Au moment où l’Arabie saoudite achève le rapatriement de son dernier grand média basé à Dubaï, actant le divorce médiatique avec les Émirats arabes unis, le Qatar accélère la « qatarisation » de la direction d’Al Jazeera. Riyad et Doha renforcent ainsi le contrôle national de leurs outils d’influence, dans un contexte de rivalités régionales exacerbées. Un mouvement de repli souverain qui redessine la carte médiatique du Golfe.
Désormais, les choses ne se passent plus derrière les rideaux : elles se font au grand jour. Après le rapatriement progressif, qui a commencé en 2021, de ses principaux médias audiovisuels, Al-Arabiya, Al-Hadath et MBC, l’Arabie saoudite vient d’annoncer le rappel de l’ultime média encore présent à Dubaï, à savoir Asharq.
Le transfert complet du groupe Asharq vers son siège principal à Riyad a été effectué ce 28 juin. Les décideurs avaient surpris tout le monde en annonçant le parachèvement de l’opération sans en avoir fixé préalablement la date.
Asharq est une filiale du groupe saoudien SRMG (Saudi Research and Media Group). Lancé en 2020 comme réseau multi-plateformes 24/7, il compte des chaînes TV (Asharq News, Asharq Discovery et Asharq Documentary), des plateformes numériques (Asharq Podcast) et une radio (Asharq Bloomberg), sachant qu’il s’est très tôt associé avec le géant américain Bloomberg.
Pour célébrer cet événement, la chaîne satellitaire Asharq News a adopté une nouvelle mouture et, pour ce nouveau départ, a pris le nom d’Asharq Bloomberg.
Un redéploiement massif qui reflète les tensions dans le Golfe. Longtemps considérés comme des alliés inséparables, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis se sont violemment opposés fin 2025 au Yémen, où Riyad a bombardé des positions soutenues par les EAU et exigé le retrait de leurs troupes. Derrière ce clash : des visions stratégiques divergentes, une rivalité pour le leadership régional et désormais une concurrence économique et médiatique croissante qui transforme leur « fraternité » en rivalité ouverte.
En fait, les principaux groupes médiatiques du Golfe semblent répondre à une urgence politique commune : renforcer le contrôle national des médias, un mouvement qui s’accompagne d’un recentrage des lignes éditoriales sur les stratégies de chaque pays.
Une qatarisation « sélective »
Côté qatari, la tendance est à une « nationalisation » continue du principal levier médiatique du pays, sans craindre apparemment de perdre sa place de média le plus influent du monde arabe, même si cela ne touche que les postes de responsabilité.
Après un premier mouvement, annoncé en septembre 2025, avec la nomination d’un Qatari, Cheikh Nasser bin Faisal bin Khalifa Al Thani, comme nouveau directeur général en remplacement de l’Algérien Mustafa Souag, le processus de restructuration/qatarisation se poursuit à un rythme soutenu.
Selon l’Observatoire des médias arabes, la direction du réseau Al Jazeera Media Network a procédé à une nouvelle série de nominations par intérim, applicables à partir du 22 juin 2026. Un fait saillant : tous les nouveaux responsables, à l’exception d’un seul, sont de nationalité qatarie.
Selon la même source, les nouvelles nominations concernent 26 postes, dont 6 responsables au sein du département des opérations du réseau.
Il s’agit d’Ibrahim Abdulrahman Al-Mannai, nommé directeur de l’administration des opérations médiatiques, de Fahd Issa Al-Kaabi, directeur de l’administration de la production des programmes, d’Abdulhadi Mohammed Al-Obaidli, directeur des opérations de la chaîne Al Jazeera Arabic, d’Hassan Sultan Al-Muftah, directeur des opérations de la chaîne Al Jazeera 2, de Sheikha Hanan Ali Ahmed Al Thani, directrice des opérations d’Al Jazeera Documentary, et enfin de Mohammed Ahmed Gharib Al-Obaidli, directeur des opérations d’Al Jazeera Mubasher.
Autre nomination : Mohammed Said Al-Hajri est chargé des fonctions de directeur du département des projets, tout en conservant en parallèle son poste actuel de directeur du suivi de l’exécution au bureau exécutif.
AJ+, une exception ?
Dans ce grand remue-ménage, la directrice d’AJ+ (Al-Jazeera Jeunesse), Dima Khatib, d’origine syro-palestinienne, semble jusqu’ici épargnée. Mais c’est aussi le média lui-même et sa ligne éditoriale qui ne sont pas remis en cause.
Lancé en décembre 2017, AJ+ en français se décrit comme un média en ligne dédié aux « générations connectées et ouvertes sur le monde qui traite de manière inclusive les problématiques contemporaines. »
Ce média se distingue par sa ligne éditoriale prônant audacieusement la promotion des « droits des minorités », y compris ceux de la communauté LGBT. Un tabou dans le monde arabe, AJ+ étant aussi consulté au Maghreb. Reste que c’est surtout son discours pro-palestinien offensif, et délibérément polémique, qui fait réagir le plus son public francophone.
La nouvelle politique d’Al-Jazeera va-t-elle contraindre AJ+ à plus de modération ?
Mussa A.

