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Expulsion de Xenia Fedorova : rideau de fer sur le pluralisme

30 juillet 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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Visée par un arrêté min­istériel d’expulsion et assignée à rési­dence, l’ancienne direc­trice de RT France paie moins une clan­des­tinité qu’une parole jugée trop alignée sur Moscou. Ses détracteurs célèbrent une vic­toire con­tre l’ingérence, ses sou­tiens dénon­cent une inquié­tante police des opin­ions. Son avo­cat a déclaré for­mer un recours.

La France n’est pas en guerre avec la Russie, comme l’avait expressé­ment rap­pelé Emmanuel Macron. Mais l’invocation de la « guerre hybride » jus­ti­fie désor­mais toutes les mesures d’exception : les autorités ont levé une arme admin­is­tra­tive con­tre une chroniqueuse par­faite­ment iden­ti­fiée, invo­quant des motifs d’une grav­ité inédite.

Une « menace particulièrement grave »

Mer­cre­di 29 juil­let, le min­istère de l’Intérieur a remis à Xenia Fedoro­va un arrêté d’expulsion, selon une infor­ma­tion de Libéra­tion rapi­de­ment con­fir­mée par l’AFP. Le doc­u­ment va jusqu’à estimer que son com­porte­ment « porte atteinte aux intérêts fon­da­men­taux de l’État » et que sa présence con­stitue une « men­ace par­ti­c­ulière­ment grave et actuelle pour l’ordre public ».

Tou­jours selon l’exécutif, elle aurait par­ticipé à des cam­pagnes des­tinées à « saper la con­fi­ance » des Français dans leurs insti­tu­tions en relayant les « nar­rat­ifs » de Moscou.

Son titre de séjour avait pour­tant été renou­velé en 2024 pour dix ans, une info révélée par Le Monde en avril dernier. Le quo­ti­di­en du soir, tou­jours en pointe de la cam­pagne visant Xenia Fedoro­va, révélait encore la semaine passée que celle-ci avait « échap­pé » aux sanc­tions européennes : « Paris a tem­po­risé », écrivaient ses jour­nal­istes, vis­i­ble­ment déçus. Finale­ment, l’exé­cu­tif aura cédé à la pres­sion médiatique.

Elle est aujourd’hui assignée à rési­dence et tenue de point­er quo­ti­di­en­nement au commissariat.

Chez les partisans de Kiev, l’euphorie de la victoire

Jean-Noël Bar­rot la qual­i­fi­ait déjà de « pro­pa­gan­diste paten­tée ». Sur X, les comptes par­ti­sans de Kiev mobil­isés con­tre sa présence dans les médias ont exulté : « VICTOIRE !!! […] XENIA FEDOROVA SERA EXPULSÉE DU TERRITOIRE FRANÇAIS ! », avant de con­clure : « Notre démoc­ra­tie a su faire face aux ingérences russes ! »

« Bons bais­ers de Beau­vau », pou­vait-on aus­si lire en Une de Libéra­tion. « L’expulsion de Xenia Fedoro­va doit aller jusqu’au bout, la France n’est pas une ser­pil­lière et ne peut pas con­tin­uer à abrit­er et nour­rir ses pires enne­mis », cinglait sur X la direc­trice de Franc-Tireur Car­o­line Fourest. « Madame Fedoro­va, la Russie de vos rêves vous tend les bras (…) main­tenant que vous séjournez illé­gale­ment sur le ter­ri­toire français », postait l’eurodéputée macro­niste Nathalie Loiseau, qui avait exigé sa mise sous sanc­tions en juin.

Ces réjouis­sances lais­sent néan­moins l’impression que la mesure vise d’abord une parole jugée indésir­able, plutôt qu’une infrac­tion pénale publique­ment établie.

Xenia Fedorova n’avançait pas masquée

Quel que soit le point de vue qu’on peut avoir sur la Russie ou l’Ukraine, Fedoro­va n’avance pas masquée. La chroniqueuse ne dis­simule ni sa nation­al­ité ni ses con­vic­tions. Elle assume de défendre la posi­tion russe, comme d’autres com­men­ta­teurs défend­ent sur les plateaux les intérêts ukrainiens, améri­cains ou israéliens – sou­vent avec moins de transparence.

Dans un paysage où la lec­ture ukraini­enne et occi­den­tale du con­flit domine large­ment, sa présence appor­tait au moins une con­tra­dic­tion iden­ti­fi­able. Finale­ment, le plu­ral­isme ne con­siste pas à approu­ver cette voix, mais à lui répondre.

Pour­tant habituelle­ment hos­tile à Moscou, le jour­nal­iste de L’Ex­press Jean-Dominique Merchet s’est néan­moins inter­rogé avec pru­dence sur la portée d’une telle mesure. S’il regrette l’in­flu­ence de Xenia Fedoro­va sur la ligne édi­to­ri­ale des médias de Vin­cent Bol­loré, il souligne que « cette affaire crée une jurispru­dence ». « Qui sera visé demain ? », ques­tionne-t-il avant d’a­jouter : « Quels points de vue ne serons plus con­sid­érés comme accept­a­bles ? ». Et de pour­suiv­re avec un brin d’in­quié­tude : « On le sent bien : au som­met du pou­voir, la ten­ta­tion existe de cen­sur­er les opin­ions diver­gentes. Ce n’est pas sans risques. »

Son avocat a formé un recours contre l’arrêté

Cité par l’AFP, son avo­cat Me Emmanuel Piwni­ca a annon­cé « immé­di­ate­ment for­mer un recours » con­tre l’arrêté d’expulsion. Il a de sur­croît rap­pelé que « Xenia Fedoro­va est une jour­nal­iste » ayant tou­jours exer­cé son activ­ité publiquement.

Un autre avo­cat, Me Philippe Pri­gent, pari­ait que les autorités ignor­eraient la vie privée et famil­iale dans le cas de Xenia Fedoro­va, principe qui inter­dit pour­tant d’expulser « même les délin­quants et crim­inels avérés ». Les procé­dures ne sont certes pas iden­tiques, mais le con­traste est poli­tique­ment ravageur : le taux d’exécution des OQTF ne dépas­sait encore que 10,6 % en 2025.

Par voie de com­mu­niqué, le groupe Canal+ et Lagardère ont dénon­cé une « atteinte par­ti­c­ulière­ment grave à la lib­erté d’expression » et promet­tent leur sou­tien à la chroniqueuse. Maxime Saa­da y voit « une man­i­fes­ta­tion de la volon­té pour cer­tains de fer­mer CNews » : « Ça, c’est la dernière en date, il y en aura une autre dans trois jours, et une autre qua­tre jours après. »

Il ne croy­ait pas si bien dire : quelques min­utes plus tard, l’Arcom annonçait sanc­tion­ner à hau­teur de 200 000 euros CNews pour des pro­pos tenus en juin et sep­tem­bre par Erik Teg­n­er dans l’émission 100 % politique.

Edouard Chan­ot et Olivi­er Frèrejacques

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