Netflix, Disney+ et Prime Video ont saisi le Conseil d’État contre le nouveau fléchage de leurs investissements vers l’animation, le documentaire et le spectacle vivant. Une bataille réglementaire qui éclate au moment où France Télévisions, financeur historique de la création, réduit lui-même ses engagements.
Les trois géants américains ne refusent pas de financer la création française : ils contestent la manière dont l’État français entend désormais répartir leur contribution. Le Conseil d’État a été saisie le 6 juillet dernier.
Un quota à l’intérieur du quota
Depuis le décret « Smad » de 2021, les services de vidéo à la demande doivent consacrer chaque année 20 % de leur chiffre d’affaires net réalisé en France à la production d’œuvres européennes ou d’expression originale française. Ce taux monte à 25 % lorsqu’un service propose des films moins de douze mois après leur sortie en salles. La contribution est ensuite répartie entre cinéma et audiovisuel dans les conventions conclues avec l’Arcom.
Le décret du 30 décembre 2025 ajoute un sous-quota : les œuvres d’animation, les documentaires de création et les captations ou recréations de spectacles vivants devront représenter au moins 20 % de la contribution audiovisuelle. Mais l’application est progressive : 12 % en 2026, 16 % en 2027, puis 20 % à partir de 2028.
Netflix, Disney+ et Prime Video ont donc déposé des recours pour « excès de pouvoir ».
Pauline Dauvin, vice-présidente de Netflix France, estimait dans Le Monde le 6 juillet que «ces nouvelles règles vont trop loin» et que, lorsque « la réglementation prend le pas sur la liberté éditoriale, la diversité devient un exercice de conformité ». Amazon dénonce des « contraintes disproportionnées », Disney, « des choix d’investissement que nous n’aurions peut-être pas faits ».
Des millions, mais pas au bon endroit?
Netflix affirme investir 250 millions d’euros par an dans la création française. En 2024, les plateformes ont collectivement engagé 397 millions d’euros, soit près du quart des 1,67 milliard apportés par l’ensemble des diffuseurs.
La profession leur reproche toutefois de privilégier les séries et les achats de catalogues. Dans Le Figaro, Stéphane Le Bars, délégué général d’AnimFrance, indiquait qu’« en 2023 et 2024, les services de streaming ont dédié 90 % de leurs investissements dans l’animation vers du rachat de catalogue ».
Le secteur, frappé par les redressements et fermetures de studios, applaudit donc le décret. Il espère réorienter l’argent vers des œuvres nouvelles plutôt que vers des productions déjà amorties. Les plateformes répondent, elles, que la diversité ne saurait être décrétée contre les goûts de leurs abonnés.
France Télévisions, l’autre paradoxe
Le contraste avec France Télévisions n’est pas sans ironie. Le groupe public reste le premier financeur de la production audiovisuelle française, mais les économies budgétaires le conduisent à réduire ses propres investissements dans la création. Le montant global doit passer de 440 à 420 millions d’euros, tandis que l’animation devrait être maintenue à 35 millions en 2026. En dessous de ce seuil, AnimFrance évoque un « risque systémique » pour la filière.
L’État impose ainsi un fléchage plus strict aux plateformes étrangères au moment où son propre diffuseur serre les cordons. Netflix, Disney+ et Amazon ne demandent pas officiellement la disparition de l’exception culturelle: ils refusent qu’elle se transforme en programmation administrée.
Le Conseil d’État devra déterminer jusqu’où les pouvoirs publics peuvent orienter leurs investissements, et leur faire compenser le recul des financeurs traditionnels.
Pour ce type de recours, le délai moyen avant une audience et une décision est généralement de 6 à 18 mois et peut même être plus long selon la charge de la juridiction et la complexité du dossier.
Olivier Frèrejacques

