Entre révélations explosives, silences officiels et repositionnement stratégique, Al-Jazeera traverse en pleine guerre régionale ses propres turbulences. La chaîne qatarie semble osciller entre affirmation éditoriale et prudence politique, alimentant les spéculations sur ses véritables intentions à l’aube d’un nouvel équilibre dans la zone.
Après une période de flottement en pleines frappes iraniennes sur le Qatar, en mars dernier, Al-Jazeera tente de rebondir et de se projeter dans l’après-guerre.
La chaîne est surtout soucieuse, dans la conjoncture actuelle, de maintenir son leadership dans un paysage médiatique audiovisuel arabe en pleine mutation, et marqué par la montée en puissance d’Al-Hadath (Arabie saoudite), d’Al-Mayadeen (Liban) et d’Al-ArabiyTV (Qatar).
Connue depuis sa création en 1996 pour être un porte-étendard de la résistance palestinienne, son positionnement 30 ans plus tard et face au conflit actuel est l’objet d’interprétations.
Un reportage explosif
La diffusion par Al-Jazeera, le 10 avril, d’images inédites montrant les dégâts (énormes) à la base américaine d’Al-Udeid et au siège du radar stratégique, au Qatar, a fait l’effet d’une bombe. Mais le reportage, intitulé « La face cachée de l’iceberg », est passé presque inaperçu, et n’a pas été commenté notamment par les autorités politiques de l’émirat, propriétaire exclusif de la chaine.
Ces images ont suscité un sentiment d’incompréhension chez le public : pourquoi montrer ce que, d’ordinaire, les grands médias de la région du Golfe occultent sciemment ou traitent avec une extrême prudence ? Quand on voit la chape de plomb qui s’abat sur les médias des pays du Golfe depuis le début du conflit, avec les mesures d’interdiction et d’emprisonnement qui n’épargnent ni journalistes ni influenceurs, notamment aux Émirats, on est en droit de s’interroger sur cette exception qatarie.

Septembre 2024, un soldat israélien participe à la fermeture contrainte des bureaux d’Al Jazeera à Ramallah en Cisjordanie. Rappelons que la chaîne a été à plusieurs reprises visée par des actions israéliennes après le 7 octobre 2023. Quelques jours plus tard, le 1ᵉʳ novembre, l’un de ses locaux dans l’enclave était endommagé lors de frappes de Tsahal. En décembre, l’un de ses journalistes était tué lors d’un bombardement, suscitant de vives réactions internationales. Plus tard, Israël adoptait une loi permettant la fermeture de médias étrangers jugés menaçants pour la sécurité nationale et, le 5 mai 2024, le gouvernement ordonnait officiellement la fermeture des bureaux d’Al Jazeera en Israël. Le même jour, ses équipements étaient saisis et ses diffusions interdites sur le territoire.
Message codé ?
De nombreux commentaires sur les réseaux sociaux ont tenté de décrypter le déroutant reportage d’Al-Jazeera. Sur X, le compte Machhad517 et Mohamed Bellili, respectivement journaliste et rédacteur en chef de la chaîne algérienne Al-Jazair International, se demandaient le 11 avril si cette sortie s’inscrivait dans « une forme de coordination » avec les États-Unis ou si, au contraire, elle visait, par un message codé, à les mettre dans l’embarras, voire à encourager leur départ.
Les deux journalistes n’écartent pas l’hypothèse d’une manœuvre destinée à préparer le terrain à une éventuelle demande d’indemnisation à l’Iran. Ces dégâts au Qatar se chiffreraient, selon certaines sources, à 11 milliards de dollars.
Sur la même lancée, Sameh Asker, ambassadeur pour la paix et membre de l’Organisation de l’Éveil aux Nations unies, estimait sur X le 10 avril que ce documentaire de la chaîne de télévision qatarie n’avait « rien d’anodin ». Il s’interroge sur son timing, sur une possible entente avec Washington, sans écarter l’idée, taboue, selon laquelle ce média chercherait par-là à influencer l’opinion arabe « en mettant en lumière la vulnérabilité des bases américaines » (dans la région).
Tactique ou double discours ?
Mais ces images nourrissant le narratif de « l’axe de la résistance », qui s’oppose à l’occupation israélienne et à l’hégémonie américaine, contrastaient avec d’autres décisions.
D’abord, il y a eu cette mesure disciplinaire prise à titre préventif, en pleine guerre, à l’encontre de certains animateurs, parmi lesquels l’Algérien Hafid Derradji, soupçonnés de faire l’apologie de la République islamique d’Iran. (L’information, relayée par des influenceurs et des sites comme Nabd ou BBC Arabic, n’a pas été confirmée par la direction, ni par les journalistes concernés eux-mêmes). Dans le même sillage, tous les « experts » de plateaux étrangers ont été écartés, pour être remplacés au pied levé par des « autochtones » ! Ce processus de « qatarisation » de la chaine était déjà lancé depuis plus d’une année, avec la nomination d’un membre de la famille princière au poste de DG.
Plus incompréhensible et plus troublante encore est la fin de contrat signifiée, au plus fort du conflit, à quatre correspondants d’Al-Jazeera Mubasher (spécialisé dans les live et fer de lance des printemps arabes) à Gaza, selon le média Al-Akhbar le 17 avril. Cette décision a provoqué l’indignation de la corporation dans la bande palestinienne. Surtout qu’elle coïncidait avec la mort, le 8 avril, d’un de ses correspondants locaux, Mohammed Wishah.
Awad Phalstini, journaliste soudanais au fait du conflit israélo-palestinien, estime à notre micro que la chaîne Al-Jazeera « s’est retrouvée dépassée par les événements qui secouent la région, bien que ses couvertures aient été les plus soutenues. » S’il ne voit pas d’« abus délibérés » de la part de ce média à l’égard de ses correspondants dans les Territoires occupés, le journaliste juge qu’il est de plus en plus difficile d’assurer la sécurité des reporters « face à tant de violations de l’armée israélienne et à l’impunité totale dont elle jouit ».
Les complotistes contre Al-Jazeera
Sur les réseaux sociaux, ce jeu trouble nourrit les théories du complot. « Faites attention, c’est un média au service de la CIA ! » (parfois aussi du Mossad), martèlent ses détracteurs. Des attaques qui trouvent de plus en plus d’adeptes, comme l’universitaire tunisien Riadh Sidaoui ou encore l’activiste algérien Abou Zakaria. Ce dernier affirmait même, dans un podcast pro-iranien Leish le 6 avril 2026, détenir des informations selon lesquelles des journalistes d’Al‑Jazeera, munis de GPS reliés à des services de renseignements hostiles, auraient été plusieurs fois dépêchés pour interviewer des personnalités arabes, dont certaines, citant l’ex-chef du Hezbollah Hassan Nasrallah. Tué en septembre 2024 par une frappe israélienne.
Les surprises d’Al-Jazeera ne s’arrêtent pas là. Dans la foulée des événements, la direction a annoncé le lancement d’une nouvelle plateforme, Al-Jazeera 2, en remplacement d’Al-Jazeera Mubasher, dédiée à une couverture « plus approfondie » des crises régionales. Il s’agit, a priori, de se jeter dans la grande bataille des récits imposée par la terrible guerre qui continue à secouer le Moyen-Orient. Cela annonce-t-il un revirement stratégique du petit émirat gazier ?
Mussa A.

