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Dossier : aides à la presse, un scandale d’État ? [rediffusion]

21 août 2015

Temps de lecture : 4 minutes
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Dossier : aides à la presse, un scandale d’État ? [rediffusion]

Ini­tiale­ment pub­lié le 19/06/2015

Si l’on en croit le dernier rapport du Syndicat de la Presse Indépendante en Ligne (Spiil), paru le 2 juin dernier, le fonctionnement des aides à la presse en France relèverait presque du scandale d’État.

Le coût pour la col­lec­tiv­ité s’élève en effet, si l’on addi­tionne les aides directes (137 mil­lions) et les aides indi­rectes (971 mil­lions), à plus d’1,1 mil­liard par an. Pourquoi pas, dira-t-on, si l’on con­sid­ère que la presse est un secteur éminem­ment stratégique dont une démoc­ra­tie pour­rait dif­fi­cile­ment se pass­er, et si l’on ajoute que cette charge nationale est à peu près équiv­a­lente à celle du régime des inter­mit­tents du spec­ta­cle, autre joy­au de notre fière « excep­tion cul­turelle » ? Le mal­heur veut que ces aides, en pro­tégeant un secteur dévasté, d’une part l’empêchent de se réformer en pro­fondeur et de pren­dre la mesure de l’abîme sur lequel il danse depuis vingt ans, et d’autre part soient répar­ties de manière très injuste par­mi les dif­férents types de presse con­tem­po­raine. C’est ce que ce rap­port met pré­cisé­ment en lumière.

Des vieux schémas mentaux…

Dans le détail, l’É­tat a ver­sé en 2014 136,8 mil­lions € d’aides directes à la presse dont 113,9 mil­lions € d’aides réservées au sup­port papi­er et 22,9 mil­lions € d’aides indis­crim­inées entre papi­er et numérique, par le biais du Fonds stratégique pour le développe­ment de la presse. Ce sont donc 83% des aides qui sont dirigés vers le papi­er alors que, selon le Spi­il, aujour­d’hui 45% de la lec­ture de la presse se fait déjà sur un sup­port numérique. L’in­jus­tice est patente, fruit du puis­sant lob­by­ing des « instal­lés » que sont les antiques sup­ports de presse écrite. Nul n’en souhaite d’ailleurs la dis­pari­tion par principe, la lec­ture sur papi­er ayant des avan­tages incon­testa­bles. Seule­ment, il appa­raît claire­ment que l’É­tat con­tin­ue de raison­ner avec de vieux sché­mas mentaux.

96% des aides pour la presse d’information politique et générale !

Pire, l’iniq­ui­té se révèle dans la ven­ti­la­tion de ces aides directes : sur les 136,8 mil­lions globaux, 112,2 mil­lions ont été ver­sés, au tra­vers de dis­posi­tifs réservés de droit à la presse recon­nue d’in­for­ma­tion poli­tique et générale (IPG) et 24,6 mil­lions € au tra­vers de dis­posi­tifs non réservés à cette caté­gorie (l’Aide à la mod­erni­sa­tion des dif­fuseurs de presse et du Fonds stratégique pour le développe­ment de la presse). La pro­por­tion totale des aides directes qui sont attribuées à la presse IPG (aux aides réservées IPG s’a­joute la part des aides non réservées effec­tive­ment attribuée à la presse IPG) s’élève ain­si à 96%. Or, selon la Com­mis­sion par­i­taire, la presse IPG ne représente que 4% des pub­li­ca­tions papi­er et 30% des ser­vices de presse en ligne. Et pour­tant, c’est elle qui con­tin­ue d’avaler l’im­mense majorité des aides…

Les aides directes captées par le support papier

Si l’on s’aven­ture plus avant encore dans la répar­ti­tion pré­cise de ces aides, la vérité, qui est celle de la presse française depuis la Libéra­tion, saute aux yeux : c’est une nou­velle fois l’ul­tra-puis­sant Syn­di­cat général du livre et de la com­mu­ni­ca­tion écrite (SGLCE-CGT), scan­daleux syn­di­cat unique, qui dicte sa loi aux patrons de presse comme aux représen­tants de l’É­tat. Les plus gross­es part du juteux gâteau des aides directes sont en effet les suiv­antes : aide au portage (37,6 mil­lions), aide à la mod­erni­sa­tion de la dis­tri­b­u­tion de la presse quo­ti­di­enne nationale (32,9 mil­lions), exonéra­tions de charges patronales pour les col­por­teurs et por­teurs de presse (18 mil­lions) et l’aide à la mod­erni­sa­tion sociale de la presse quo­ti­di­enne d’IPG (11,8 mil­lions). Soit très exacte­ment toutes les tâch­es dans lesquelles sévit ce syn­di­cat dont une longue suite de scan­dales, intim­i­da­tions et autres manœu­vres illé­gales n’a pu jusqu’i­ci écorner le mono­pole dans la presse papi­er. Seul le Fonds stratégique pour le développe­ment de la presse, doté de 22,9 mil­lions, et répar­ti équitable­ment entre papi­er et numérique, parvient à échap­per à cette razzia.

En résumé, les aides directes de l’É­tat sont cap­tées par le sup­port papi­er, et par­mi celui-ci qua­si-exclu­sive­ment des­tinées à la presse dite d’In­for­ma­tion Poli­tique et Générale.

Une rente perpétuelle payée par le contribuable

La seule bonne nou­velle pour la presse numérique con­cerne les aides indi­rectes : la TVA a été abais­sée en jan­vi­er 2014 à 2,1% pour s’align­er sur celle de la presse papier.

Mais par­mi ces aides indi­rectes, dont le mon­tant avoi­sine le mil­liard d’eu­ros, 36% restent struc­turelle­ment réservées aux titres dis­tribués au for­mat papi­er : il s’ag­it de l’aide au trans­port postal (152 mil­lions d’eu­ros), ce qui sem­ble logique, mais égale­ment des annonces judi­ci­aires et légales (193 mil­lions d’eu­ros), ce qui con­stitue un autre scan­dale. Cette manne qui fait vivre des titres papiers depuis des décen­nies, grand bien leur fasse, n’a jamais pu être éten­due à la presse numérique, sans qu’au­cune rai­son val­able ait été don­née. Les cadors de la presse papi­er, encore une fois, ne lâchent rien et préser­vent leurs rentes per­pétuelles, payées par le con­tribuable. Les autres aides indi­rectes impor­tantes, qui s’ap­pliquent pour le coup évidem­ment aux deux types de presse, sont l’ex­onéra­tion de coti­sa­tion fon­cière des entre­pris­es (200 mil­lions par an) et l’a­bat­te­ment sur les coti­sa­tions sociales des jour­nal­istes (140 mil­lions). A quoi il faut ajouter la niche fis­cale jamais dénon­cée qu’est l’a­bat­te­ment sur l’im­pôt sur le revenu des jour­nal­istes, éval­uée à 60 mil­lions d’euros.

Les médias sous perfusion

Le plus inquié­tant demeure le fait que depuis 2008, ces aides directes et indi­rectes à la presse n’ont cessé de pren­dre une part de plus en plus impor­tante rap­portées au chiffre d’af­faires du secteur : quand en 2008, elles en con­sti­tu­aient 11%, en 2013 (derniers chiffres con­nus), elles atteignaient près de 15%. Non pas d’ailleurs qu’elles aient elles-mêmes aug­men­té en vol­ume, mais plutôt que le chiffre d’af­faires glob­al de la presse n’ait con­tin­ué de chuter : des 10,5 mil­liards en 2008, il ne reste que 8,3 en 2013. Dans la presse IPG, le con­stat est encore plus dra­ma­tique : ces aides con­stituent aujour­d’hui 20% du chiffre d’af­faires. Nous sommes donc face à un monde sous per­fu­sion, qui con­tin­ue de don­ner des leçons à la terre entière, comme s’il était libre et indépen­dant, alors qu’il est de plus en plus partagé entre les intérêts de grands groupes aux intérêts par­fois antag­o­niques et la férule de l’État-providence.

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