« Guerre en Ukraine, l’appel au sursaut » : en pleine affaire Xenia Fedorova, la nouvelle Une du JD News s’est attirée les foudres des nombreux partisans de Kiev. En dépit des critiques, la direction du JDD maintient sa ligne, à rebours du discours politico-médiatique dominant.
« Les amis de Vladimir à la Une du JD News, Xenia Fedorova a bien travaillé », ironisait ce 9 juin Jean-Michel Aphatie. « Tiens, la Pravda a une édition en français », taclait l’eurodéputée macroniste Nathalie Loiseau. Une moquerie reprise 24 heures plus tard par le chroniqueur de Quotidien Paul Gasnier : « Et là je suis tombé sur la Pravda », disait-il en plateau avant d’ajouter sur X avec élégance : « un dégueulis de propagande russe ».
La nouvelle Une du JD News a suscité une levée de boucliers jaunes et bleus. Il faut dire que la direction du journal a frappé fort, appelant à « renouer avec la Russie ». Un plaidoyer qui percute de plein fouet le narratif médiatique ambiant, alors que les dirigeants européens réitèrent leur soutien à Volodymyr Zelensky, de surcroît en pleine campagne numérique visant l’ancienne directrice de RT France. Pour les défenseurs de l’Ukraine, la cause est entendue : Moscou est l’envahisseur et la morale du côté de Kiev.
🇷🇺 @LeJDNews, un dégueulis de propagande russe, en kiosque toute la semaine👇🏽 pic.twitter.com/dGzNboLyXs
— Paul Gasnier (@polgasnier) June 11, 2026
Un peu d’esprit de contradiction
Du côté de la direction du journal, on nous confie se moquer des réactions épidermiques, « qui glissent sur nous comme l’eau sur les plumes d’un canard ». Une certitude visiblement assise sur une autre, très géostratégique et prospective : « Inéluctablement, on va devoir reparler à la Russie, c’est une évidence, on doit parler à ses voisins. »
Un argument qui se veut « réaliste » et que l’on retrouve parmi les « quatre Avengers » de la couverture. Philippe de Villiers s’attaque ainsi dans un entretien au gouvernement, « qui conduit la Russie à redoubler d’hostilité à notre égard ». L’escalade plutôt que la diplomatie ? « Du temps du général de Gaulle, de Georges Pompidou ou même de Nicolas Sarkozy, c’est la France qui aurait réuni la Russie et l’Ukraine lors d’une conférence de paix à Paris », pense-t-il.
Le philosophe Luc Ferry, ancien ministre sarkozyste, démonte quant à lui les obsessions du « camp du Bien » et remonte les origines du conflit à 2014. Un propos qu’il avait déjà soulevé en avril 2025 sur LCI : « C’est l’Ukraine qui a déclenché cette guerre, avec la guerre du Donbass, et c’était une connerie monumentale. »
Nicolas Dupont-Aignan, de son côté, dénonce l’entrée de l’Ukraine au sein de l’UE, « qui revient à placer les peuples européens au bord d’un engrenage que personne ne maîtrise ».
Henri Guaino lui aussi fustige « l’ivresse du chef de guerre », visant là les dirigeants européens. À ses yeux, une seule question se pose : « Que faire pour arrêter la tuerie et l’escalade ? » « Poutine a fait un mauvais calcul, même du point de vue de ses intérêts », juge-t-il avec modération, avant d’ajouter : « mais l’Europe en fait aussi un en entretenant une tension croissante avec la Russie. » Guaino regrette depuis 2022 une « marche de somnambules » vers la guerre.
Enfin, quelques pages plus tôt, Xenia Fedorova reproche aux dirigeants européens de ne pas chercher une issue au conflit, mais de sponsoriser la guerre.
L’Élysée déjà pris aux entournures
Des propos chocs en cet été 2026. Mais nos sources nous rappellent que ce choix éditorial n’est pas nouveau. En janvier dernier, le JDD titrait ainsi « Macron s’en va-t-en guerre ». En décembre 2025, Philippe de Villiers dénonçait « La défaite de l’Europe ». En mars de la même année, ce dernier dénonçait dans le JD News « les va-t-en-guerre et les va-t-en-paix ». Au même moment, était visée en Une du JDD « la surenchère de la peur » menée par Emmanuel Macron, l’ancien ministre de la Défense Hervé Morin y dénonçant la « dramatisation » de l’exécutif. Une mise à l’index qui poussera d’ailleurs l’Élysée à démentir la volonté du président de « faire peur » à la population pour justifier l’aide à Kiev ou les projets d’envois de soldats français.

A contrario, le JDD soulignait les espoirs de paix dans la foulée de l’ouverture de négociations avec la Russie par Donald Trump. Et, chose intéressante, le journal semblait déjà émettre quelques doutes sur la politique actuelle, avant même l’arrivée de Geoffroy Lejeune à sa tête. Ainsi avait-il titré « Jusqu’où doit-on soutenir l’Ukraine ? » en décembre 2022.
La rédaction soudée
Bien sûr, les organes du groupe Bolloré sont les seuls parmi les grands médias à faire valoir de tels arguments, rarissimes sur les plateaux, alors qu’ils circulent amplement sur les réseaux sociaux ou parmi les médias alternatifs depuis 2022. Entre autres, sur TV Libertés, Tocsin ou Omerta, qui se veulent aussi en pointe sur le sujet. Une tendance qui sert constamment de justification à l’exécutif pour « lutter contre la désinformation » et faire peser une menace d’interdiction.
La campagne actuelle n’est pas sans risques pour le groupe de Vincent Bolloré. D’autant plus que, derrière les personnalités en Une, le groupe a recruté d’anciens journalistes de RT France. Un choix qui leur a immédiatement valu les indignations de la presse dominante, une fois le média russe liquidé en février 2023 dans la foulée de sanctions européennes. Dès septembre 2023, avant même l’arrivée de Fedorova en janvier 2025, Médiapart accusait le journal d’être devenu « le nouveau porte-voix du Kremlin ».
Au sein de la hiérarchie, on s’en moque tout autant : la venue de Thomas Bonnet ou d’Olivier de Keranflech (sur CNews) fait l’unanimité en raison de leurs qualités, nous dit-on. Et puis au JDD, la rédaction est soudée dans l’adversité : d’ailleurs, à l’embauche, le passage par des rédactions rompues aux campagnes de dénigrement semble un plus. Car mieux vaut avoir la peau dure pour résister aux pressions.
Voir aussi : Accusations de « propagande » : pour défendre Fedorova, Villiers s’attaque à Glucksmann
Discréditer les « boomers »
Les attaques sont d’ailleurs bien rodées et facilement identifiables. Trois principaux subterfuges sont utilisés pour disqualifier le JDD, typiques de la défense du discours dominant :
- L’amalgame et la simplification : On associe immédiatement le contenu (en l’occurrence, l’appel à renouer avec la Russie, critique de la stratégie occidentale en Ukraine) à des catégories discréditées d’avance : « collabos », « propagandistes » ou même « boomers ». L’argument n’est pas réfuté sur le fond (est-ce raisonnable ou non de considérer la Russie comme une menace existentielle ? Quelles sont les responsabilités partagées ?) L’énonciateur est disqualifié d’office.
- L’expulsion du champ de la parole autorisée (fenêtre d’Overton) : grâce à l’amalgame, les cinq contributeurs sont placés hors du « cercle du raisonnable ». Dire qu’« entretenir la guerre est une erreur historique » devient là aussi, ipso facto, suspect. C’est une forme de censure par la morale : on ne débat pas, on exclut.
- L’inversion accusatoire et la répétition : les médias dominants accusent inlassablement le JDNews de « propagande » alors qu’ils ont eux-mêmes relayé massivement une communication de guerre assez univoque pendant des années. Aujourd’hui, ils répètent en boucle ces mots clés. Ironie de l’histoire : la répétition est justement l’une des techniques les plus efficaces de la propagande.
Convergence des luttes ?
Sans surprise, la gauche est moins attaquée pour ses positions à l’égard du conflit. On a retrouvé sur le plateau du QG d’Aude Lancelin des personnalités plutôt classées à droite, comme la chercheuse Caroline Galacteros ou le reporter Régis Le Sommier et l’humanitaire Nikola Mirkovic, qui se sont tous les deux rendus sur le front, dans le Donbass en guerre.
Il faut dire que la gauche de gauche est moins… complexée que les médias dominants, assumant plus aisément le pacifisme. LFI appelle d’ailleurs à mettre un terme au conflit ukrainien. Ce qui a de quoi faire sourire : sur ce dossier, la mouvance insoumise et les médias du groupe Bolloré se retrouvent alignés. Même si au sein de la hiérarchie du journal, on récuse toute convergence des luttes : « on n’a pas le même point de départ ni le même point d’arrivée ». Et de conclure : « Nous, on trace notre route. »
Édouard Chanot

