Crise médiatique au Quai d’Orsay. Les révélations du lanceur d’alerte Pierre Sautarel (fondateur du site FdeSouche) concernant Marie-Doha Besancenot, qui supervise la cellule numérique du Quai d’Orsay « French Response », ont provoqué une tempête sur les réseaux. Le ministre Jean-Noël Barrot est monté au créneau. Mais qui est-elle ? Nous avons mené l’enquête.
« La meute d’extrême droite déverse son discours de haine sur l’une de mes conseillères du fait… de son prénom », s’est offusqué le chef de la diplomatie français Jean-Noël Barrot sur X le 13 mai. « Ce complotisme dégénéré est affligeant de médiocrité et d’indignité », a‑t-il poursuivi, avant d’ajouter :
« C’est inadmissible. Plein soutien à Marie-Doha Besancenot et à son travail de lutte contre les manipulations de l’information, au service de notre diplomatie »
Ne se laissant pas démonter, le lanceur d’alerte Pierre Sautarel lui a répondu :
« Non, on ne lui reproche pas son seul prénom. Nous dénonçons un risque d’ingérence sur la base d’informations publiques, ce qui n’est interdit que dans les dictatures et les démocraties illibérales. »
Il est vrai, l’affaire n’a rien d’anecdotique, elle révèle plusieurs choses. Elle interroge sur l’orientation du Quai d’Orsay en général, et notamment sur cette cellule numérique « French Response », qui se fait remarquer sur les réseaux sociaux pour des posts sarcastiques et décontractés, fort peu diplomatiques. Un style peut être plagié sur Donald Trump que le compte s’empresse pourtant souvent de critiquer. Qui a voulu cela ? La polémique nous incite ainsi à nous pencher sur les gens travaillant directement pour cet organe, comme Marie-Doha Besancenot, et sur leur stratégie numérique et informationnelle avec certains influenceurs.
Non, on ne lui reproche pas son seul prénom. Nous dénonçons un risque d’ingérence sur la base d’informations publiques, ce qui n’est interdit que dans les dictatures et les démocraties illibérales.https://t.co/dtfzRS8mo5
— Pierre Sautarel (@FrDesouche) May 13, 2026
Les Besancenot, une famille proche du Qatar
Marie-Doha Besancenot est bien née. Sa mère est Maud de Tinguy du Pouët, une infirmière, et elle-même fille de l’ancien sénateur de Vendée Lionel de Tinguy du Pouët, bref ministre de la Marine en 1950. Son père est le diplomate Bertrand Besancenot, qui a été conseiller d’Emmanuel Macron pour le Moyen-Orient après avoir été ambassadeur au Qatar puis en Arabie saoudite. Elle a connu enfant le siège bruxellois de l’OTAN, où son père officiait en tant que conseiller à la mission française entre 1988 et 1991.
Bertrand Besancenot a multiplié les casquettes. Il est ainsi associé-fondateur de Lavoisier Conseil, Senior Advisor chez ESL Rvington, et professeur à Sciences Po. En 2019, Bertrand Besancenot lance sa société de conseil « Palmelys », « contraction de palmier et de lys, l’emblème des rois de France », lit-on dans Challenges cette année-là. Il est aussi membre du conseil d’administration du Comité d’études de défense (CEDH). Pour la Revue Défense nationale, en 2024, Bertrand Besancenot signe par exemple un article commun avec Jacques Attali.
Dans un article-entretien pour Vanity Fair, titré « Besancenot, le Français préféré des princes du Golfe », la journaliste Sophie des Déserts dépeint ainsi le diplomate en 2018 :
« Il vient de l’ancien monde, ambassadeur à cravate soyeuse et chevalière, pieux catholique, de droite, engagé pour François Fillon durant la campagne présidentielle. »
Son enfance se passe du côté du Liban, avec un père qui dirige une compagnie d’assurances à Beyrouth. Après des études à Sciences Po Paris, il décroche son concours du Quai d’Orsay – où il entre en 1977. « À 26 ans, raconte Sophie des Déserts, Bertrand atterrit au Qatar, ce confetti d’État récemment libéré du joug anglais. […] Aux commandes, « un notaire de province », le cheikh Khalifa Al-Thani, père de l’ancien émir, Hamad, et grand-père de l’actuel, Tamim. […] Le cheikh Khalifa, soucieux de se détacher des Britanniques, se rapproche de la France. Les premiers accords militaires datent de cette époque, les ventes d’armes décollent. Bertrand Besancenot fait la connaissance de Hamad Al-Thani, alors jeune ministre de la Défense. Il fréquente les pontes de Lagardère et Dassault qui, plus tard, tenteront de l’embaucher. »
Lors de ses missions, Besancenot devient un intime du pouvoir qatari. Une anecdote encore rapportée par Vanity Fair nous renseigne sur cette relation : « Un jour, le cheikh Khalifa le convie sur son trône, entouré de gardes à longs sabres, d’eunuques à plumes, d’oiseaux majestueux. « Vous m’avez rendu service, choisissez ce que vous voulez », dit-il en ordonnant qu’on ouvre sa caverne étincelante de bijoux, de bibelots, de dorures. Le jeune diplomate murmure qu’il ne peut rien accepter. « Mais vous êtes un orientaliste, insiste le souverain. Vous savez que, chez nous, on ne refuse pas un cadeau. Allez, prenez ce qu’il y a de plus petit ! » Va pour une montre Omega, seul présent de valeur accepté à ce jour, note Besancenot. » À côté de son travail, l’homme agit en catholique convaincu. Il persuade ainsi l’émir de recevoir l’évêque d’Abou Dabi et surtout de faire construire une église dans le pays. Dans Marianne, on apprend en janvier 2024 que cela lui « vaudra d’être décoré de l’insigne de Grand-Croix de l’Ordre de Saint-Grégoire le Grand – plus haute distinction attribuée par le Vatican ».
Bertrand Besancenot va aussi connaître la grande politique du Golfe, de la « diplomatie du carnet de chèques, offrant à tout-va des valises de cravates, de montres, et même du cash ». À l’époque, les membres de l’ambassade s’inquiètent :
« Avec tous ces cadeaux, on va être noyés sous les visites de parlementaires. »
Selon les sources, Bertrand Besancenot garde une distance avec ces pratiques, mais cela ne l’empêche pas d’entretenir des liens forts avec le pouvoir local et le pays. Ainsi, avec sa femme, « ils baptisent leur premier enfant Marie-Doha, joli souvenir du Qatar, avant de s’envoler vers d’autres postes : New York, Bruxelles, puis Genève, à la conférence du désarmement de l’ONU. »
En 1998, il revient en tant qu’ambassadeur de France au Qatar, dans un contexte difficile après que les relations entre les deux pays se soient détériorées. Mais peu à peu les liens se réchauffent – Total exploite, par exemple, le champ gazier partagé avec l’Iran, North Field. C’est aussi à ce moment précis que le Qatar se développe et mène une stratégie de soft power avec en pointe Al-Jazeera, créée en 1996, et qui prône un « wahhabisme éclairé » – on parle aussi déjà de la future coupe du monde de football et du Grand Prix de Formule 1. L’émir et le diplomate se rencontrent fréquemment. Lors de l’enterrement du magnat Jean-Luc Lagardère, à Paris, l’ambassadeur va même jusqu’à proposer que l’émir « donne un fils à Saint-Cyr ». Ce sera chose faite avec Joaan. Selon Sophie des Déserts, Mayassa, une fille de l’émir, a passé des vacances dans une propriété vendéenne des Besancenot.
Ces liens se transmettent en famille. « Les Al-Thani reçoivent l’ambassadeur de France et son épouse au mariage de leur fils, Tamim, et aussi sur leur yacht, le Constellation, au large de Cannes, ou dans les terres, sur la terrasse de leur domaine de Mouans-Sartoux. Marie-Doha fête ses 20 ans au palais royal du Qatar. » Nommé en 2007 en Arabie saoudite, Bertrand Besancenot prend de la distance avec le pouvoir qatari. Il regarde de loin, lors de la présidence Sarkozy, l’« open bar pour les investissements qataris en France, du PSG à Veolia, de Vinci à Accor, immobilier de luxe avec fiscalité avantageuse ».
Après de longues années au service de la France, environ quarante et un ans de maison, dont quatre comme ambassadeur au Qatar (1998–2002) puis neuf – un record – en Arabie saoudite (2007–2016), Bertrand Besancenot prend sa retraite du Quai d’Orsay. Il part alors dans le privé.
Une femme au cœur du pouvoir
De manière assez classique, avec des va-et-vient entre le privé et le public, la carrière de Marie-Doha Besancenot est celle d’un haut fonctionnaire français d’aujourd’hui, dont la carrière est teintée de pantouflage. « Après avoir enseigné la littérature américaine, nous apprend Matthieu Fauroux, dans La Lettre en 2024, cette normalienne agrégée d’anglais passée par la prestigieuse Cornell University de l’État de New York rejoint en 2009 le cabinet du premier ministre François Fillon, dont elle sera la plume pendant trois ans. Elle y croise notamment le directeur de cabinet Jean-Paul Faugère, qui deviendra président du conseil d’administration de CNP Assurances. »
Sa carrière dans le public lui permet d’étoffer son carnet d’adresses. Toujours dans La Lettre, on apprend qu’elle côtoie le « chef du cabinet militaire, le général Pierre de Villiers, qui deviendra chef d’état-major des armées sous Nicolas Sarkozy puis François Hollande. » Elle est aussi un temps attachée culturelle à l’ambassade du Royaume-Uni auprès de l’ambassadeur Bernard Émié, futur patron de la DGSE entre 2017 et 2024. Après ces expériences, Marie-Doha se tourne vers le privé et rejoint en 2014 le géant allemand de l’assurance Allianz. Elle devient alors la directrice de cabinet de Jacques Richier, PDG d’Allianz France jusqu’au 31 décembre 2020. Elle reste toutefois liée au public par son travail, rapporte encore La Lettre :
« Adoubée par le patron, valeur montante de l’assurance française, elle prend ainsi la tête des affaires publiques d’Allianz France, négociant la loi Pacte (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) avec le gouvernement d’Édouard Philippe. Elle discute en particulier avec des parlementaires spécialistes de la fiscalité : les députés Jean-Noël Barrot et Amélie de Montchalin, tous deux devenus ministres du gouvernement de Gabriel Attal. »
Cofondatrice du club d’influence « Les Ponts neufs »
En 2021, Marie-Doha cofonde Les Ponts neufs avec Edouard Tétreau, un homme de réseau qui a participé à la campagne de François Bayrou en 2007 et à celle d’Emmanuel Macron en 2017, mais aussi avec l’ex-plume d’Emmanuel Macron, Sylvain Fort, ou encore avec le vice-président à la stratégie de Veolia, Sébastien Daziano. Le club est créé au moment où Le Siècle est miné par les soupçons d’avoir fermé les yeux sur les crimes sexuels du constitutionnaliste Olivier Duhamel. Récemment, en 2025, Édouard Tétreau, qui se présente sur X comme « conseiller de dirigeants d’entreprise et chroniqueur au Figaro », a décidé de relancer ce club d’influence. « Nous avons peu à peu compris que nous vivions dans une société polarisée, fracturée par des archipels de plus en plus disjoints, comme si les Français devenaient étrangers au destin des autres, ne s’intéressant qu’aux gens de leur tribu », explique-t-il au Figaro. L’objectif du club : fournir des propositions concrètes aux candidats à l’élection présidentielle.
Les rencontres des 260 membres se font au dernier étage de La Samaritaine. Selon La Lettre, on retrouve parmi les membres des politiques comme Louis Margueritte, ex-directeur adjoint du cabinet de François Bayrou à Matignon, ou Virginie Duby-Muller, « une députée des Républicains favorable de longue date à un rapprochement avec la Macronie » ; des agents de l’État comme le « secrétaire général de la sécurité et de la défense nationale (SGDSN), Stéphane Bouillon, ou la procureure de la République de Versailles Maryvonne Caillibotte » ; ainsi que des personnalités comme « le dessinateur Joann Sfar, l’astronome Meriem Chadid et la présidente du Musée national Picasso-Paris, Cécile Debray ».
Chaque dîner se déroule avec un « grand témoin ». On y retrouve alors Sylvain Tesson ou Guiliano da Empoli, en passant par le Grand Rabbin de France ou Ghalen Bencheick, le président de la Fondation de l’Islam de France. « Nous sommes des patriotes, engagés dans le siècle, ouverts sur le monde et les autres », décrit Édouard Tétreau au Figaro, « croyant farouchement à notre destinée commune ». C’est « la belle vocation du Siècle en 1944 : reconstruire un pays, d’où que vous veniez », renchérit l’un des membres de l’association. Sans tomber dans les « travers » de l’« entre-soi », assure-t-il.
En parallèle, toujours en 2021, elle mène une formation à l’École de guerre (29ᵉ promotion). À l’époque, la France souhaite miser sur le poste de la diplomatie publique au sommet de l’Alliance, d’autant que Camille Grand, secrétaire général adjoint chargé des investissements de défense, doit bientôt partir. « Pour faire la différence à l’heure de la féminisation de l’Alliance, Paris se met en quête d’une femme offrant un profil de spécialiste de la communication. C’est Anne-Claire Legendre, alors porte-parole du Quai d’Orsay, devenue depuis conseillère Afrique du Nord et Moyen-Orient d’Emmanuel Macron, qui souffle le nom de Marie-Doha Besancenot », relate encore La Lettre. C’est d’ailleurs cette même Anne-Claire Legendre qui a été élue récemment à la présidence de l’Institut du monde arabe (IMA) en remplacement de Jack Lang, poussé vers la sortie en raison de ses liens avec Jeffrey Epstein.
C’est encore au cours de l’année 2021 qu’elle est sélectionnée par l’Aspen Institute. Elle devient alors une Young Leader du réseau Aspen Institute France, filiale du célèbre institut américain. Membre de la promotion de 2021, elle côtoie des personnes comme Othmann Nasrou (secrétaire général du parti Les Républicains), Matthias Grolier (directeur général France Museums) ou Romain Marsily (directeur général du parti Nouvelle Énergie fondé par David Lisnard). Dans le cadre de l’Aspen Institute, elle participe au forum de 2023 à Bucarest.
Après sa nomination à l’OTAN, en septembre 2023, elle met sur pied une Task Force consacrée aux menaces informationnelles :
« En neuf mois, elle a amorcé un changement culturel de la Public Diplomacy Division (PDD) qu’elle dirige dans la grosse machine otanienne. Le principal challenge de cette ancienne des cabs ministériels : raccourcir le temps entre la détection des menaces par ses services et la réponse publique des politiques » (La Lettre).
L’objectif de l’Alliance atlantique est clair : « que le message de l’OTAN imprime dans l’opinion, notamment dans les pays du Sud, de plus en plus sensibles aux messages anti-atlantistes poussés par Moscou. » Au cours de ce poste, Marie-Doha rompt avec les codes en postant « chaque jour des dizaines de posts sur LinkedIn et X (ex-Twitter), en anglais et en français, arborant fièrement des robes bleu-OTAN ».
Au même moment, en 2024, Jean-Noël Barrot lance la réforme de la direction de la communication et de la presse du ministère des Affaires étrangères. En effet, « les résultats mitigés du Quai d’Orsay sur le sujet de la guerre informationnelle, bien qu’élevé au rang de priorité stratégique en 2022, ont, d’après Matthieu Fauroux et Elsa Trujilo, pour La Lettre, suscité de vives critiques au sommet de l’État et légitimé la création d’une fonction spécifique auprès du ministre. » Marie-Doha est alors débauchée pour conduire le service chargé de bâtir un contre-discours face aux narratifs étrangers, de déjouer les campagnes de désinformation, et d’enrayer la perte d’influence de la France dans le monde.
Selon Politico, en janvier 2026, c’est dans cette optique que la jeune femme « impulse » la création du compte French Response, dans le cadre d’une stratégie gouvernementale d’influence et de « guerre informationnelle » – d’ailleurs, elle revendique elle-même ses liens sur son propre compte LinkedIn.
French Response, l’arme informationnelle de la diplomatie française
Le passage de Marie-Doha Besancenot de l’OTAN au Quai d’Orsay est d’une parfaite logique : « À l’époque, rappelle Matthieu Fauroux dans La Lettre, Paris sait que c’est le secrétaire général Jens Stoltenberg, devenu tout-puissant après une décennie à la tête de l’OTAN, qui décidera désormais du nom de son prochain adjoint. Le profil de la Française, parfaitement anglophone et germanophone en plus d’être issue d’un grand groupe privé, permet de donner des gages au monde très anglo-saxon de l’Alliance. »
Avec un compte officiel qui rassemble 207 000 abonnés, le compte X « French Response » incarne la nouvelle stratégie de communication du Quai d’Orsay. Lancé en septembre 2025, il a pour objectif de « contrer les attaques fallacieuses dont [la France est] la cible », selon les mots du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, dans Le Monde. En reprenant des codes d’internet, le ton du compte dénote avec les canaux institutionnels habituels de la diplomatie.
Parmi les cibles favorites du compte, la Russie, bien évidemment, mais aussi la Chine et surtout le camp MAGA – et particulièrement Elon Musk. « La brutalisation des relations internationales a fait du champ informationnel un nouveau champ de confrontation », expliquait en janvier 2026 à Challenges Pascal Confavreux, le porte-parole du Quai d’Orsay. Récemment, lors du voyage d’Emmanuel Macron en Afrique, un gros compte américain de X (Wall Street Mav/1,7 million d’abonnés) prend à partie le président français en expliquant que la mort de la culture se faisait par plusieurs étapes, dont le fait d’« inonder la France de populations du tiers-monde et de leur donner des trucs gratuits, et de refuser d’en renvoyer un seul ». Le compte French response rétorque alors par un tweet montrant la chanteuse Aya Nakamura lors de l’ouverture des JO de Paris 2024, en expliquant que « les gens continuaient d’enrichir la culture française ».
The fascinating thing about French culture is that people keep enriching it. https://t.co/ATElUiOgvQ pic.twitter.com/LF16k7H1LO
— French Response (@FrenchResponse) May 11, 2026
Derrière French Response – directement « installé au rez-de-chaussée du ministère », nous révèle Politico –, il y a une vraie « révolution culturelle du Quai d’Orsay ». « À la manœuvre : une poignée de diplomates et de communicants, décrit Amaelle Guiton, pour Libération, et une partie des effectifs de la sous-direction “veille et stratégie” du ministère – qui comptait, en décembre 2025, une trentaine de personnes, dont une douzaine chargée de produire des contenus pour répondre aux menées numériques hostiles. Réactivité oblige, le circuit de validation est moins formel que pour une déclaration officielle, mais il passe, de source diplomatique, par le cabinet du ministre, Jean-Noël Barrot. » Au cours des négociations budgétaires de l’hiver 2025, le ministre a réussi à négocier une hausse du budget communication, et un reciblage des crédits vers les nouvelles menaces, comme la lutte contre les ingérences étrangères.
Cette stratégie médiatique doit aussi répondre à d’autres enjeux, plus politiques. À l’approche de plusieurs scrutins cruciaux, et en particulier des élections présidentielle et législative de 2027, la diplomatie française a en tout cas l’intention de se démultiplier en s’appuyant sur des relais citoyens. Le Quai envisage ainsi de mobiliser une réserve diplomatique pour « fournir des appuis numériques ponctuels pour la création de contenus, la formation, l’assistance à la riposte », détaille l’ex-ambassadrice en Allemagne Anne-Marie Descôtes, en septembre 2025.
C’est dans ce tableau idyllique d’une haute fonction publique très fière de ses menées numériques qu’a été déclenchée l’« affaire Marie-Doha ».
Quand Pierre Sautarel soulève un lièvre
Un tweet de Pierre Sautarel a donc mis le feu aux poudres, incité par des posts qu’il jugeait « immigrationnistes » de la part du compte French response. Creusant rapidement, Pierre Sautarel tombe alors sur le profil de Marie-Doha Besancenot. Et il attaque sans tarder :
« Marie-Doha Besancenot n’est pas une militante anonyme surgie de nulle part. C’est une communicante passée par Allianz, puis par l’OTAN. Elle est surtout la fille de Bertrand Besancenot, ancien ambassadeur de France au Qatar et figure centrale des relations franco-qataries. Le lien avec Doha n’est pas seulement symbolique. Marie-Doha Besancenot est née à Doha, capitale du Qatar, et son prénom est un hommage à cet émirat. […] À partir de là, le tableau devient intéressant : d’un côté, un compte officiel très actif dans la lutte contre les ingérences ; de l’autre, sa dirigeante, qui porte l’ingérence jusque dans son prénom. »
Sautarel mentionne aussi des connexions avec Dominique de Villepin, ce qui est confirmé dans un article de Marianne de décembre 2025.
Suite à ce post, le réseau social X se déchaîne. Le ministre Jean-Noël Barrot essaie d’intervenir. En face, des personnalités politiques prennent alors le parti du lanceur d’alerte. « Quand on répond aux ingérences pour le Quai d’Orsay tout en étant née au Qatar, fille d’un ambassadeur proche du pouvoir qatari, et qu’on a fêté ses 20 ans au palais royal, le sujet n’est pas le prénom. C’est le conflit d’intérêts », analyse le député RN de Belfort, Guillaume Bigot. « Qui imagine appeler son fils Jean-Berlin ou Maurice-Moscou ? Surtout quand le géniteur est ambassadeur », ironise Jérôme Besnard, élu à Saint-Malo.
Le « cas » de Marie-Doha s’aggrave lorsque des personnes font remarquer qu’elle retweete des posts des Sleeping Giants, « organisation américaine qui cherche à bâillonner les médias français de droite, et a collaboré en 2024 avec Globsec, think tank dont l’un des dirigeants est aussi membre du conseil d’administration de l’Open Society Foundations du très influent George Soros », comme l’indique Jean Kast, pour Boulevard Voltaire. Par ailleurs, en 2024, Marie-Doha participe à deux tables rondes du Forum Globsec Prague 2024. Goguenard, Sautarel répond à ces informations :
« Marie-Doha est aussi liée aux officines de Soros. C’est assez parfait, au fond. L’ingérence incarnée qui prétend posément qu’elle lutte contre les ingérences ».
En tout cas, la branche française de Sleeping Giants sait rendre la pareille et soutient Marie-Doha, dans un tweet, pour ce « harcèlement de masse venu de l’extrême droite ».
D’autres soutiens à Marie-Doha méritent notre attention :
– On retrouve, par exemple, Jean-Baptiste Guégan, un spécialiste du sport s’étant fait connaître pour lutter contre le boycott de la Coupe du monde au Qatar.
– Intéressons-nous aussi à la réponse d’Arthur Kenigsberg, qui rend hommage à Marie-Doha « d’avoir su faire évoluer les mentalités au Quai d’Orsay ». Co-fondateur d’Euro Créative, un think tank européiste, Kenigsberg est aussi membre du cabinet Iron Bridge, qui « prospecte en Europe centrale et orientale pour y raffermir les connexions de Paris ».
– Par ailleurs un autre membre d’Euro Creative, Aurélien Duchêne, « chroniqueur régulier de la chaîne LCI, enseignant, auteur (il a récemment cosigné L’Europe et ses armées, aux éditions Eyrolles) », a pris aussi la défense de Marie-Doha en dénonçant une « succession de raccourcis pour salir une serviteure de l’État ». Fait à noter : comme il l’a annoncé sur les réseaux, Duchêne présidera le sommet Y7 2026 (évènement international annuel qui rassemble des délégués entre 18 et 30 ans issus des pays du G7), qui se tient du 17 au 20 mai à Paris, en amont du G7 d’Évian.
Bref : des influenceurs ou figures du bloc central se sont mobilisés pour l’un des leurs.
Des « fermes à trolls » pilotées par le Quai d’Orsay
Au-delà d’un corpus idéologique commun, ces soutiens ne sont pas étonnants. Sous Emmanuel Macron, la France s’est décidée à lutter contre les « fake news » pilotées par des pays étrangers, en s’efforçant de rattraper son retard. Tout débute dès l’élection présidentielle de 2017, qui aurait été, selon l’exécutif, marquée par une opération de piratage et de divulgation dirigée contre Emmanuel Macron par le renseignement militaire russe. En 2021, le gouvernement crée Viginum, agence d’État chargée de débusquer les manipulations d’information pilotées depuis l’étranger. Le service compte aujourd’hui 60 agents, qui travaillent uniquement sur des données « en source ouverte », donc publiques.
Tout s’accélère à l’automne 2024 avec l’arrivée au Quai d’Orsay de Jean-Noël Barrot. Comme le rapporte Libération, Amaelle Guitton, le tournant à 90 degrés est assumé : « ambassades incitées à communiquer, contacts avec des fact-checkers et des influenceurs, dimension numérique de la nouvelle “réserve diplomatique citoyenne”… Avec l’objectif, expliquait l’entourage du ministre, d’être « plus réactifs » et « plus visibles », dans un climat de « brutalité » accrue sur les réseaux sociaux. Dix mois plus tard, le mantra est celui de la « bataille des récits » – titre d’un événement mis sur orbite par le ministère ce jeudi 7 mai à la Gaîté lyrique, à Paris, pour faire phosphorer chercheurs, médias ou ONG. »
Pour nouer ces liens, comme nous l’avons vu avec son expérience à l’OTAN, Marie-Doha Besancenot a le profil parfait. Pendant des mois, elle s’active et réunit au Quai d’Orsay une brochette d’influenceurs. Le stratagème est ébruité par Intelligence Online en juillet 2025. Selon L’Express, en décembre 2025, y participaient Louis Duclos (62 000 abonnés), spécialisé dans “l’analyse géopolitique”, et « Le Zelenkyste » (32 000 abonnés), « ex-collaborateur macroniste sous pseudonyme en décembre 2025 ». Les influenceurs se font alors porte-voix de la position officielle de l’exécutif : « Le Quai nous envoie des éléments pour nous aider à vérifier une information. Parfois, il nous demande si on a vu telle ou telle fake news, pour voir si l’on peut réagir sur nos comptes », admet Le Zelenskyste. Autre personnalité « dans la boucle médias du ministère de la Défense », l’ex-aviateur pro-Kiev Xavier Tytelman, habitué des plateaux de LCI.
Récemment, le 7 mai 2026, se tenait la journée consacrée à la « bataille des récits ». Organisée par le Quai d’Orsay et à laquelle l’Agence de l’innovation de défense s’est jointe, cette journée a pour but de lancer le cycle 2 des ateliers « Lutte contre les manipulations de l’information ». À cette occasion, le ministre Jean-Noël Barrot annonce la création d’une réserve diplomatique dédiée à la guerre informationnelle et composée de plusieurs dizaines d’agents. Sur le post LinkedIn du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, on retrouve Aurélien Duchêne, Marie-Doha Besancenot ou encore Viginum.
Le Quai voulait lui éviter une tempête numérique
L’atlantisme (bien sûr viscéralement anti-trumpien) et l’européisme sont les moteurs qui tiennent ce microcosme. « Les piques les plus acerbes sur Internet en ce moment viennent de bureaucrates français », saluait The Wall Street Journal en février 2025 dans un article sur French Response, s’amusant de la préférence française pour le trolling plutôt que pour les communiqués de presse. « Le ministère français des Affaires étrangères a refusé de mettre à disposition [les concepteurs de cette stratégie informationnelle] pour une interview, invoquant un risque de harcèlement en ligne », relate le quotidien américain, précisant toutefois que Marie-Doha Besancenot supervise ce compte. Une tornade numérique qui a finalement atteint l’intéressée, révélant un profil d’une grande cohérence. Son parcours reflète en effet une élite intrinsèquement atlantiste et bruxelloise, héritière de la génération ayant rompu entre 2005 et 2015 avec l’héritage gaullo-mitterrandien et soumettant l’outil diplomatique français à sa ligne. Jusqu’au bout de leurs tweets.
Rodolphe Cart

