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Polar et journalisme : une vieille histoire d’amour

8 novembre 2013

Temps de lecture : 6 minutes
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Polar et journalisme : une vieille histoire d’amour

Polar, miroir social. C’est ainsi que se plaît à se définir ce genre littéraire qui a toujours eu l’ambition d’aller plus loin que la simple lecture de distraction dans laquelle est cantonnée la littérature dite de genre. Et c’est vrai que lorsqu’il n’est pas accaparé par les épiciers de l’engagement sans risques, le roman policier peut s’avérer d’une justesse ou d’une lucidité glaçante sur nos sociétés. Qu’a donc le polar à nous dire sur le journalisme et ses acteurs ?
Par Pierric Guittaut

Dès la décen­nie inau­gu­rale du genre, les années trente, la fig­ure du jour­nal­iste s’im­pose comme représen­ta­tion clef, aux côtés du flic vio­lent, du politi­cien cor­rompu, du détec­tive rou­blard et de la femme dan­gereuse. Horace McCoy signe en 1937 Un Linceul n’a pas de poches, et fige dans le mar­bre la fig­ure du jour­nal­iste mar­tyr au ser­vice de la Vérité. Soix­ante-quinze ans plus tard, et même si le monde qui y est décrit a bel et bien été englouti, ce roman n’a pas per­du de son inten­sité et con­tin­ue de nous appren­dre beau­coup sur le jour­nal­isme et ses enjeux. Comme beau­coup de livres cultes, celui-ci a été l’ob­jet d’un malen­ten­du. Par aveu­gle­ment idéologique et paresse intel­lectuelle, beau­coup de ses lecteurs, et notam­ment français, n’ont voulu y voir qu’une pro­fes­sion de foi du jour­nal­isme d’in­ves­ti­ga­tion à l’in­tégrité mes­sian­ique, ain­si qu’une dénon­ci­a­tion de la mise sous tutelle de la presse écrite par les lob­bys financiers et poli­tiques (déjà !). C’est oubli­er un peu vite la com­plex­ité et les moti­va­tions du per­son­nage créé par McCoy. Si Mike Dolan claque la porte de son quo­ti­di­en muselé par les annon­ceurs pour créer un heb­do­madaire qui va défray­er la chronique par ses révéla­tions fra­cas­santes, c’est avant tout par rancœur. Souf­frant d’un pro­fond com­plexe social, le jour­nal­iste cherche à tout prix à se faire accepter par l’oli­garchie locale, qu’il sait pour­tant être futile, cor­rompue et iné­gal­i­taire. Le jour­nal­iste fait une demande d’ad­hé­sion à un cer­cle de nota­bles, fréquente une fille de grande famille aus­si légère qu’écervelée et c’est lorsque ses rêves de recon­nais­sance sociale s’écroulent – sa can­di­da­ture est rejetée, la jeune femme épouse un homme de son milieu qu’elle n’aime pas — qu’il se lance dans une croisade jusqu’au-boutiste, où ses cibles vont se révéler être en pre­mier lieu ceux qui l’ont rejeté. Pris dans une spi­rale de vengeance destruc­trice, le jour­nal­iste fait alors assez peu de cas des gens qui l’en­tourent, manip­u­lant ses proches et ses témoins poten­tiels aux seules fin de sa mis­sion abso­lutiste de révéla­tions par voie de presse inter­posée, endos­sant l’habit d’un redresseur de torts de plus en plus autiste, de plus en plus méga­lo­mane, pour finir par som­br­er dans un fanatisme funeste.

La quête de la vérité… jusqu’où ?

En l’e­space d’un roman qu’on sait être d’in­spi­ra­tion auto­bi­ographique, Horace McCoy a par­faite­ment cir­con­scrit les enjeux du jour­nal­isme. Si la lib­erté de la presse appa­raît dans Un Linceul n’a pas de poches comme une reven­di­ca­tion puis­sante, et la lutte con­tre les iné­gal­ités sociales comme un cri du cœur – l’au­teur prenant soin de met­tre en avant l’ab­sence de poli­ti­sa­tion de son per­son­nage dans une démon­stra­tion assez laborieuse — les devoirs de tout jour­nal­iste n’y sont pas moins évo­qués en fil­igrane. McCoy pose la ques­tion cru­ciale de savoir jusqu’où est légitime la quête de la vérité quand les lecteurs sont prin­ci­pale­ment des voyeurs. Il se demande égale­ment s’il existe une lim­ite aux méth­odes qui peu­vent être déployées par la presse, jusqu’au mépris de la vie humaine (le lecteur est saisi par l’ab­sence de remords ou d’é­mo­tions du jour­nal­iste lorsqu’une de ces cibles se sui­cide après la paru­tion de sa revue). A près d’un siè­cle d’é­cart, on pour­rait esquiss­er un par­al­lèle sai­sis­sant entre le Cos­mopo­lite de Mike Dolan et le site Medi­a­part du « pro­cureur » Plenel, les deux per­son­nages et les deux pub­li­ca­tions soule­vant les mêmes ques­tions éthiques ou philosophiques sur le fonc­tion­nement et les mis­sions de la presse à charge.

Le polar améri­cain con­naî­tra un pre­mier âge d’or en France après-guerre, en même temps que les cig­a­rettes blondes et les chew­ing-gums du Plan Mar­shal. La fig­ure du jour­nal­iste est alors digérée par la vul­gate romanesque et la ten­ta­tion est grande de n’en faire qu’une vari­ante du détec­tive privé. Précurseur du roman noir fran­coph­o­ne et auteur de lit­téra­ture pop­u­laire pro­lifique, André Hélé­na va ain­si don­ner nais­sance entre 1965 et 1967 une série de romans cen­trés autour du per­son­nage d’E­ti­enne Mar­cel Cary, alias Em Cary, dont les édi­tions e/dite exhumeront Les Crabes, un ultime inédit finale­ment pub­lié en 2001, après un refus ini­tial du Fleuve Noir. Hâbleur, icon­o­claste, buveur et séduc­teur, le per­son­nage se coule dans le moule du détec­tive privé établi par Chan­dler avec son per­son­nage de Philip Mar­lowe. Sa fonc­tion de jour­nal­iste est un habil­lage qui per­met juste de délaiss­er la mytholo­gie fli­carde (l’in­ter­pel­la­tion et la garde à vue) au prof­it des seules fila­tures, entre­tiens et inves­ti­ga­tions. La pro­fes­sion se teinte d’un cer­tain cynisme mais le sujet n’en reste pas moins éminem­ment social puisque Les Crabes évoque une col­lu­sion du milieu ban­caire suisse avec les anciens nazis ou col­la­bos recon­ver­tis dans le ban­ditisme de l’im­mé­di­at après-guerre.

Le journalisme des « années fric »

Les années soix­ante-dix furent celle de l’en­gage­ment marx­iste du polar français dans ce qu’on a appelé le « néo-polar ». Face à l’ur­gence du poli­tique, le jour­nal­isme est relégué au sec­ond plan. L’in­for­ma­tion ne suf­fit plus, il faut « inter­venir sociale­ment ». L’échec de cette bou­ture, en con­tra­dic­tion avec les fon­da­men­taux du genre puisque le flic et le truand sont tous deux en proie à la ten­ta­tion fas­cisante, sera scel­lé dans les années qua­tre-vingt avec le virage libéral et l’apolo­gie de la pub­lic­ité et de la com­mu­ni­ca­tion mer­can­tile. Une poignée de réac­tion­naires vieil­lis­sants se croy­ant encore de gauche ten­teront bien de s’ac­crocher aux branch­es du « polar engagé » à tra­vers cette décen­nie cru­elle mais William Kotzwin­kle signe en 1989 avec Mid­night Exam­in­er un faire-part de décès aus­si hila­rant que cru­el de la mis­sion jour­nal­is­tique à l’aune des « années fric ». Plus ques­tion désor­mais d’in­former le pub­lic ou de chercher la vérité. À grands ren­fort de ban­deaux du genre Satan m’a for­cé à sci­er ma fille en deux ou Le cam­bri­oleur a pro­fané mon intim­ité, le jour­nal­iste est relégué au rang de con­cep­teur-rédac­teur d’âner­ies pour tabloïds dans un groupe de presse pub­liant aus­si bien de la revue cochonne que de la prédi­ca­tion religieuse char­la­tanesque, et dont le seul souci est de trou­ver des annon­ceurs et de bross­er dans le sens du poil le pire voyeurisme régres­sif chez ses lecteurs qua­si anal­phabètes. L’in­trigue est aus­si joyeuse­ment abra­cadabrante que la galerie de per­son­nage, mais au-delà de la farce potache Kotzwin­kle pose la ques­tion cru­ciale du posi­tion­nement de la presse au sein de la société de con­som­ma­tion en voie d’ac­cul­tur­a­tion totale de cette fin de vingtième siè­cle : spec­ta­cle, diver­tisse­ment ou infor­ma­tion ?

Beau­coup de polars ont été écrits par des jour­nal­istes avec des suc­cès et des résul­tats divers. Pub­lié en 2000, Une Coquille dans le plac­ard de Jacques Val­let ne se dis­tingue guère par son intrigue, con­v­enue, mais pro­pose en revanche une plongée au sein d’une grande rédac­tion parisi­enne tout-à-fait élo­quente, et où le vécu de l’an­cien col­lab­o­ra­teur de Libéra­tion est pal­pa­ble à chaque page. Rival­ités internes, cynisme et ambi­tions per­son­nelles dévo­rantes, éro­sion du lec­torat, pres­sion con­stante des action­naires, évo­lu­tion mer­can­tile de la ligne édi­to­ri­ale, dump­ing social sur les con­trats des plus jeunes ou des moins diplômés, c’est l’ensem­ble des pro­fondes mod­i­fi­ca­tions qui ont frap­pé la plu­part des groupes de presse au cours des décen­nies qua­tre-vingt dix et deux mille qui sont évo­qués dans ce roman qui vaut surtout pour ce témoignage des con­traintes pesant sur la presse mod­erne.

Est-il encore possible d’informer ?

En 2003, Thier­ry Mari­gnac signe avec Fuyards un beau roman cré­pus­cu­laire sur le jour­nal­isme d’in­ves­ti­ga­tion, cen­tré autour de deux per­son­nages per­dus dans l’im­men­sité de l’ex-empire sovié­tique à la recherche d’un tueur poé­tique. L’un est aus­si bruyant et exces­sif qu’améri­cain, et l’autre promène son spleen très français entre des séances d’al­cooli­sa­tion chaleureuses avec des autochtones naufragés du com­mu­nisme et des médi­ta­tions sur le sens de sa vie. Le pre­mier cherche à s’é­tour­dir pour oubli­er la vacuité de son mode de vie con­sumériste tan­dis que l’autre est en quête de l’âme russe, mythe dont l’ex­is­tence fera l’ob­jet d’un pari entre les deux jour­nal­istes. Ils vont bien sûr se heurter aux rouages oxy­dés de la bureau­cratie total­i­taire ago­nisante au cours de leur enquête de ter­rain, mais les deux hommes vont surtout se con­fron­ter à l’en­jeu cru­cial du jour­nal­isme du vingt-et-unième siè­cle qui débute : à l’heure du règne sans partage du tur­bo-cap­i­tal­isme mon­di­al­isé et de l’avène­ment des médias virtuels où pré­domine l’im­mé­di­ateté du scoop, com­ment com­mu­ni­quer sur une réal­ité qui ne peut qu’échap­per à un lecteur loin­tain, englué dans un flot per­ma­nent de sig­naux con­tra­dic­toires ? Est-il encore pos­si­ble d’in­former, et avec quels moyens ?

Dix ans plus tard, la ques­tion posée par Thier­ry Mari­gnac dans ce dernier roman demeure, et ce n’est pas le moin­dre des enjeux du jour­nal­isme mod­erne.

À lire

  • Un Linceul n’a pas de poches, Horace McCoy, Folio polici­er, 1998.
  • Les Crabes, André Hélé­na, e/dite noir, 2001 (inédit).
  • Mid­night Exam­in­er, William Kotzwin­kle, Rivages/Noir, 1991.
  • Une Coquille dans le plac­ard, Jacques Val­let, Zul­ma, 2000.
  • Fuyards, Thier­ry Mari­gnac, Rivages/Noir, 2003.
  • La fille de la pluie, Pier­ric Gui­t­taut, Gal­li­mard, 2013

Illus­tra­tion : DR

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