Auditionné le 31 mars par la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, Patrick Sébastien a transformé son passage en réquisitoire contre Delphine Ernotte. À ses côtés, Michel Drucker a joué l’exact contrepoint : défense fidèle d’une « maison » dont les vedettes vivent, parfois très bien, depuis des décennies.
À l’Assemblée, Patrick Sébastien n’a pas seulement rouvert une querelle personnelle. Il a mis en scène, avec son sens habituel de l’effet, une contradiction de plus en plus visible à France Télévisions : un service public censé rompre avec les vieilles rentes, mais qui continue de fonctionner par fidélités, réseaux et incarnations installées. Sur ce terrain, Delphine Ernotte est attaquée pour sa brutalité supposée. Michel Drucker, lui, s’est chargé de rappeler que la boutique mérite encore d’être défendue… après plus de six décennies passées dans la boîte et toujours sur les plateaux à 83 ans passés.
Le règlement de comptes d’un évincé
Patrick Sébastien, toujours très remonté contre son ancien employeur depuis son départ fin 2018, a accusé la présidente de France Télévisions de s’être comportée en « propriétaire » du groupe, a dénoncé son éviction dans des conditions « très particulières » et a repris le procès qu’il mène depuis des années contre la fameuse phrase sur les « hommes blancs de plus de 50 ans ». Il a aussi attaqué l’émission Complément d’enquête, qu’il accuse d’avoir mené contre lui un « procès avec l’argent public ».
Le trait est violent, parfois brouillon, mais politiquement efficace : il personnalise sur Ernotte tout ce que beaucoup reprochent à l’audiovisuel public, de l’idéologie au mépris social des figures populaires.
Reste qu’il y a une ironie dans l’histoire. Car Patrick Sébastien a longtemps été l’un des grands bénéficiaires du système qu’il fustige aujourd’hui. Devant les députés, il a lui-même rappelé qu’il disposait autrefois de seize prime times annuels avant de voir ses cases se réduire. Pendant un quart de siècle, le service public lui a offert une exposition maximale, des rendez-vous récurrents le samedi soir et une installation durable dans le paysage télévisuel français.
Après la rupture, la cour d’appel de Paris a condamné en mai 2024 France Télévisions à lui verser 331 825 euros pour rupture brutale des relations commerciales. Sébastien a certes des raisons d’en vouloir à Ernotte ; il a aussi, objectivement, beaucoup gagné grâce à la machine publique.
Drucker, la fidélité du dernier notable
Face à cette charge, Michel Drucker a tenu une ligne inverse. Le vétéran a assuré n’avoir « pas senti un changement idéologique » à l’arrivée de Delphine Ernotte et défendu un service public qui serait, selon lui, « une grande réussite ». De son point de vue, considérant sa longévité, il serait difficile de lui donner tort.
En quelques phrases, Drucker a rappelé une vérité ancienne : les grandes figures de France Télévisions ne s’opposent pas toutes à la direction, surtout lorsqu’elles sont encore à l’antenne. Sa défense n’est pas anodine. Elle montre qu’au sein de l’audiovisuel public, les statuts divergent. Sébastien parle en sortant amer, Drucker en survivant protégé.
Nagui, toujours très remonté contre la commission d’enquête sur l’audiovisuel, a lui été auditionné le lendemain, en producteur puissant sommé de s’expliquer sur l’argent public et ses liens avec Banijay.
Autrement dit, Ernotte a peut-être modernisé les visages, mais elle n’a pas supprimé la cour. Elle l’a réorganisée. Et quand un ancien obligé se rebiffe, un autre est toujours là pour rappeler que la « maison » doit rester debout.
Photo : Serge Ottaviani (CC BY-SA 4.0)

