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Pub­lié le 11 octobre 2016 | Éti­quettes : , ,

Juppé/Ménard : le deux poids deux mesures des statistiques ethniques

Jeudi 6 octobre sur le plateau de France 2, une petite phrase d'Alain Juppé est passée totalement inaperçue, ne déclenchant ni tollé, ni scandale et encore moins d'enquête ou de poursuites judiciaires.

Croisant le fer avec le maire de Béziers, Robert Ménard, sur les répercussions de l'immigration en milieu scolaire, le maire de Bordeaux à pourtant déclaré : « Moi aussi j'ai des écoles dans lesquelles 60 % des petits enfants sont …allophones », marquant une petite hésitation avant d'employer ce terme sociolinguistique, fort peu usité pour désigner les écoliers étrangers. Le candidat à la primaire de la droite répondait à Robert Ménard qui l'interpellait sur les problèmes des classes d'écoles où les enfants d'immigrés sont en majorité.

Juppé peut ainsi énoncer les mêmes vérités que son contradicteur sans encourir les mêmes foudres médiatiques. Comment expliquer une telle différence de traitement ? Quel est le secret du Dr Juppé?

En mai 2015, on s'en souvient, le maire de Béziers avait fait l'objet d'une campagne d'une violence inouïe après avoir déclaré sur le même plateau de France 2 qu'il était confronté dans sa ville à des classes où plus de 60% des enfants étaient musulmans. Interrogé sur l'origine d'une telle statistique, Ménard avait indiqué qu'il tenait cette évaluation d'une simple lecture des prénoms des enfants. "Les prénoms disent les confessions. Ce sont les chiffres de ma mairie. Dire l'inverse, c'est nier une évidence" avait-il benoitement expliqué, déclenchant une tempête médiatique. Les associations antiracistes avaient immédiatement dénoncé l'existence d'un « fichier musulman », lequel n’a évidemment jamais existé que dans leur délire morbide. Dès le lendemain, le parquet avait ainsi annoncé l'ouverture d'une enquête préliminaire. Robert Ménard avait été convoqué par la police et longuement interrogé. La presse bienpensante avait immédiatement cloué le maire de Béziers au pilori. Un fichier : cela ne rappelait-il pas les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire ?

« Robert Ménard entendu par la police sur le "fichage" des écoliers de Béziers », titrait ainsi Le Monde le 5 mai. « Béziers : Ménard fiche des élèves musulmans : une enquête est ouverte », s’étranglait BFMTV le même jour. « Robert Ménard avoue un fichage d’élèves dans sa mairie », se scandalisait 20 Minutes toujours le même jour.

Le Monde avait poussé soin d'indiquer par avance à ses lecteurs les peines encourues par le maire félon : « Jusqu'à cinq ans de prison et 300 000 euros d'amende ».

Simple bizutage médiatique ? Pas seulement. La machine judiciaire avait emboîté le pas des médias. Peu satisfaits des explications de Robert Ménard, juges et policiers avaient organisé une perquisition à la Mairie de Béziers pour tenter de mettre la main sur le fameux « fichier ».

Puis les politiques avaient donné dans le psychodrame. À l'Assemblée Nationale, Manuel Valls avait vilipendé « la réalité de l'extrême-droite ». Faisant fi du principe de présomption d'innocence, le Premier ministre avait déclaré dans l'hémicycle : « Il appartient maintenant au maire de Béziers de répondre devant la justice. Nous parlons d'un maire qui établit des fichiers, établit une classification, établit des statistiques concernant les enfants des écoles… Il faut condamner, mais il faut aussi agir. De tels actes ne peuvent rester sans conséquence », avait-il menacé en indiquant avoir fait saisir le procureur de la République « pour protéger les enfants ». Pas moins que ça.

Depuis l'Arabie Saoudite où il se trouvait en voyage officiel, François Hollande avait lui aussi réagi en indiquant que « le fichage des élèves est contraire à toutes les lois de la République ». Des députés PS avaient saisis la CNIL… Quelques semaines plus tard, l'enquête était pourtant classée - dans l’indifférence médiatique - et soudain oubliée des médias.

Les mêmes causes étant censés produire les mêmes effets, on peut ainsi se poser la question pourquoi la petite phrase d'Alain Juppé n'a pas déclenché un tel ouragan d'indignation ? On pourrait bien sûr ergoter sur la novlangue jupéienne et sur le choix précautionneux du terme « allophone » qui serait moins discriminant que le critère religieux mis naguère en avant par Robert Ménard. Mais foin de toute hypocrisie. La situation décrite par le maire de Bordeaux renvoie strictement à la même réalité que celle dépeinte quelques mois plus tôt sur le même plateau de télévision (l'émission s'appelait alors "Mots Croisés") par son collègue de Béziers.

L'article 8 de la loi informatique et libertés, rappelé in extenso par Le Monde lorsqu'il s'agissait de mieux enfoncer Robert Ménard, interdit en effet « de collecter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques ». Manifestement, le recensement des écoliers « allophones » est susceptible, même avec les meilleurs intentions du monde, de faire apparaître au moins indirectement, les origines ethniques des écoliers concernés.

Lorsque l’on considère le luxe de moyens déployés lors de « l'Affaire Ménard », on en vient à se demander pourquoi personne n’a posé de questions au maire de Bordeaux pour savoir comment il était parvenu à son tour à de telles statistiques sur les écoliers de sa ville. Comment sait-il que 60% des petits enfants sont « allophones » ? Serait-il lui aussi, pour reprendre les termes du réquisitoire de Manuel Valls devant la représentation nationale, « un maire qui établit des fichiers, qui établit une classification, qui établit des statistiques concernant les enfants des écoles » ?

Pourquoi l'un est-il lynché et l'autre traité avec déférence alors que les deux disent la même chose ? Est-ce parce que Ménard, depuis qu'il a largué les amarres avec la gauche et qu'il a rejoint la rive des mal-pensants, fait partie des hommes à abattre ? Est-ce parce que l'ancien Premier ministre est aujourd'hui le meilleur cheval de Troie de la gauche au sein des Républicains, le seul capable de faire trébucher Nicolas Sarkozy, et que ce n'est donc pas le moment de lui chercher mauvaise querelle ? Il semble que voilà bien pourquoi les médias et les associations prétendument antiracistes demeurent l'arme au pied alors qu'ils sont en d'autres circonstances bien plus prompts à partir en croisade... Juppé peut dormir tranquille. Ce n'est pas demain la veille que l'on perquisitionnera sa mairie de Bordeaux.

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