­aires. Des dizaines de per­son­nes ont déjà été condamnées.

Tous les jour­naux et sites d’informations émi­ratis – Sky News Ara­bia en tête – ont repris in exten­so le com­mu­niqué du pro­cureur général Hamed Saif Al‑Shamsi rap­pelant que toute « image » ou « con­tenu » se rap­por­tant aux dégâts des bom­barde­ments iraniens « ne doit pas être pub­lié sans autori­sa­tion. » (sic)

De refuge des influ­enceurs et des jour­nal­istes per­sé­cutés, Abu Dhabi et Dubaï sont devenus en quelques semaines, une prison à ciel ouvert.

Mieux, Abu Dhabi a ordon­né la fer­me­ture de nom­breux comptes sur X gérés par des faiseurs d’opinion ou des médias, dont celui même de la chaîne saou­di­enne Al-Ara­biya qui est pour­tant du même bord que les médias main­stream émi­ratis. Le fos­sé entre les deux pays frères ne fait que se creuser davantage.

Des médias occi­den­taux, français notam­ment, n’ont pas échap­pé à cette chape de plomb qui s’est abattue sur les médias. Le compte du site Brut sur Tik­Tok a été ban­ni de cette plate­forme dès le 3 mars, en rai­son des images, jugées con­tro­ver­sées, qu’il dif­fu­sait sur la guerre au Moyen-Orient.

Al-Jazeera face à un dilemme

Cette guerre a été une véri­ta­ble épreuve pour la chaîne qatarie Al-Jazeera, dont le lead­er­ship est aujourd’hui men­acé par Al-Ara­biy, la nou­velle chaîne qatarie qui monte.

Con­nue depuis sa créa­tion en 1995 pour être le porte-éten­dard de la résis­tance pales­tini­enne, Al-Jazeera se retrou­ve aujourd’hui piégée. Un dilemme : com­ment dénon­cer les tirs de mis­siles iraniens sur les sites améri­cains instal­lés dans les monar­chies du Golfe, y com­pris au Qatar, et présen­tés comme des « agres­sions », tout en con­tin­u­ant à défendre un nar­ratif met­tant en cause les poli­tiques améri­caine et israéli­enne dans la région ?

Al-Jazeera a trou­vé l’astuce : d’un côté, min­imiser (et cen­sur­er) les dégâts provo­qués par les bom­barde­ments iraniens dans les pays du Golfe, en rap­por­tant syn­thé­tique­ment « l’interception des mis­siles tirés sur ces ter­ri­toires » ; et de l’autre, assur­er une cou­ver­ture plus libre et plus offen­sive des frappes ciblant le ter­ri­toire israélien.

Dans ses tri­bunes pub­liées sur son site Inter­net, la plu­part des chroniqueurs essaient de démon­ter le réc­it offi­ciel dévelop­pé par Don­ald Trump ou l’armée israéli­enne sur la guerre.

Livrés à leur sort !

Dans la foulée, Al-Jazeera, cité par Arabi21, n’hésite pas à laiss­er s’exprimer sur ses colonnes un malaise pro­fond partagé par les élites du Golfe à l’égard du « pro­tecteur » améri­cain. Repris : un ana­lyste saou­di­en, dont le nom est escamoté, dénonce le fait que l’armée améri­caine « s’intéresse plus à la sécu­rité d’Israël qu’au sort des pays du Golfe. » 

D’autres médias pro-qataris se sont engouf­frés dans cette brèche. « Pris en tenaille entre l’Iran et Israël : les pays du Golfe per­dent leur immu­nité », écrit en titre Noon Post. Ce site d’information basé à Istan­bul souligne que « les frappes irani­ennes, mais aus­si israéli­ennes, ont révélé la vul­néra­bil­ité struc­turelle des pays du Golfe et mon­tré une Amérique inca­pable d’empêcher Israël de frap­per même un allié comme le Qatar. » 

La qua­si-total­ité des médias de la région sont scep­tiques sur une fin proche des hos­til­ités. Les plus opti­mistes, dont l’incontournable Sky News Ara­bia, esti­ment que le con­flit se pour­suiv­ra au moins jusqu’à septembre.

Voir aus­si : L’administration Trump hausse le ton con­tre les médias sur la guerre au Proche-Orient

Une guerre de cent ans ?

À ce sujet, le quo­ti­di­en Asharq rap­porte les déc­la­ra­tions d’un haut respon­s­able iranien affir­mant que Téhéran s’attendait à une guerre pou­vant dur­er « jusqu’à deux ans » et se dit pré­paré à ce scénario.

La ver­sion arabe de Rus­sia Today, qui s’est créé une bonne place dans le paysage médi­a­tique arabe, appuie cette thèse de guerre illim­itée. Reprenant un arti­cle de Politi­co, ce média russe souligne que « l’administration améri­caine aurait sous-estimé les con­séquences de l’ouverture des hos­til­ités et qu’elle cherche désor­mais en urgence les moyens mil­i­taires et de ren­seigne­ment néces­saires pour soutenir une guerre plus large et plus longue que prévu. » L’auteur n’écarte pas le scé­nario d’un « enlise­ment stratégique ».

C’est l’avis que partage le quo­ti­di­en libanais Al-Akhbar : « les États-Unis et Israël veu­lent des semaines sup­plé­men­taires ». Une guerre de cent ans s’annonce : avis aux médias !

Mus­sa A.

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