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Netflix et Domenech : Knysna rejoué par l’empire du divertissement

20 mai 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

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Avec « Le Bus : les Bleus en grève », Net­flix ressus­cite le fias­co de Knys­na à un moment très cal­culé, à la veille de l’annonce de la sélec­tion de l’équipe de France pour le Mon­di­al de foot 2026. Plus que l’affaire elle-même, c’est la méth­ode Net­flix qui inter­roge : drama­ti­sa­tion, révéla­tions privées et mon­tage à charge.

Mis en ligne le 13 mai dernier, « Le Bus : les Bleus en grève » revient sur la grève des joueurs de l’équipe de France lors du Mon­di­al 2010 en Afrique du Sud. L’affaire est con­nue : l’exclusion de Nico­las Anel­ka, la Une explo­sive (et men­songère) de L’Équipe, le bus immo­bile, puis l’humiliation mon­di­ale. Mais Net­flix ne se con­tente pas de racon­ter Knys­na : la plate­forme le remet en scène, avec l’efficacité nar­ra­tive d’un thriller et le sens du cal­en­dri­er médi­a­tique. Loin de faire dans le docu sportif, la plate­forme se place assez naturelle­ment sur le créneau du scan­dale et du diver­tisse­ment.

Journal intime, « taupe » et vieux fantômes

Le doc­u­men­taire repose sur quelques révéla­tions fortes. Ray­mond Domenech y livre une par­tie de son jour­nal de bord, rédigé pen­dant la Coupe du monde 2010. Les extraits sont « intimes » et par­fois orduri­ers : « envie de dis­paraître loin de tout », « mon­tées de haine envers ces abrutis », ou encore des appré­ci­a­tions très dures sur cer­tains joueurs comme Yohann Gour­cuff, qui est décrit ain­si : « Gour­cuff mais qu’il est con. Autiste léger d’abord et con ensuite ».

Ces pas­sages nour­ris­sent la dra­maturgie du film et redonnent au sélec­tion­neur le rôle du per­son­nage cen­tral, dépassé, amer, par­fois bru­tal dans ses notes.

Le film revient aus­si sur l’altercation entre Domenech et Anel­ka, sur la une de L’Équipe du 19 juin 2010, et sur la ques­tion jamais vrai­ment tranchée de la « taupe ». Franck Ribéry, mis en cause indi­recte­ment, a réa­gi sur les réseaux soci­aux en promet­tant de garder « la vraie his­toire pour plus tard ». En somme, Net­flix ne ferme pas le dossier : il le relance.

Domenech accuse, Netflix se défend

Ray­mond Domenech a vive­ment dénon­cé le résul­tat sur X, le 14 mai. Il dit s’être sen­ti « meur­tri et trahi », évo­quant même « un viol de [s]on âme ». Selon lui, le doc­u­men­taire devait être un tra­vail « d’explication » et d’« analyse posée » ; il serait devenu un « réquisi­toire extrême­ment vio­lent » et « totale­ment à charge ». Il affirme égale­ment qu’un droit de regard lui avait été promis, avant de lui être refusé.

Net­flix répond que le film n’est « ni un réquisi­toire, ni une tri­bune », mais une « con­fronta­tion de réc­its ». La pro­duc­tion affirme que Domenech a lui-même don­né accès à son jour­nal, après avoir pu écarter cer­tains pas­sages per­son­nels. Stephen Kam­ga, copro­duc­teur, a même déclaré que l’ancien sélec­tion­neur « savait exacte­ment » ce qui serait fait de ce document.

La méthode Netflix : du documentaire au produit choc

L’affaire illus­tre une méth­ode désor­mais bien rodée. Net­flix excelle dans les doc­u­men­taires à haute inten­sité dra­ma­tique : faits divers, sport, scan­dales, crimes, stars déchues. De Mak­ing a Mur­der­er à Har­ry & Meghan, de Tiger King aux séries sportives comme For­mu­la 1 : Dri­ve to Sur­vive, la plate­forme trans­forme le réel en feuil­leton. Le réc­it prime sou­vent sur la nuance, l’émotion, sur la dis­tance, le « cliffhang­er » (sus­pense), sur l’analyse.

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Dans le cas Domenech, le procédé est évi­dent : sor­tie min­utée, extraits intimes, pro­tag­o­nistes irré­c­on­cil­i­ables, soupçon final autour de la « taupe ». Le spec­ta­teur est cap­té, le débat pub­lic est relancé sans que cela ne puisse débouch­er sur rien d’intéressant et les réseaux soci­aux s’enflamment. Avec de telles pro­duc­tions, le doc­u­men­taire jour­nal­is­tique glisse vers un spec­ta­cle où l’humiliation devient un pro­duit d’appel. Knys­na n’avait peut-être pas besoin d’un nou­veau tri­bunal. La plate­forme, qui s’introduit sur le marché français du média sportif, lui en a offert un, par­faite­ment scénarisé.

Bien sûr, Net­flix n’a pas inven­té le sen­sa­tion­nal­isme. Mais avec sa puis­sance de dif­fu­sion, il lui donne une effi­cac­ité indus­trielle, avec dif­fu­sion sur l’i­Phone niché dans la paume de votre main.

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