Tribune – Avec 2027 déjà dans les esprits, la gauche culturelle sonne la mobilisation générale. Dans son numéro de juin intitulé « La musique en résistance », le magazine Politis orchestre un numéro spécial où artistes, techniciens et acteurs du milieu musical se posent en rempart contre l’« extrême droite » fantasmée. Derrière les grands mots et les concepts verbeux se révèle surtout un réflexe de défense corporatiste : celui d’une gauche extrême apeurée de perdre son monopole culturel. Une mise au point de Xavier Eman.
À l’approche de l’échéance de l’élection présidentielle, c’est la bousculade pour rejoindre la fantasmatique mais néanmoins prestigieuse « résistance à l’extrême droite ». Ainsi, après la presse « antifa » en rang serré, c’est au tour de la « musique » de prendre le maquis germanopratin pour défendre la démocratie, la liberté de création et plus globalement le genre humain, c’est‑à la gauche. C’est en tout cas ce que nous explique le magazine Politis dans son numéro 1919 de juin 2026, martialement titré « La musique en résistance ». On en frémit d’admiration.
En effet, vous ne le saviez peut-être pas, mais la création musicale n’est pas un art, ni un divertissement, encore moins un loisir, mais un « révélateur des rapports de pouvoir, des modèles économiques et des imaginaires qui structurent nos sociétés menacées par l’extrême droite ». Il était donc bien normal, autant qu’urgent, d’interroger « ses conditions concrètes d’existence et ce qu’elles disent de notre démocratie ». Plongée dans un univers où la prétention le dispute à la paranoïa.
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L’Appel des 1000
En collaboration avec le Syndicat des musiques actuelles (SAM) et le collectif Cultures Futures, le numéro s’ouvre sur une énième pétition de principe, « l’Appel des 1000 », « porté par des artistes, des technicien-nes, des travailleur-ses et des acteur-rices de l’ensemble de l’écosystème musical », parmi lesquels on retrouve, par exemple, les inévitables Renaud, Bernard Lavilliers, Gauvain Sers ou Dominique A, tous chanteurs dont le public ne se signale pas vraiment par ce grand « métissage » et cette indispensable « diversité » qu’ils appellent tant de leurs vœux.
La terreur de tout ce beau monde : l’arrivée au pouvoir, en 2027, d’une « extrême droite » dont le projet (non exprimé mais percé à jour par nos experts) est « d’imposer des représentations fondées sur l’exclusion, le repli et la hiérarchie des vies », de « trier les existences, discipliner les corps, récupérer les traditions, désigner les indésirables » et, horreur absolue, de « s’attaquer aux espaces queers » qui, comme chacun sait, sont « des lieux d’émancipation ».
Face à cette perspective cauchemardesque, le magazine interroge notamment le très démocrate Médine, l’homme qui dans ses morceaux de rap veut « crucifier les laïcards comme à Golgotha », « mettre des fatwas sur la tête des cons », et se plaît à exploser à coups de bâtons, sur scène, des « pinatas » à l’effigie d’élus de la droite nationale.
Guitariste en transition de genre
On appréciera aussi particulièrement la contribution de la chanteuse et guitariste « Artieficielle » qui appelle à « une prise de conscience généralisée à partir de l’expérience des corps différents » et dénonce un milieu « déjà violent pour les corps valides mais exigeant un double travail pour les personnes handies (invisibles ou non) neurodivergentes » (sic). Rassurons-nous néanmoins, « Artieficielle » va bien mieux depuis qu’elle a entamé sa transition de genre et est désormais prête à repartir au combat, concluant sa « carte blanche » par ce qui ressemble assez largement à une menace : « Faites-nous de la place, faites attention à nous, écoutez-nous, si vous ne voulez pas que vos corps disparaissent, car nous travaillons activement à faire apparaître les nôtres. »
Enfin, pour le plaisir (masochiste) des yeux, on relira avec gourmandise la conclusion de l’article de la « philosophe écoféministe et décoloniale », Myriam Bahafou, consacré aux femmes noires dans l’industrie musicale : « Personne n’a dit de Theodora qu’elle était « révolutionnaire » à part des médias mainstream qui ont dû aussi googler la définition du BBL [N. D. L. R. : « Brazilian Butt Lift », lifting brésilien du postérieur] et qui ne connaissaient pas l’existence du bouyon avant cette artiste [N. D. L. R. : genre musical dominiquais]. Cielleux qui l’écoutent à gauche le fond (sic) de la même manière qu’iels écoutent Jul (c’est devenu cool), et à qui l’on doit une critique plus fine et juste. Et les autres font largement partie des « jeunes » de quartiers populaires qui, elleux aussi, ont un peu plus d’esprit critique que ce que vous semblez supposer, et méritent plus que de se voir dire d’aller lire Marx et Federici pour être en « droit » de kiffer. »
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Une grille de lecture obsessionnelle
Si plusieurs constats et analyses, bien qu’assez peu originaux, ne manquent pas d’un certain intérêt (concentration monopolistique de l’industrie musicale, fermeture des petites salles de spectacle, dérive tarifaire des places de concerts, développement de l’IA…), ils se fracassent systématiquement sur la clef unique de compréhension du monde des divers intervenants et journalistes : celle de la menace d’un « fascisme » jamais défini et systématiquement confondu avec l’ultra-libéralisme capitaliste.
Se gargarisant de « diversité » et de « défense de la liberté », à aucun moment ils n’interrogent leur propre conformisme et l’incroyable unicité idéologique d’un « milieu musical » toujours davantage coupé du peuple qui n’adhère pas plus à ses « expérimentations » psycho-sexuello-sociétales qu’à son systématisme xénophile et anti-national.
Ce qui ressort au final de la lecture de ce numéro spécial, ce n’est pas tant le sentiment d’une « entrée en résistance » face à une menace concrète, mais bien plus le constat d’un réflexe d’autodéfense corporatiste d’une gauche extrême apeurée de voir son monopole sur la « culture » (subventionnée) remis en cause et de devoir partager le gâteau avec des mal-pensants ne partageant pas ses « valeurs » et sa « vision du monde », c’est-à-dire ayant l’outrecuidance de ne pas penser comme elle.
Le « pluralisme », c’est toujours mieux entre-soi.
Xavier Eman
Rédacteur en chef de la revue Éléments
Voir aussi : L’union fait la farce, « Combat » : la presse d’extrême gauche à l’assaut du RN !

