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Retour sur le traitement médiatique des JO de Sotchi
Publié le 

24 mars 2014

Temps de lecture : 9 minutes
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Retour sur le traitement médiatique des JO de Sotchi

Retour sur le traitement médiatique des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi 2014 : Sotchi-Bashing ?

Les Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, qui se sont tenus du 7 au 23 févri­er 2014 sur les bor­ds de la mer noire, se sont avérés être un immense suc­cès pour la Russie. Le choix de la cite bal­néaire russe par le comité Olympique en juil­let 2007 (con­tre Salzbourg en Autriche et Pyeongchang en Corée du Sud) était pour­tant un choix à très haut risque, vu la sit­u­a­tion pré­caire, sur le plan sécu­ri­taire, du proche Cau­case, mais aus­si, et surtout, vu la non pré­pa­ra­tion de la ville et de ses infra­struc­tures pour un tel événe­ment. Au final, la vic­toire de l’équipe de Russie (qui visait entre la 3ème et la 5ème place avant les jeux) et le bon déroule­ment général de l’événement (et notam­ment l’absence d’attentats) ont con­tribué à faire remon­ter la cote de pop­u­lar­ité du prési­dent russe, mais non à sat­is­faire une presse française qui, avant et durant cet évène­ment, a excel­lé dans le désor­mais tra­di­tion­nel « Rus­sia-Bash­ing ».

Un caprice de Tsar ?

Sans sur­pris­es, le coût de la réal­i­sa­tion des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi (50 mil­liards d’euros) s’est donc trans­for­mé en polémique, ce coût s’avérant être le plus élevé de l’histoire, devançant large­ment celui des jeux de Pékin en 2008 (26 mil­liards d’euros) et celui de Lon­dres en 2008 (11,5 mil­liards d’Euros). Ce coût, en effet exor­bi­tant, a fait réap­pa­raître le spec­tre de la cor­rup­tion russe. Pour cer­tains jour­naux, Sotchi a été une « leçon de cor­rup­tion » et « la médaille gag­née par le Cau­case ne sera pas celle du développe­ment économique durable mais celle de la cor­rup­tion ». Même son de cloche sur cer­tains blogs engagés : « les Jeux Olympiques sont cor­rom­pus ». Plus générale­ment, la presse française a large­ment con­damné ces jeux, en des ter­mes qu’elle n’aurait prob­a­ble­ment pas choi­sis pour d’autres pays. Pour Le Monde « Vladimir Pou­tine ne mérite pas de podi­um » et les Jeux Olympiques de Sotchi sont « son camp retranché ». Pour Le Nou­v­el Obser­va­teur, les Jeux Olympiques de Sotchi sont un « caprice de Tsar » et pour Marie Men­dras, sur Arte, « Pou­tine fait ses jeux ».

Si l’on peut dif­fi­cile­ment douter du fait qu’en Russie les grands travaux (con­fiées à de gross­es cor­po­ra­tions d’État) coû­tent sys­té­ma­tique­ment plus chers qu’ailleurs, l’ampleur des travaux qui ont eu lieu à Sotchi et dans les mon­tagnes voisines de Kras­naya Poliana (totale­ment vierges avant cet événe­ment) explique cepen­dant le vol­ume d’investissement. Hormis les 14 sites olympiques gigan­tesques (d’une capac­ité de 120 000 places et que l’on peut appréci­er en panora­ma filmé ici), les JO ont per­mis l’installation de 365 kilo­mètres de nou­velles routes, 102 ponts routiers d’une longueur totale de plus de 127 kilo­mètres, 54 ponts fer­rovi­aires de 54 kilo­mètres, 22 tun­nels, 202 kilo­mètres de voies fer­rées, 2 gares et 6 nou­velles sta­tions, 3 cen­trales ther­miques, 1 cen­trale hydroélec­trique, 19 unités de pro­duc­tion élec­trique, 480 kilo­mètres de gazo­ducs, un nou­v­el aéro­port inter­na­tion­al ain­si que 3 exten­sions d’aéroports exis­tants, à quoi il faut ajouter 41 667 cham­bres d’hôtels, 6 bureaux de postes et de nom­breuses autres infra­struc­tures périphériques et péri-touris­tiques… En out­re le niveau de la qual­ité tech­nique de retrans­mis­sion des jeux a été le plus élevé de l’histoire, via des tech­niques inno­vantes. Le tour­nage des jeux a impliqué 1 600 caméras, instal­lées entre autres sur des motoneiges, des héli­cop­tères, des dirige­ables et même des drones mil­i­taires. Les organ­isa­teurs ont mobil­isé un total de 120 000 unités d’équipement de télé­com­mu­ni­ca­tions et 712 km de câbles optiques ont été instal­lés…

Une ville envahie par les loups…

Jamais dans l’histoire des Jeux Olympiques un tel renou­veau d’infrastructures n’aura été si impor­tant. Une répar­ti­tion plus explica­tive des dépens­es peut en out­re être lue ici et la liste des par­tic­i­pa­tions privées (d’oligarques) ici. Ces infor­ma­tions per­me­t­tent de dis­siper les doutes quant à la source des dépens­es, partagées à 50% entre des fonds privés et des fonds publics. A con­trario du coût exor­bi­tant de ces Jeux, les bil­lets y ont été les plus abor­d­ables de l’histoire des Jeux Olympiques.

Ces Jeux ont pour­tant été présen­tés par la presse française sous le signe de l’impréparation et du gaspillage. Alors que celle-ci s’inquiétait de savoir s’il y aurait de la neige à Sotchi (500 000 mètres cubes de neige ayant été stock­és au cas ou) pour per­me­t­tre le bon déroule­ment des jeux (une sim­ple recherche sur inter­net aurait du reste per­mis de s’apercevoir que oui), de nom­breux jour­nal­istes ont témoigné sur la piètre qual­ité des hôtels russ­es de Sotchi, affir­mant que les cham­bres n’étaient pas ter­minées, que les travaux con­tin­u­aient, que l’eau n’y était pas potable ou encore que les hôtels ne com­por­taient pas de planch­ers, mais des dou­bles toi­lettes et que la ville était rem­plie de chiens errants, voir même de « loups » (!). Un por­trait ter­ri­ble qui sem­blait peu con­forme aux nom­breux témoignages posi­tifs des sportifs qui, eux, ont lais­sé enten­dre que l’organisation et le con­fort des instal­la­tions étaient de très haut niveau (que l’on en juge ici, ou par exem­ple). Et puis peu à peu, le con­tre-feu médi­a­tique s’est éteint. Tout d’abord on s’est aperçu que nom­bre des pho­tos pub­liées sur Twit­ter par des jour­nal­istes anglo-sax­ons n’étaient pas des pho­tos pris­es a Sotchi mais dans d’autres endroits ou encore que la fameuse pho­to des dou­bles toi­lettes qui a fait le tour de la presse française comme améri­caine (376 000 résul­tats) était un faux. Ou encore que le loup était en fait un can­u­lar pour une série améri­caine…

La réal­ité, c’est que seules 3% des cham­bres d’hôtels n’étaient pas prêtes pour le début des JO, selon les enquêtes offi­cielles. C’est certes trop, mais le fait est c’est unique­ment les pho­tos de ces 3% de cham­bres non ter­minées qui ont été relayées dans la presse occi­den­tale… Les autorités olympiques russ­es ont égale­ment fait état de dégra­da­tions volon­taires de la part de jour­nal­istes étrangers, accen­tu­ant une con­fu­sion déjà bien instal­lée.

Cette hys­térie médi­a­tique a été dénon­cée par Ser­guey Lavrov le min­istre des affaires étrangères de la fédéra­tion de Russie, qui a dénon­cé le traite­ment médi­a­tique, injuste selon lui, dont était vic­time la Russie dans le cadre des Jeux Olympiques. Un sen­ti­ment partagé, côté russe, par les grands parte­naires économiques russ­es de la France, tel par exem­ple le prési­dent de la com­pag­nie des Chemins de fer russ­es (RZD), Vladimir Iak­ou­nine qui s’est affir­mé « frois­sé ». Il est dif­fi­cile de ne pas s’inquiéter d’une telle sit­u­a­tion lorsque l’on sait que les échanges économiques fran­co-russ­es sont en forte hausse depuis 2008 et que les sociétés français­es ont grande­ment con­tribué à la réal­i­sa­tion du chantier « Sotchi 2014 » et ont des ambi­tions assez impor­tantes jusqu’en 2020, notam­ment dans le Cau­case russe. Ce cli­mat économique russe rel­a­tive­ment prop­ice est favor­able aux entre­pre­neurs français comme témoigne l’un d’eux, directeur de restau­rant à Sotchi.

Un succès planétaire

Mais cette poli­ti­sa­tion à out­rance des Jeux Olympiques de Sotchi n’a pas fonc­tion­né. Quelques intel­lectuels français, à l’instar de Bernard-Hen­ry Levy ont bien appelé à quit­ter les jeux de Sotchi au moment de l’aggravation de la sit­u­a­tion en Ukraine, mais seuls deux ath­lètes Ukrainiens, sur les 3.000 présents, ont suivi cette voie. Pour Daniel Cohn-Ben­dit, Pou­tine est car­ré­ment « le nou­veau Hitler », tan­dis que des jour­nal­istes ont par­lé de « l’incroyable provo­ca­tion » du prési­dent russe qui avait inséré des élé­ments his­toriques sovié­tiques dans la présen­ta­tion des JO et avait ain­si, selon eux, ten­té de réha­biliter l’Union Sovié­tique (les jeux du Tsar). Mais mal­gré cette rhé­torique total­i­taire ren­voy­ant à Hitler, Staline et au Tsar, force est de con­stater que l’événement a été un suc­cès plané­taire, vu par 3 mil­liards d’habitants, et il est aujourd’hui dif­fi­cile de ne pas recon­naître qu’il a été l’un des plus réus­sis de l’Histoire olympique. Jean-Claude Kil­ly a, lui, brossé un por­trait du prési­dent russe bien dif­férent de nos médias en affir­mant que le prési­dent russe était « bien dif­férent de ce que nos médias en dis­ent », en le qual­i­fi­ant de tra­vailleur ou en affir­mant que les organ­isa­teurs de Sotchi était « l’équipe la plus com­mu­nica­tive et trans­par­ente qu’il ait con­nue. Elle ne nous a jamais rien caché ».

La presse française s’est aus­si alar­mée de la sit­u­a­tion des homo­sex­uels durant ces Jeux. La Russie avait, il est vrai, fait vot­er durant l’été 2013 une loi inter­dis­ant « la pro­mo­tion » de l’homosexualité auprès des mineurs. Cette loi avait fait couler beau­coup d’encre et nour­ri l’incompréhension entre les autorités russ­es affir­mant que la loi n’était pas dirigé con­tre les homo­sex­uels mais visait à pro­téger les enfants, et une com­mu­nauté occi­den­tale qui, de son côté, s’était inquiétée d’une telle loi qu’elle tenait pour « homo­phobe ». À l’approche de Sotchi la ques­tion se posait de savoir si la loi allait s’appliquer pen­dant la péri­ode olympique. La réponse russe ne s’est pas faite atten­dre : « La loi s’applique, cha­cun est le bien­venu mais il faut laiss­er nos enfants tran­quilles », déclarait le vice-Pre­mier min­istre russe, Dmitri Kozak.

Sotchi reine de la nuit homo…

Même si cer­tains appels à man­i­fester con­tre la pré­ten­due homo­pho­bie de cette loi ont été suiv­is en Russie (un ancien député ital­ien com­mu­niste ayant même été arrêté à Sotchi) et même si pour cer­tains médias français les JO de Sotchi témoignaient d’un « haut niveau « d’homophobie », la céré­monie d’ouverture fut pour la plu­part des com­men­ta­teurs une grosse sur­prise. C’est en effet le célèbre groupe de musique russe TATU qui a par­ticipé à la céré­monie d’ouverture des Jeux, groupe dont les deux chanteuses, homo­sex­uelles, se sont fait con­naître dans les années 90 pour leurs clips provo­cants. Quant au patron du Maiak, un étab­lisse­ment gay du cen­tre-ville de Sotchi, il affir­mait de son côté que les lois Pou­tine inter­dis­ant la pro­mo­tion de l’homosexualité auprès des mineurs n’avaient absol­u­ment pas desservi son étab­lisse­ment. Selon lui, celui-ci n’avait pas désem­pli d’athlètes anglo-sax­ons et de jour­nal­istes français durant toute la durée de l’événement…

Les jour­nal­istes français, prompts à dénon­cer les lois russ­es, à en trav­e­s­tir l’esprit, et à dénon­cer la Russie comme le pays de l’homophobie (la chas­se aux homo­sex­uels), auraient pu rap­pel­er que le pays qui détient le triste record de meurtres d’homosexuels est le Brésil avec 312 meurtres en 2013 con­tre 2 en Russie la même année. Ils se sont égale­ment bien gardés de rap­pel­er qu’aux États-Unis, huit États ont des lois inter­dis­ant la pro­mo­tion de l’homosexualité, voire même l’affirmation de son homo­sex­u­al­ité, notam­ment l’Arizona et l’Utah. Vous avez dit deux poids deux mesures ?

Con­cer­nant le domaine de la « sex­u­al­ité », que l’on présente volon­tiers comme « bridée » en Russie, l’équipe russe fémi­nine avait pour­tant com­mu­niqué de façon que l’on pour­rait qual­i­fi­er d’érotique. Mais cet éro­tisme-là a échap­pé à nos jour­nal­istes. Alors que ces derniers n’ont cessé de nous ressass­er l’histoire de Pou­tine avec la gym­naste Ali­na Kabaie­va (« la femme la plus sou­ple de la planète »), le prési­dent russe a passé l’ouverture de la céré­monie en com­pag­nie d’une autre jeune femme : Iri­na Skvortso­va. Anci­enne cham­pi­onne de Bob­sleigh russe, cette jeune femme a été vic­time d’un grave acci­dent en 2009 en Alle­magne, l’obligeant à plus de 50 opéra­tions chirur­gi­cales durant les 3 mois ayant suivi l’accident la pri­vant de tout des­tin sportif. Un geste « sym­pa » du prési­dent russe qui aurait pu être mis à son act­if…

Sotchi 2014 : un bilan

Sur le plan économique, les pre­miers effets posi­tifs des Jeux se font déjà sen­tir mais ils sont dif­fi­cile­ment per­cep­ti­bles en cette péri­ode de crise ukraini­enne. Avant les Jeux, Sotchi avait déjà vu le nom­bre de touristes vis­i­tant la sta­tion dou­bler entre 2012 (275 000 touristes) et 2013 (550 000 touristes). Les Jeux Olympiques avaient déjà rap­porté, en jan­vi­er 2014, 1 mil­liard d’euros de recettes mar­ket­ing, soit trois fois plus que prévu.

Ces Jeux Olympiques se sont tenus dans une ambiance sécu­ri­taire com­pliquée. Le prix des Jeux Olympiques tel qu’il a été présen­té et analysé ne tient en out­re pas compte du coût sécu­ri­taire, la Russie étant l’un des pays du con­ti­nent les plus men­acés par le ter­ror­isme, les réseaux islamistes et ter­ror­istes du nord Cau­case ayant appelé a tout faire pour empêch­er la tenue des Jeux. Dans ce domaine égale­ment la Russie a innové, assur­ant la sécu­rité navale et mar­itime avec des dauphins de race bel­u­gas. Les esti­ma­tions russ­es éval­u­ent à 1,4 mil­liard d’euros le coût de la sécu­rité des Jeux avec le déploiement de 37 000 policiers dont 500 cosaques, 11 000 cam­eras, des drones, des mis­siles sol-airs et des navettes mar­itimes mil­i­taires déployées a prox­im­ité.

L’objectif de Sotchi était dou­ble pour la Russie. Sur le plan extérieur, il s’agissant de prou­ver au monde entier qu’elle était capa­ble d’organiser un tel événe­ment d’ampleur inter­na­tion­al avec suc­cès. De ce point de vue, Sotchi est claire­ment un suc­cès. Le prési­dent du CIO, Thomas Bach, ne s’y est du reste pas trompé, lui qui a qual­i­fié ces Jeux de « super Jeux » et affir­mé que « la Russie avait tenu toutes ses promess­es ». Mais il s’agissait égale­ment pour la Russie d’un test sécu­ri­taire. Sur le plan intérieur, le pays avait besoin d’une impul­sion majeure pour redy­namiser une zone de son ter­ri­toire, le proche Cau­case, qui souf­fre d’un retard économique. Il s’agissait de trans­former une région à fort poten­tielle en hub touris­tique et en pôle économique région­al. D’un point de vue tech­nique, il s’agissait de « faire en cinq ans ce que les Alpes français­es on fait en 50 ans », ain­si que le déclarait sur France 2 Jean-Marc Fari­ni, le Français en charge du développe­ment con­fié par les Russ­es à la Com­pag­nie des Alpes.

Pour l’économiste améri­cain Jef­frey Sachs, les Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, qui sont les deux­ièmes Jeux Olympiques de « Russie » après ceux de Moscou en 1980, per­me­t­tent de décel­er une ten­dance économique pos­i­tive pour le pays.

Alors que le rideau est tombé sur les Jeux Olympiques de Sotchi, la Russie a égale­ment large­ment rem­porté les Jeux Olympiques par­a­lympiques qui se déroulaient à la suite des autres, obtenant un record his­torique de 80 médailles, soit plus que le record du nom­bre de médailles aux Jeux par­a­lympiques d’hiv­er qui était jusqu’à présent détenu par les Autrichiens depuis 1984 avec 70 médailles. Mais nos médias nationaux sont, là encore, restés dis­crets sur la ques­tion…

Crédit pho­tos : atoso­ri­gin (image de fond) et kore­anet (image en une) via Flickr (cc)

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