Condamné en appel à verser 142 500 euros à Canal+, Jean-Baptiste Rivoire dénonce une atteinte à la liberté de la presse. Mais derrière l’indignation relayée par plusieurs médias, l’affaire rappelle aussi une évidence moins spectaculaire : une clause signée et indemnisée engage celui qui l’accepte.
La cour d’appel de Versailles a condamné, mercredi 20 mai, Jean-Baptiste Rivoire, ancien journaliste de Canal+ et fondateur d’Off Investigation, à verser 142 500 euros à son ancien employeur. Une somme considérable pour un journaliste, cela va sans dire. En cause : des propos tenus en 2021 dans un documentaire de Reporters sans frontières consacré à la « brutalité du management de Vincent Bolloré dans ses médias », malgré une clause de confidentialité signée quelques mois plus tôt lors de son départ du groupe après avoir travaillé de 2000 à 2021 pour Canal+ (moins une pause entre 2006 et 2009).
Il n’en fallait pas moins que Le Monde, Télérama, Mediapart ou RSF présentent volontiers la décision comme un inquiétant précédent pour la liberté d’informer. C’est oublier un peu vite que cette affaire relève aussi d’un accord contractuel librement conclu.
Rivoire avait été nommé rédacteur en chef adjoint de Spécial Investigation en 2009, mais l’émission fut supprimée en 2016, un an après la prise de contrôle par Vincent Bolloré en 2015. Devenu représentant syndical, il est mis au placard dans la foulée. Son grief : de nombreuses enquêtes auraient été écartées. La guerre larvée avec la direction perdure jusqu’à son départ.
Une clause contestée, mais pas ignorée
Jean-Baptiste Rivoire n’a pas été condamné pour avoir enquêté sur Canal+ dans le cadre d’un reportage diffusé par son employeur. Il l’a été pour avoir enfreint une clause de confidentialité et de non-intervention signée au moment de son départ, clause accompagnée d’une indemnité transactionnelle. Selon Mediapart, l’accord prévoyait qu’il s’abstienne « d’intervenir, de témoigner, de fournir des attestations » dans des affaires impliquant Canal+ ou Vivendi.
La Cour d’appel n’a d’ailleurs pas suivi intégralement Canal+. Elle a réduit le montant fixé en première instance, passé de 151 500 à 142 500 euros. Elle a aussi relevé que le « dénigrement » reproché s’inscrivait dans un mouvement plus large de critiques contre le groupe, ce qui limite la portée de la responsabilité personnelle de Rivoire. Mais les juges ont estimé que le délai entre la signature de l’accord, en février 2021, et les propos tenus dans le documentaire d’octobre 2021 était « trop court pour apparaître raisonnable ».
La dramatisation médiatique habituelle
Sans surprise, les soutiens de Jean-Baptiste Rivoire parlent de « clause bâillon », de « silence à vie » ou de menace contre la profession. RSF, résolument entré en campagne pour 2027, estime que la décision crée un « dangereux précédent » pour le journalisme. Télérama va jusqu’à résumer l’affaire comme une condamnation au « silence à vie » sur Canal+.
La formule est efficace, mais elle escamote une partie du dossier. La liberté d’expression n’implique pas nécessairement la liberté de s’affranchir d’un accord signé, surtout lorsque celui-ci s’inscrit dans une transaction financière. Que la clause soit trop large ou discutable juridiquement est un vrai débat. Mais présenter Rivoire comme un simple journaliste puni « pour quelques mots » relève davantage de la dramaturgie militante que de l’analyse objective.
Bolloré, coupable idéal
L’affaire permet surtout de rejouer une partition désormais bien rodée : toute décision favorable, même partiellement, à Canal+ ou à Vincent Bolloré devient immédiatement le symptôme d’une emprise inquiétante sur l’information. On peut pourtant défendre la liberté de la presse sans transformer chaque conflit contractuel en affaire Dreyfus médiatique.
Canal+ a pourtant seulement fait valoir un accord signé. La Cour lui a partiellement donné raison. Rivoire lui-même, dans une tribune publiée par Off Investigation, replace sa condamnation dans un tableau beaucoup plus vaste : cinéma, édition, CNews, Europe 1, JDD, Grasset. Le parallèle avec le monde du cinéma est assez frappant.
Une convergence des indignations qui, espérons-le néanmoins, ne détournera pas Off Investigation de ses reportages qui sont souvent de qualité.
Rodolphe Chalamel

