Accueil E Veille médias E Saada veut écarter les pétitionnaires anti-Bolloré : la guerre culturelle est repartie

Saada veut écarter les pétitionnaires anti-Bolloré : la guerre culturelle est repartie

19 mai 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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Maxime Saa­da, en remet une couche. Il a annon­cé refuser de tra­vailler avec les sig­nataires de la tri­bune pub­liée la semaine passée dans Libé qui visait « l’emprise du groupe Bol­loré » sur le monde de la cul­ture en général et sur le ciné­ma en par­ti­c­uli­er. Une déc­la­ra­tion qui durcit le bras de fer avec la gauche culturelle.

« Au pou­voir dans un an, nous déman­tèlerons l’empire Bol­loré », tem­pê­tait ce 18 mai sur X la députée insoumise Mathilde Pan­ot. Une exi­gence de déman­tèle­ment reprise en boucle par les élus mélen­chon­istes depuis les pro­pos du patron de Canal+.

Car ce 17 mai, lors du tra­di­tion­nel « brunch des pro­duc­teurs » organ­isé par Canal+ au Fes­ti­val de Cannes, Maxime Saa­da déclarait ne plus vouloir tra­vailler avec les quelques 600 sig­nataires de la tri­bune anti-Bol­loré pub­liée quelques jours plus tôt dans Libéra­tion. Le drame !

« J’ai vécu cette péti­tion comme une injus­tice vis-à-vis des équipes Canal qui s’attachent à défendre l’indépendance de Canal+, et dans toute la diver­sité de ses choix », a‑t-il affir­mé, selon des pro­pos repris par l’AFP. Et d’ajouter : « Et en con­séquence, je ne tra­vaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal tra­vaille avec les gens qui ont signé cette pétition. »

L’ancien mem­bre du cab­i­net de con­seil McK­in­sey & Com­pa­ny, devenu directeur général du groupe Canal+ en 2017, puis prési­dent de Stu­dio­canal l’année suiv­ante, est donc venu ajouter du sel dans la plaie ouverte par son patron (car action­naire ultime) Vin­cent Bol­loré, dans sa volon­té de prise de con­trôle d’UGC d’ici 2028. Ce dernier est l’actionnaire de référence du groupe Viven­di, qui détient Canal+ à 34% depuis sep­tem­bre 2025, et envis­age un con­trôle total dans les deux prochaines années.

La déc­la­ra­tion de Saa­da a bien sûr été immé­di­ate­ment inter­prétée comme l’instauration d’une « liste noire » poten­tielle dans un secteur où Canal+ occupe une posi­tion qua­si incontournable.

Bolloré : « l’hégémonie idéologique » ?

Le jour­nal­iste Lau­rent Jof­frin en a prof­ité pour com­par­er Vin­cent Bol­loré à… Joseph Goebbels : « La bataille cul­turelle ne se lim­ite plus aux médias : après CNews et Europe 1, le groupe Bol­loré étend désor­mais son influ­ence au ciné­ma. Une stratégie assumée d’hégémonie idéologique », résumait-il sur X ce 18 mai, un pro­pos qu’il a étayé dans un édi­to pub­lié sur son nou­veau média, librejournal.fr.

Au-delà du con­flit poli­tique autour de Bol­loré et de l’indépendance cul­turelle, cette affaire met en lumière une ten­sion fon­da­men­tale du sys­tème français de finance­ment des films : un ciné­ma large­ment soutenu par des mécan­ismes hybrides pub­lic-privé, où un acteur comme Canal+ joue un rôle d’architecte financier majeur. Le « mod­èle français » repose en effet sur une com­bi­nai­son unique : oblig­a­tion d’investissement des dif­fuseurs et sou­tien du CNC.

Une censure en toc pour des censeurs de fer ?

Canal+ a investi, en 2024 puis 2025, entre 135 et 155 mil­lions d’euros dans les films d’initiative française selon les périmètres retenus (préachats, copro­duc­tions), dont env­i­ron 140 M€ en préachats ciné­ma seuls (le cœur du finance­ment des films). Ceci faisant du groupe de Vin­cent Bol­loré le pre­mier financeur indi­vidu­el du ciné­ma français, devant le CNC (100 mil­lions) et France Télévi­sions (env. 70 mil­lions d’euros).

Jusqu’ici, tout allait bien, le financeur payait la pro­duc­tion des mêmes films (de qual­ité dou­teuse), assur­ant au pas­sage la rente des pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion. Mais l’indignation col­lec­tive, dans la foulée des indig­na­tions ayant visé CNews ou Gras­set, l’élite ciné­matographique a‑t-elle signé sa perte ?

Chose intéres­sante, Gaë­tan Bru­el, prési­dent du Cen­tre nation­al du ciné­ma et de l’im­age ani­mée (CNC), ten­tait de rel­a­tivis­er les choses ce 18 mai au micro de France Inter, déplo­rant le focus à l’extrême des médias sur les pro­pos polémiques de Saada.

Les tenants du système veulent le préserver

« J’ai un cer­tain sen­ti­ment de gâchis », a‑t-il com­men­té, regret­tant la réac­tion de ce dernier, jugeant qu’elle « aggrave les cli­vages au lieu de rassem­bler », le « droit à la cri­tique » étant selon lui fon­da­men­tal. Mais selon lui, « la défense claire et nette du CNC par le patron de Canal+ devrait juste­ment intéress­er ceux qui s’inquiètent du posi­tion­nement de Canal dans le con­texte poli­tique actuel ». Et de rap­pel­er que le groupe Canal avait financé des films comme « L’histoire de Souley­mane », film éminem­ment de gauche.

À Cannes le même jour, le pro­duc­teur Alain Attal, aux manettes du film Garance, appelait à « essay­er de con­tourn­er » cette déc­la­ra­tion « à chaud » de Saa­da « créant une sorte de liste noire ». « On a trois entités qui finan­cent le ciné­ma français, tout cela est en train de tanguer, il faut faire gaffe de ne pas foutre en l’air cet équili­bre », pour­suiv­ait-il, regret­tant « un bras de fer relou » et des « men­aces par des forces poli­tiques qui trou­vent notre sys­tème un peu woke et mal foutu ! »

L’hypocrisie de la gauche culturelle (encore) révélée

C’est vrai, à droite, on veut en finir avec l’hypocrisie : « Les mutins de Panurge veu­lent tou­jours le beurre, l’argent du beurre et la palme d’or de la bonne con­science », dénonçait le 15 mai sur Europe 1 la jour­nal­iste Eugénie Bastié : « Non seule­ment ils con­sid­èrent que l’argent du con­tribuable leur appar­tient, mais ils veu­lent désor­mais régen­ter les cap­i­taux privés. » Et de con­clure : « À Cannes, comme partout où règne la gauche mondaine, la révo­lu­tion est un dîn­er de gala. »

Alors, le gala sera-t-il brusque­ment inter­rompu avec la mise au ban des 600 sig­nataires ? Affaire à suiv­re. Cela dit, un arrêt des finance­ments d’un indi­vidu copieuse­ment qual­i­fié de « fas­ciste » ne devrait-il pas, au fond, soulager les con­sciences des pro­fes­sion­nels en question ?

François-Xavier Con­soli

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