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À Budapest, les censeurs sont américains et non hongrois

1 mai 2023 | Temps de lecture : 7 minutes

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En Hongrie, des affaires récentes sont une fois de plus venues remettre en cause la narration officielle selon laquelle le pays de Viktor Orbán serait un cauchemar pour la presse auto-proclamée « libre et indépendante ». Ceux muselant la presse hongroise sont bien plus à rechercher de l’autre côté de l’Atlantique que sur les rives du Danube.

Orbán censeur ? Parlons-en !

Le Pre­mier min­istre hon­grois est sou­vent présen­té dans les médias occi­den­taux comme un véri­ta­ble bour­reau de la lib­erté d’expression et des médias. Il tiendrait les jour­nal­istes hon­grois en joue et gér­erait la presse de manière autori­taire. En réal­ité, si des spé­ci­ficités en matière de marché des médias sont bien à relever en Hon­grie, et à met­tre sur le compte des car­ac­téris­tiques des pays post-social­istes, la lib­erté de ton dans la presse hon­groise est bien plus vivace qu’en France.

Le paysage médi­a­tique hon­grois est éminem­ment plus diver­si­fié qu’en France et se divise en deux camps opposés : d’un côté, les médias pro-gou­verne­men­taux et, de l’autre, ceux étant con­tre Orbán. Ces derniers se plaisent à s’appeler « libres et indépen­dants », mais ils sont en fait liés à des degrés divers à des officines libérales lib­er­taires occidentales.

Voir aus­si : Hon­grie : un média libéral-lib­er­taire lance une académie avec de l’argent pub­lic US

La palette des dis­cours médi­a­tiques est ain­si plus large en Hon­grie qu’en France, alors que le camp pro-gou­verne­men­tal est sou­vent dépassé en ter­mes d’impact par les médias de gauche sur inter­net, les libéraux de cen­tre-ville maîtrisant mieux les out­ils du numérique que les con­ser­va­teurs, tout en sachant que leur pub­lic grandit à mesure qu’avance la wok­i­sa­tion des jeunes urbains, un phénomène con­tre lequel le gou­verne­ment hon­grois ne peut que très peu.

Une plus grande liberté de ton en Hongrie qu’en France

Qu’il y ait à redire sur le paysage médi­a­tique hon­grois est une chose. Sa dynamique s’apparente sou­vent à un dia­logue de sourds où s’affrontent les pro- et les anti-Orbán, une sit­u­a­tion débouchant inévitable­ment sur une baisse de la qual­ité de l’information. Mais voir en Hon­grie une volon­té de cen­sure des médias par la pou­voir poli­tique est une aber­ra­tion. Le gou­verne­ment de Vik­tor Orbán n’en serait tout bon­nement pas capa­ble, et n’en a d’ailleurs pas le projet.

Voir aus­si : Par­tizán Media : stars du web-jour­nal­isme hon­grois de gauche

Bien au con­traire, il existe au quo­ti­di­en des con­tenus médi­a­tiques d’une vir­u­lence rare envers la per­son­ne du chef de gou­verne­ment hon­grois, et, dans l’ensemble, les joutes médi­a­tiques sont bien moins guindées et policées qu’en France. Pour des raisons his­toriques et finan­cières, les Hon­grois manient l’assignation en jus­tice pour diffama­tion et injure de manière très timide. Con­séquence : les jour­nal­istes n’ont pas peur d’attaquer frontale­ment, de dén­i­gr­er, de cogn­er dur et sou­vent d’insulter. Ils osent ce que leurs con­frères français ne peu­vent même pas imaginer.

Vous avez dit censure ?

Par­ler de cen­sure et d’attaques con­tre la lib­erté de la presse et d’expression sans évo­quer les GAFAM con­fine au ridicule. C’est pour­tant ce que les médias de grand chemin font à pro­pos de la Hon­grie. Jamais ils n’évoquent les réels cas de cen­sure en Hon­grie, et préfèrent se con­cen­tr­er sur des cen­sures orban­i­ennes n’existant que dans leurs fantasmes.

Car si les censeurs libéraux lib­er­taires locaux ont certes moins de poids en France qu’en Hon­grie, les gen­darmes numériques de la bien-pen­sance y sont bien act­ifs et mul­ti­plient les descentes sur des médias et des per­son­nal­ités jugées incor­rectes. Inutile de pré­cis­er qu’Orbán n’est qu’un nain face à cette ter­reur des géants cal­i­forniens de la tech. N’en déplaise aux lecteurs con­va­in­cus des bul­letins parois­si­aux offi­ciels de la République française, Le Monde et Libéra­tion pour citer les plus con­nus, Orbán n’est non seule­ment pas un censeur mais il est un dirigeant qui ne peut et ne fait rien con­tre les véri­ta­bles censeurs : les GAFAM.

Quand Google censure un média pro-Orbán

Le 24 mars dernier, Google a décidé de sup­primer la chaîne YouTube du média pro-gou­verne­men­tal Pesti Srá­cok pour « vio­la­tions des règles de la com­mu­nauté ». Le géant améri­cain ne se sent même plus obligé de motiv­er en détails ses pris­es de décision.

En l’espèce, Google accuse Pesti Srá­cok d’avoir con­tourné une déci­sion de févri­er 2020, qui avait elle aus­si con­sisté en une sup­pres­sion de la chaîne YouTube de ce média. Il y a main­tenant plus de trois ans, cette cen­sure pour des motifs fal­lac­i­eux peinant à dis­simuler un biais claire­ment poli­tique avait provo­qué une man­i­fes­ta­tion rassem­blant 5000 per­son­nes devant le siège budapestois de la société américaine.

Par­mi les man­i­fes­tants se trou­vait l’ancien député d’opposition et avo­cat de gauche, András Schif­fer, qui avait tenu un dis­cours ayant pour cible la cen­sure exer­cée par les GAFAM :

« Quand on par­lait de lib­erté de la presse, on pen­sait tou­jours à la télévi­sion et à la radio, et on croy­ait que tout le monde allait s’exprimer libre­ment sur inter­net, ce qui n’a pas été le cas […] Celui qui tient l’opinion sur inter­net pour­ra domin­er le domaine poli­tique et cul­turel. Et on ne pour­ra pas vot­er con­tre ces gens. Voilà ce qui se passe en ce moment. »

Google censure un média de gauche… La faute aux algorithmes

Con­traire­ment à ce qu’a affir­mé Éric Naul­leau dans l’Heure des Pros le 26 avril (à par­tir de 45’28), les jour­nal­istes d’opposition ont le vent en poupe en Hon­grie. En témoignent les suc­cès de Telex et de Par­tizán, qui sont évidem­ment libres de s’exprimer et suiv­is par un pub­lic considérable.

Fait amu­sant : une vidéo de la chaîne Par­tizán a été cen­surée par le géant améri­cain, non pas pour avoir franchi les lim­ites de la doxa admise par les GAFAM, mais pour avoir dif­fusé des images d’un mou­ve­ment proche du par­ti nation­al­iste Mi Hazánk, le HVIM (Mou­ve­ment de jeunesse des soix­ante-qua­tre comi­tats), qui avait lui aus­si fait l’objet d’une cen­sure par le passé. La boucle est bouclée.

Le flicage opéré par Facebook

En Hon­grie, Twit­ter et Telegram sont encore boudés, les jour­nal­istes et respon­s­ables poli­tiques util­isant encore mas­sive­ment Face­book pour com­mu­ni­quer. Les per­son­nal­ités proches du Fidesz font l’objet d’une vig­i­lance par­ti­c­ulière de la part de l’empire de Zucker­berg : le shad­ow-ban­ning est un con­cept leur étant familier.

Le 16 mars, Dániel Deák, influ­enceur pro-Fidesz, a vu sa page sup­primée par Face­book. En cause ? Des déc­la­ra­tions man­i­feste­ment trop rad­i­cales sur une affaire de pédophilie au sein d’un étab­lisse­ment sco­laire hongrois.

De son côté, le député et prési­dent du par­ti nation­al­iste Mi Hazánk (un par­ti dont la page Face­book avait été cen­surée quelques jours avant les élec­tions du 3 avril 2022), Lás­zló Toroczkai est tout bon­nement inter­dit de Face­book depuis des années, alors que la société améri­caine vient de fer­mer la page du site d’information con­ser­va­teur de référence des Hon­grois de Slo­vaquie, Ma7.

Le prin­ci­pal média pro-gou­verne­men­tal en ligne, Mandin­er, avait lui aus­si en 2021 fait l’objet d’intimidations de la part de Face­book. L’affaire n’était pas allée jusqu’à une sup­pres­sion de page, mais avait con­sisté en une baisse con­sid­érable de l’impact de la page de Mandin­er.

Les médias anti-Orbán peu­vent eux dormir tran­quilles. Liés aux mêmes chapelles occi­den­tales que les géants de la tech, ils ne risquent en aucun cas la cen­sure. C’est pour­tant bien eux que l’on plaint dans les médias de grand chemin français, tan­dis que de leur côté les médias pro-Orbán et nation­al­istes doivent sans arrêt se méfi­er des pièges que leur ten­dent les GAFAM.