Alors que plus de la moitié des Français avouent souffrir d’une lassitude profonde face au flux incessant d’informations anxiogènes, répétitives et conflictuelles, les grands médias traditionnels semblent toujours ignorer l’ampleur du phénomène.
Cet « exode informationnel » – millions de citoyens qui désertent JT, radios et presse écrite au profit d’algorithmes, d’influenceurs ou tout simplement du silence – ne menace pas seulement le récit commun : il signe une crise existentielle pour un modèle journalistique qui continue de miser sur le sensationnel et le clash permanent, sans interroger sérieusement ses propres responsabilités dans cette saturation toxique.
Selon l’étude de la Fondation Jean-Jaurès et de L’Observatoire société et consommation (Obsoco), un actif sur 4 souffre de fatigue informationnelle au travail, ce qui correspond à 7,5 millions de Français.
Les employés du tertiaire particulièrement touchés
Ce phénomène s’articule autour de cinq points fondamentaux : le débordement informationnel, la difficulté décisionnelle, la confusion des priorités, la diminution de la concentration et le temps excessif consacré au tri d’informations. Ce syndrome de fatigue informationnelle touche quasi exclusivement les employés du tertiaire (77 % de l’emploi en France).
En outre, « 66 % des actifs en emploi utilisent au quotidien une boîte mail professionnelle ». Les outils de visioconférence sont utilisés par 31 % des actifs, quand les messageries instantanées concernent environ un quart des actifs (25 % pour les messageries de type WhatsApp, Messenger, Telegram et 23 % pour les messageries professionnelles de type Slack, Teams, Google Hangouts…) ».
Ainsi, afin de remédier au syndrome de fatigue informationnelle, « 53 % des Français disent qu’il leur arrive de désactiver les notifications de leur téléphone portable, dont plus d’un quart (27 %) régulièrement. En outre, 30 % se forcent parfois à ne pas allumer la télévision et 27 % surveillent leur temps d’écran.
Une stratégie de protection
Cette lassitude face au flux continu d’alertes, de scoops et de controverses montées en épingle agit comme un révélateur brutal des limites du journalisme contemporain. Là où les rédactions continuent de raisonner en termes d’audience, de parts de marché et de réactivité immédiate, une partie croissante du public répond par le retrait, l’évitement ou la déconnexion. Ce décrochage ne relève ni d’un désintérêt pour l’actualité ni d’un repli individualiste, mais d’une stratégie de protection face à une information perçue comme envahissante, anxiogène et répétitive.
En persistant à saturer l’espace médiatique de contenus urgents, polarisants et émotionnellement chargés, les médias contribuent paradoxalement à affaiblir le lien de confiance qui les unit à leurs lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs.
Voir aussi : Les médias mainstream en sursis ? Une étude dénonce leur fragilité économique
Des habitudes qui évoluent
Cette lassitude des Français pour les médias a des conséquences concrètes !
Entre 2020 et 2025, les habitudes médiatiques des Français ont profondément évolué, marquées par un recul marqué de la télévision linéaire – y compris les journaux télévisés et les chaînes d’information – au profit de formats à la demande et de réseaux sociaux.
Face à un flux incessant d’actualités souvent anxiogènes, conflictuelles ou perçues comme redondantes, les spectateurs arrêtent de regarder. Selon les bilans annuels de Médiamétrie, la durée moyenne quotidienne passée devant la télévision (en direct, replay ou différé) a chuté de manière spectaculaire.
En 2020–2021, boostée par les confinements COVID, elle dépassait encore les 3 h 30 en moyenne. Mais dès 2023, elle tombait à environ 3 h 19, avant de franchir un cap symbolique en 2025 : 2 h 51 par jour en novembre (soit une perte de plus de 30 minutes en quelques années seulement). Chez les moins de 50 ans, la baisse est encore plus prononcée, passant de 1 h 35 en janvier 2024 à 1 h 19 en novembre 2025.
Un effet négatif sur l’humeur
Globalement, le temps total consacré aux contenus vidéo reste stable ou en légère hausse à 4 h 14 par jour en 2025, mais la part de la TV linéaire n’y représente plus que 61 % (contre 64 % en 2024), le reste basculant vers le streaming, YouTube, TikTok ou les plateformes VOD.
Cette érosion touche particulièrement l’information. Le Reuters Institute Digital News Report 2025 révèle que l’usage hebdomadaire de l’actualité à la télévision a reculé à 59 % en France (-4 points sur un an), tandis que la confiance globale dans les médias stagne à un faible 29 % (classant la France parmi les pays les plus méfiants, 41ᵉ sur 48).
Plus alarmant encore : 36 % des Français déclarent éviter « parfois ou souvent » les nouvelles (un niveau record, en hausse de près de 10 points depuis 2017), et 40 % le font à l’échelle internationale. Les raisons invoquées sont claires : effet négatif sur l’humeur (39 %), saturation par le volume d’informations (31 %), couverture excessive des conflits ou de la politique (30 %), sentiment d’impuissance ou de non-pertinence (29 %).
Un désengagement des jeunes
Les chaînes d’information en continu illustrent cette polarisation : si CNews progresse fortement (devenue leader en 2025), BFMTV stagne ou recule légèrement, et les JT des généralistes montrent une érosion structurelle.
France 2, par exemple, passe de parts d’audience plus élevées post-JO 2024 à 14,9 % en 2025 (-0,9 point sur un an), avec des JT du 20 h qui peinent souvent à dépasser les 4 millions de téléspectateurs en moyenne mensuelle récente. TF1 résiste mieux, mais l’ensemble du secteur de l’info traditionnelle perd du terrain face à la fragmentation : les jeunes préfèrent YouTube (+3 points comme source d’info), Instagram (+5 points) ou TikTok (+4 points), où l’actualité arrive via des créateurs comme HugoDécrypte plutôt que via des JT classiques.
🚨Le JT présenté par Léa Salamé a PERDU 340 000 téléspectateurs depuis le jour de sa première. pic.twitter.com/zbqBwdZE7u
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) September 4, 2025
Post-COVID, la surcharge informationnelle (crises sanitaires, guerre en Ukraine, élections, JO, tensions géopolitiques) a amplifié ce désengagement. Les Français ne consomment pas moins d’images ou de vidéos, mais ils choisissent : moins d’info « en continu » imposée, plus de contenus personnalisés, divertissants ou à la carte.
Une détérioration mentale
Cette transition explique pourquoi la TV linéaire et l’info traditionnelle déclinent, même quand l’actualité est dense. La fatigue informationnelle n’est plus un symptôme marginal : elle redessine profondément le paysage médiatique français, forçant les rédactions à repenser formats, tons et canaux pour reconquérir un public épuisé.
Il y a le même problème de fatigue liée aux réseaux sociaux, mais il s’agit davantage d’une fatigue algorithmique qu’une fatigue informationnelle liée au trop-plein d’actualités. Le phénomène de “brain rot” (ou pourrissement cérébral) lié au scrolling compulsif sur Instagram, TikTok et les formats courts (Reels, Shorts) touche particulièrement les jeunes, avec des impacts profonds sur la génération Z et Alpha.
Ce terme, élu mot de l’année 2024 par Oxford University Press et devenu omniprésent en 2025, décrit une détérioration mentale perçue due à une surconsommation de contenus superficiels, rapides et souvent “junk food” pour le cerveau : vidéos addictives, dopamine instantanée et algorithmes qui favorisent le scroll infini.
Un enjeu de santé publique
Les jeunes passent en moyenne plus de 6 heures par jour sur les réseaux sociaux (selon des études comme celles de l’American Psychological Association publiées en 2025), ce qui entraîne une réduction drastique de la capacité d’attention (passant parfois à moins de 30–47 secondes), une fatigue cognitive, une désensibilisation émotionnelle, de l’anxiété accrue, une baisse de l’estime de soi et même des symptômes dépressifs.
Chez les ados, plus de deux heures quotidiennes de « doomscrolling » (défilement anxiogène) doublent le risque d’anxiété et le quadruplent pour la dépression, selon des recherches récentes. Paradoxalement, ce sont souvent les jeunes eux-mêmes qui en prennent conscience : des influenceurs Gen Z lancent des séries “anti-brain rot” sur TikTok (avec des millions de vues).
Le scrolling épuise non seulement par son rythme effréné, mais aussi par la comparaison constante, le cyberharcèlement et le remplacement des interactions réelles par du passif, accentuant l’isolement social et la perte de motivation. En 2025, c’est un enjeu de santé publique reconnu, forçant une génération entière à repenser sa relation au digital pour préserver son cerveau en pleine maturation.
De la nécessité de changer son mode de vie
Pour endiguer la désertion de l’information et atténuer la fatigue informationnelle qui pousse de nombreux Français à se détourner de l’actualité, des approches complémentaires se dessinent en 2025–2026, mêlant efforts personnels et innovations médiatiques.
Du côté des spectateurs, l’idée est de reprendre le contrôle via une hygiène informationnelle rigoureuse : limiter les consultations à des moments précis (comme 20–30 minutes le matin ou le soir), couper les notifications intrusives, choisir un petit nombre de sources de confiance et varier avec des newsletters synthétiques ou des podcasts pour éviter le flux incessant.
Prendre des pauses régulières hors écran, remplacer le doomscrolling par des activités plus saines (marche, lecture papier, échanges réels) aide aussi à restaurer l’équilibre émotionnel et à retrouver du sens à s’informer sans se sentir submergé.
Reconstruire un rapport serein à l’actualité
Côté médias, les rédactions explorent des formats plus apaisants et engageants : accentuer le journalisme constructif ou de solutions (mettre en lumière des réponses concrètes aux problèmes plutôt que leur seule description), intégrer des récits humains positifs ou inspirants pour contrer le ton négatif dominant, simplifier les sujets complexes avec des explications visuelles courtes et ludiques, ou encore expérimenter l’IA pour personnaliser les contenus (alertes sur mesure, résumés adaptés, options pour filtrer les thèmes lourds).
Des initiatives comme des rubriques “espoir” ou “actions possibles”, des médias qui ne délivrent que des nouvelles joyeuses comme Le Média Positif, des narrations plus diversifiées, ou une écoute active des attentes du public (via sondages ou retours) montrent que changer le rythme, le ton et la pertinence peut redonner envie de revenir vers l’info, en la transformant en ressource utile et motivante plutôt qu’en poids quotidien.
Ces leviers, appliqués ensemble, visent à reconstruire un rapport serein à l’actualité, en misant sur la qualité plutôt que la quantité et sur l’enthousiasme plutôt que l’angoisse.
Jean-Charles Soulier


