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Moyen-Orient : la guerre des podcasts a commencé

6 mai 2026 | Temps de lecture : 7 minutes

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Les médias, pour­suite de la guerre par d’autres moyens. Le con­flit dévas­ta­teur du Moyen-Ori­ent et ses retombées con­tin­u­ent d’envenimer les rela­tions, déjà délétères, entre l’Arabie saou­dite et son pro­tégé de tou­jours, les Émi­rats arabes unis.

À l’o­rig­ine, la dis­corde était géopoli­tique. Le pre­mier grand clash entre les deux pays a eu lieu en jan­vi­er dernier, au Yémen. Mal­gré leur alliance con­tre les Houthis, des rival­ités sous-jacentes exis­taient depuis des années : diver­gences sur la stratégie, influ­ence régionale, con­trôle des ter­ri­toires et ressources. En décem­bre 2025, les Saou­di­ens ont brusque­ment stop­pé les opéra­tions mil­i­taires, jugées abu­sives, des troupes déployées dans ce pays par les Émi­rats, frap­pant notam­ment une livrai­son d’armes. Abou Dabi annonce dans la foulée le retrait de ses troupes, rompant de fait l’al­liance. Les rup­tures se sont cumulées avec l’annonce par ces derniers d’un retrait, fin avril, cette fois de l’Opep, réputée chas­se gardée des Saoudiens.

Ce bras de fer n’a pas man­qué de se ressen­tir sur le ter­rain des médias et des réseaux soci­aux, ter­rain où les deux pays sont déjà très aguerris.

La guerre du narratif

Il faut dire aus­si que l’un des émi­rats, Dubaï, dure­ment touché dans son image de mar­que par les frappes irani­ennes de févri­er et mars, était plus motivé par une riposte qui puisse non seule­ment redor­er son bla­son, mais aus­si l’aider à s’affranchir de cette tutelle qu’il ne sup­porte plus.

Prenant les devants de cette guerre annon­cée, l’Office des médias du gou­verne­ment émi­rati a pris l’initiative d’organiser, le 27 avril dernier, à Dubaï même, la pre­mière édi­tion du « Gulf Cre­ators Forum », réu­nis­sant plus de 1 000 créa­teurs, influ­enceurs et pro­fes­sion­nels des médias venus des pays du Golfe. Flairant un piège, les Saou­di­ens ont boy­cotté l’événement.

Offi­cielle­ment con­sacré à la prob­lé­ma­tique du « nar­ratif médi­a­tique » – un con­cept qui domine les débats arabes depuis le début de cette guerre – et à la pro­mo­tion des tal­ents, l’événement sem­ble surtout perçu comme une opéra­tion d’« embri­gade­ment poli­tique » au ser­vice d’Abu Dhabi, dans un con­texte de ten­sions crois­santes entre Mohammed ben Salmane (MBS) et Mohammed ben Zayed (MBZ).

« Moucherons électroniques »

Face à cette offen­sive émi­ratie, les influ­enceurs saou­di­ens ne se sont pas fait prier pour ten­ter de dis­créditer l’idée même du forum. Tous les coups sont per­mis, allant jusqu’à traiter le régime d’Abou Dhabi de « force de destruc­tion » (au Soudan et ailleurs), une accu­sa­tion qu’on avait l’habitude d’entendre de la bouche des anti-nor­mal­i­sa­tion, des pro-qataris pour la plu­part. Exem­ple de ce pas­sage d’une émis­sion de débat sur Al-Jazeera, repris au lende­main du forum de Dubaï par le jour­nal­iste saou­di­en Tur­ki Shal­houb, où le régime émi­rati est accusé d’être « le plus grand sou­tien du terrorisme ».

En retour, des dizaines d’influenceurs se sont passé le mot pour défendre « l’honneur » de l’Arabie saou­dite : « Ne pas laiss­er cette occa­sion pass­er sans répon­dre aux provo­ca­tions ». Le 27 avril, l’influenceur saou­di­en Hamad jugeait « indé­cent » que son pays soit accusé de finance­ment de ter­ror­isme ou de prop­a­ga­tion de la haine (sic), et que ses com­pa­tri­otes soient réduits à des « moucherons électroniques ».

Dans le même sil­lage, Abdelzahra Altheb­hawy a décrit le forum comme une tri­bune anti-saou­di­enne par excel­lence, où, pour la pre­mière fois, les Émi­rats arabes unis accueil­laient sur leur sol des opposants saou­di­ens pour leur don­ner la parole. D’habitude, les dis­si­dents de la monar­chie wah­habite trou­vent refuge dans des pays hos­tiles comme la Turquie ou l’Irak de Sad­dam Hussein.

« Aujour­d’hui, les Émi­rats répè­tent con­tre l’Ara­bie saou­dite ce qu’ils ont fait avec l’I­rak. Se ren­dent-ils seule­ment compte de la grav­ité de ce qu’ils font ? », s’insurgeait, pour sa part, le jour­nal­iste saou­di­en Saleh Al-Fahid.

Le basculement vers les nouveaux médias

La guerre politi­co-médi­a­tique entre les deux frères enne­mis est encore loin de trou­ver son épi­logue. Dernier quipro­quo en date : fin avril, une cinquan­taine de jour­nal­istes ont été licen­ciés de la chaîne à cap­i­taux saou­di­ens Al-Ara­biya (autre­fois basée à Dubaï et récem­ment rap­a­triée), soupçon­nés d’être « inféodés » à leur pre­mier pays d’accueil. Une nou­velle forme de mac­carthysme règne aujourd’hui dans la région.

Cette « hécatombe » n’a été que vague­ment com­men­tée, preuve que les médias tra­di­tion­nels ont grande­ment cédé face aux médias alter­nat­ifs et autres pod­casts qui les sup­plantent en ter­mes d’au­di­ence, de con­fi­ance et d’influence.

Quand on sait que six pod­cas­teurs du monde arabe cumu­lent à eux seuls 47 mil­lions d’abon­nés toutes plate­formes con­fon­dues et 3,9 mil­liards de vues sur YouTube, on se rend compte à quel point le champ infor­ma­tion­nel arabe a bas­culé en faveur de ces nou­veaux médias. Les plus influ­ents ou les plus suiv­is sont le Saou­di­en Abdul­rah­man Abu­mal­ih, les Égyp­tiens Moataz Matar, Youssef Hus­sein (Joe), Osama Gaweesh et Ahmed El-Ghan­dour, et enfin l’Émirati Anas Bukhash.

À titre de com­para­i­son, là où la presse écrite ne touche que 5 à 8 mil­lions de lecteurs men­su­els et les chaînes TV satel­li­taires 20 à 30 mil­lions de téléspec­ta­teurs, le pod­cast atteignait déjà en 2024 40 à 60 mil­lions d’au­di­teurs men­su­els selon un rap­port du Dubaï Press Club de 2024.

À not­er aus­si que le taux de con­fi­ance accordé aux pod­casts dans la région atteignait 62% selon le rap­port 2024 « Where Are Glob­al Pod­casts Lis­ten­ers » pub­lié par YouGov, devant les sites d’in­for­ma­tion (49%), les chaînes d’É­tat (48%) et la presse écrite (41%), ce qui témoigne d’un trans­fert de légitim­ité édi­to­ri­ale au prof­it de créa­teurs indépendants.

La région la plus consommatrice de podcasts

La région Moyen-Ori­en­t/Afrique reste en tête des zones les plus con­som­ma­tri­ces de pod­casts, avec l’Arabie saou­dite et les EAU par­mi les tout pre­miers pays selon YouGov en 2025.

Le paysage du pod­cast arabe est aujourd’hui dom­iné par les pays du Golfe, suiv­is de l’Égypte. Selon les don­nées YouGov, 60 % des Saou­di­ens, 52 % des Égyp­tiens et 57 % des Émi­ratis déclar­ent écouter régulière­ment des pod­casts. En valeur absolue, l’Arabie saou­dite compte env­i­ron 16–18 mil­lions d’auditeurs réguliers, con­tre env­i­ron 5–6 mil­lions aux Émi­rats arabes unis.

Les don­nées disponibles con­fir­ment que la région MENA con­naît une crois­sance rapi­de du pod­cast, avec une forte con­cen­tra­tion dans le Golfe.

State­Globe, dans son rap­port de mars 2026, estime que le marché du pod­cast en Ara­bie saou­dite a généré 450 mil­lions de dol­lars de revenus en 2024 et pour­rait attein­dre 2,5656 mil­liards en 2030, soit un taux de crois­sance annuel com­posé de 33,6% entre 2025 et 2030.

Les Égyptiens restent les plus influents

L’ex­em­ple le plus illus­tratif, et à la fois le plus explosif, de ce boom des pod­casts et de la créa­tion numérique au Moyen-Ori­ent est celui de l’Égyptien Osama Gaweesh qui a réus­si à engranger, durant la guerre d’I­ran, 122 mil­lions de vues Tik­Tok en un seul mois.

Cet influ­enceur, ana­lyste des ques­tions géopoli­tiques, est telle­ment red­outé que son compte Tik­Tok a pour la deux­ième fois été blo­qué cette semaine, à la suite de sig­nale­ments attribués à des comptes émi­ratis, Gaweesh s’appliquant à tor­piller les EAU dans ses vidéos. Sans être un pro-iranien invétéré, il séduit un très large pub­lic par un sens de syn­thèse et un style qui tranche avec le ron­ron des médias mainstream.

D’autres Égyp­tiens car­ton­nent en ce moment. Youssef Hus­sein dit Joe, qui a lancé sa chaine YouTube avant d’animer une émis­sion sur Al-ArabyTV est suivi par 4,5 mil­lions sur YouTube et 2,1 mil­lions sur X. Avec son style sar­cas­tique, il ne cesse d’élargir son audi­ence qui s’étend à tous les pays arabes.

Son com­pa­tri­ote, Moataz Matar, con­nu pour son oppo­si­tion au régime d’Al-Sissi, compte près de 5 mil­lions d’abonnés sur YouTube et plus de 13 mil­lions sur Facebook.

Le Qatar à la traîne

Dans cette grande guerre médi­a­tique, le Qatar reste curieuse­ment à la traîne. En mis­ant vraisem­blable­ment tout son soft pow­er médi­a­tique sur la chaîne d’information en con­tinu Al-Jazeera (et d’autres médias d’É­tat), cet émi­rat n’a pas lais­sé émerg­er les for­mats numériques comme le podcast.

Est-ce dû à son faible audi­toire arabo­phone – le pays compte 2,9 mil­lions d’habi­tants dont 85% d’ex­pa­triés ? Ten­tant de rat­trap­er le retard en la matière, Doha a con­clu en 2025 un parte­nar­i­at avec iHeart­Media, l’un des lead­ers mon­di­aux de l’industrie du pod­cast. Mais les résul­tats tar­dent à venir !

Mus­sa A.

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