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Lavrov sur France Télévisions : le « moment » Kremlin de Léa Salamé

28 mars 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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Dif­fusée sur France 2, l’interview du min­istre russe des affaires étrangères par Léa Salamé a déclenché une vague de cri­tiques dans la presse main­stream. Au-delà des réac­tions atten­dues, c’est surtout la presta­tion de la jour­nal­iste, jugée super­fi­cielle et décalée, qui interroge.

« Scan­daleux », a titré Le Huff­post, citant l’expert antirusse Louis Duc­los. « Un naufrage indéfend­able » selon Clé­ment Pour­sain sur Slate. L’entretien accordé par le chef de la diplo­matie russe au jour­nal de 20 heures de France 2 ce 26 mars aurait pu con­stituer un moment d’information majeur. Il s’est rapi­de­ment trans­for­mé en séquence polémique, du fait de l’indignation relayée par les médias mainstream.

Le fond du sujet, les guer­res d’Ukraine et d’Iran, a ain­si été éclip­sé par l’hystérie col­lec­tive face aux dis­cours russ­es. Il a aus­si été desservi par un entre­tien mal maîtrisé par Léa Salamé.

Un manque de maîtrise des conditions ?

Même dans la ver­sion courte (de 10 min­utes) dif­fusée dans le 20 heures, Ser­gueï Lavrov impose son rythme. Mul­ti­pli­ant les répons­es longues, il déroule ses élé­ments de lan­gage pen­dant plusieurs min­utes. En face, Léa Salamé peine à relancer, à inter­rompre ou à cadr­er l’échange. La ver­sion longue, d’une heure, mise en ligne par France Info, est plus élo­quente encore.

Le prob­lème n’est pas tant d’avoir don­né la parole à un acteur cen­tral du con­flit, ce qui relève d’un choix édi­to­r­i­al défend­able, que de ne pas avoir su en maîtris­er les con­di­tions. À plusieurs repris­es, la jour­nal­iste sem­ble se con­tenter d’enchaîner les ques­tions, certes offen­sives, mais sans revenir sur des affir­ma­tions poten­tielle­ment con­testa­bles ou du moins sans exiger de pré­ci­sions. Ain­si a‑t-elle inter­rogé Lavrov sur les armes et les ren­seigne­ments que Moscou aurait trans­mis à Téhéran face aux États-Unis, ou sur les vio­la­tions du droit inter­na­tion­al par la Russie en Ukraine, mais sans con­nais­sance fine des dossiers. C’est ain­si la pré­pa­ra­tion même de l’entretien qui est pointée du doigt.

Cir­con­stance atténu­ante : la visio­con­férence ne per­met guère les inter­rup­tions et les relances. Reste que le résul­tat donne une impres­sion de flot­te­ment, où Léa Salamé « accom­pa­gne » davan­tage qu’elle ne con­fronte pour aboutir à des faits. Cer­tains obser­va­teurs ont même évo­qué une pos­ture rel­e­vant davan­tage du diver­tisse­ment que de l’information. Un style sans grande tenue que la jour­nal­iste a cul­tivé dans On n’est pas couché et dans Vive­ment dimanche, avec gestes empressés, mim­iques gogue­nardes et relances légères.

Une préparation insuffisante sur un sujet sensible

Ce manque de pro­fondeur étonne d’autant plus que la jour­nal­iste évolue dans un envi­ron­nement per­son­nel et médi­a­tique où ces ques­tions sont large­ment débattues, notam­ment via son com­pagnon Raphaël Glucks­mann, con­nu pour ses posi­tions bel­li­cistes à l’égard de Moscou.

Voir aus­si : Raphaël Glucks­mann, portrait

Ce décalage ren­force le sen­ti­ment d’une inter­view con­duite sans réelle stratégie édi­to­ri­ale, lais­sant l’invité struc­tur­er lui-même le con­tenu de l’échange. Plus qu’un débat sur l’opportunité d’inviter Ser­gueï Lavrov, cette séquence met en lumière les lacunes ou la super­fi­cial­ité de Léa Salamé lorsqu’il s’agit d’évoquer un sujet complexe.

Indignation sélective, récupération politique et gloriole journalistique

Sans sur­prise, la séquence a sus­cité de vives réac­tions du côté des respon­s­ables poli­tiques. Le min­istre des Affaires étrangères Jean-Noël Bar­rot a dénon­cé une tri­bune offerte à la « pro­pa­gande », pub­liant depuis le G7 une vidéo inti­t­ulée « Ma réponse à Ser­gueï Lavrov », que le min­istre russe ne devrait pas pren­dre la peine de consulter.

L’eurodéputée macro­niste Nathalie Loiseau s’est égale­ment indignée sur X : « Ce type d’interview ne devrait avoir lieu que sur la base d’une stricte réciproc­ité », a‑t-elle estimé, exigeant ain­si qu’un min­istre français soit inter­viewé « en toute lib­erté sur une télévi­sion russe ». Avant d’ajouter : « Mais cela se saurait si la télévi­sion publique russe était libre. » L’élue a vis­i­ble­ment oublié son refus de répon­dre aux médias russ­es, qu’elle avait rap­porté dans son livre La Guerre qu’on ne voit pas venir (Édi­tions de l’Observatoire, 2022).

Deux poids, deux mesures ?

Mais cette indig­na­tion tranche avec un silence plus fréquent face à d’autres États. Les réac­tions seraient-elles aus­si véhé­mentes après des inter­views de dirigeants améri­cains ou israéliens, États actuelle­ment engagés dans des guer­res d’agression ? De la même manière, le ser­vice pub­lic, sur lequel s’est déroulé l’entretien, n’a pas été remis en ques­tion. On peut imag­in­er sans trop de dif­fi­culté qu’un tel entre­tien sur CNews ou Le Média aurait généré davan­tage d’accusations de con­nivences avec la Russie.

Sur X, France 2 s’est félic­ité des audi­ences du jour­nal. La jour­nal­iste a été épinglée sur le réseau X par des util­isa­teurs rap­pelant qu’elle s’était félic­itée des audi­ences de son jour­nal sans men­tion­ner la con­tro­verse liée à une inter­view jugée « sans aucune contradiction ».

En avril 2023 sur Kon­bi­ni, la jour­nal­iste avait déclaré que son « obses­sion » était moins « d’aller chercher et décel­er la vérité » que d’obtenir un « moment » et que « l’auditeur soit sur­pris ». Pas de doute cette fois : Léa Salamé a bien eu droit à son moment… à ses dépens !

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