Le parquet fédéral allemand a annoncé ce 2 juillet l’inculpation d’un officier ukrainien pour le sabotage des gazoducs Nord Stream, ordonné selon lui par les autorités de Kiev. Une annonce qui éclaire d’une lumière crue la débâcle médiatique et l’élaboration d’un narratif dominant. À l’automne 2022, le « consensus » était clair : le coupable était Poutine et les sceptiques des complotistes.
C’est peut-être l’un des épisodes les plus embarrassants du journalisme français.
« Comment ces journalistes peuvent-ils aujourd’hui se regarder dans une glace ? », dénonçait ainsi, ce 2 juillet sur X, le reporter Régis Le Sommier, du magazine OMERTA. Pour lui, l’annonce de l’inculpation d’un ressortissant ukrainien par le parquet fédéral allemand dans l’affaire Nord Stream prend des airs de revanche.
Car, contrairement à des dizaines de commentateurs sur les plateaux français, rares sont ceux à avoir gardé, en novembre 2022, la tête froide. Une vidéo de 2023 réalisée par le compte X Kaplan nous rappelle d’ailleurs l’ampleur du phénomène, exhumant des échanges sur LCI et d’autres chaînes.
Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir
Le chroniqueur de France Inter Anthony Belanger était ainsi interrogé le 29 septembre sur France 5 : « Qui a saboté le gazoduc Nord Stream ? » Et celui-ci de répondre, avec suffisance : « la Russie (…) mais oui bien sûr », avant de gesticuler avec théâtralité pour balayer les arguments de Moscou à l’ONU. Et d’ajouter, péremptoire : « Il y a une sorte d’avertissement sans frais lancé par les Russes à l’ensemble de l’UE ».
« Et ça c’est une très vieille méthode, stalinienne, on peut frapper où on veut, quand on veut », assurait de son côté le reporter Olivier Weber, le même jour sur BFM.
« Pour moi, l’hypothèse la plus logique, c’est que ce sont les Russes qui l’ont fait à titre de démonstration », jurait de son côté le général Michel Yakovleff, le 28 septembre sur LCI. Il rajoutera le même jour sur BFM : « La seule explication en l’absence d’explication, c’est la théorie de la démonstration de force ou de l’avertissement. »
Pour rappel, le “consensus” dans les médias français à l’époque du sabotage des gazoducs NordStream, c’était la certitude d’un sabotage russe et ceux qui contestaient cette version étaient des complotistes… pic.twitter.com/4b1QsDcDgG
— Kâplan (@KaplanBen_Fr) March 2, 2023
Des commentaires qui ont dû faire s’esclaffer les services ukrainiens. La version selon laquelle Vladimir Poutine aurait fait sauter ses propres pipelines était, déjà à l’époque, la plus fragile logiquement. Pourquoi Moscou aurait-il voulu perdre un levier énergétique majeur et des revenus considérables ?
Les faits connus et l’enquête allemande
Le 26 septembre 2022, trois explosions endommageaient gravement les gazoducs Nord Stream I et II au large de l’île danoise de Bornholm, dans la Baltique. Des fuites massives de gaz sont observées. Les enquêtes menées par l’Allemagne, le Danemark et la Suède concluent rapidement à un sabotage délibéré impliquant des explosifs. Moscou dénonça une attaque terroriste, réclamant une enquête conjointe, en vain. Copenhague et Stockholm annoncèrent en 2024 classer l’affaire sans suite.
Pourtant, un suspect est arrêté en août 2025 en Italie. Il se nomme Serhiy Kuznietsov et il est ressortissant ukrainien. Âgé de 50 ans c’est un ex officier de l’armée ukrainienne et un vétéran du SBU. C’est lui dont l’inculpation vient d’être annoncée ce 2 juillet 2026 par le parquet fédéral allemand, qui a franchi là une étape décisive.
Selon l’acte d’accusation, ce suspect a coordonné l’opération depuis un voilier de location, l’Andromeda. Des plongeurs ont posé des charges explosives sur trois des quatre conduites des pipelines, « à la demande des autorités ukrainiennes ». Suivant « un plan visant à détruire les gazoducs » afin d’empêcher durablement les livraisons de gaz russe et de priver Moscou de revenus destinés à financer son effort de guerre.
Le procès est attendu à l’automne devant le tribunal régional de Hambourg. L’Ukraine a démenti toute implication étatique. Volodymyr Zelensky a indiqué attendre les détails complets avant de réagir officiellement.
La débâcle du manichéisme médiatique
Ce rebondissement judiciaire jette une lumière crue sur les dérives du « journalisme d’affirmation » qui domine les plateaux et ne cesse d’asséner ses certitudes sur la tragédie ukrainienne.
Cette affaire révèle plusieurs faiblesses structurelles : d’abord, l’absence de pluralisme réel sur les chaînes principales, permettant au narratif dominant de maintenir sa mainmise sur les esprits. Dans un même temps, la disqualification immédiate des sceptiques, pour les exclure du champ de la parole acceptable. Enfin, le refus de se corriger, notamment après plusieurs enquêtes du Washington Post, du Spiegel ou encore du Wall Street Journal en 2023/2024, qui pointaient déjà les responsabilités de Kiev. Une cécité médiatique qui empêche la France d’avancer vers une issue raisonnable au conflit.
NORD STREAM : LA VÉRITÉ, ENFIN ?
L’affaire Nord Stream connaîtra-t-elle bientôt son dénouement ?
L’Allemagne semble bien décidée à tirer les choses au clair. Pour Berlin, la piste ukrainienne se précise de plus en plus.
De quoi remettre en question le soutien à Kiev.
🎥 Retrouvez… pic.twitter.com/WpvU9iiIjy— OMERTA (@Omerta_officiel) July 3, 2026
Ce 3 juillet, Régis Le Sommier est revenu dans une vidéo sur l’affaire, exprimant même des doutes sur l’autonomie totale des services ukrainiens pour mener une telle opération. Il rappelle aussi que le sabotage de Nord Stream a eu « des conséquences considérables pour les économies européennes », notamment celle de l’Allemagne. L’opposition, l’AfD, a d’ailleurs chiffré les pertes cumulées à plus de 150 milliards d’euros, d’investissements perdus, de surcoûts énergétiques et d’impacts indirects. À confirmer.
Détail d’importance : les intérêts français ont aussi été attaqués par ces sabotages, puisque Engie (ex-GDF Suez) détenait 9 % des parts dans le consortium Nord Stream 1. Aucune étude sérieuse n’a été menée sur les coûts pour les Français. Reste que les sanctions contre la Russie ont mené au triplement des prix du gaz depuis 2021.
Édouard Chanot
Voir aussi : ÉTUDE INÉDITE de l’Ojim. Pluralisme dans l’audiovisuel : comment l’Arcom a fermé les yeux sur LCI et France Info

