Le rapport « State of the Media 2026 » de Cision confirme l’entrée massive de l’intelligence artificielle dans les rédactions. Mais derrière l’enthousiasme technologique, les journalistes disent surtout manquer de moyens, craindre la désinformation et dépendre toujours davantage des communicants.
L’IA progresse vite, les réseaux sociaux sont omniprésents. Face à cela, la profession a préservé ce qui lui reste de plus rare : la confiance. Le rapport 2026 de Cision (société de veille média), publié à l’occasion du congrès mondial de la presse WAN-IFRA qui s’est tenu du 1ᵉʳ au 3 juin à Marseille, dresse un portrait inquiet du journalisme contemporain.
L’enquête repose sur 1 899 répondants dans 19 marchés, selon la méthodologie du rapport, accessible en téléchargement.
L’IA adoptée, mais sous surveillance
Premier enseignement : l’intelligence artificielle est entrée dans les habitudes. En 2026, 79 % des journalistes déclarent utiliser des outils d’IA générative, contre 53 % l’année précédente selon Cision. Mais l’usage reste majoritairement auxiliaire : 48 % s’en servent pour trouver des angles, questions ou titres, 43 % pour la recherche ou la vérification, 41 % pour transcrire ou résumer des entretiens. Seuls 27 % l’utilisent pour la création de contenu.
Cette distinction est essentielle. L’IA est acceptée comme « copilote », mais pas encore comme rédacteur. Elle aide à produire plus vite dans des rédactions amaigries, sans résoudre la question centrale : qui garantit l’exactitude finale ? Le paradoxe est le suivant : les journalistes utilisent l’IA pour supporter la cadence ou réduire la charge de travail, tout en rendant leur métier plus incertain.
Rappelons que près de 11 000 postes ont été supprimés depuis 15 ans dans la presse écrite, une tendance qui s’accélère. Ainsi, 1 000 emplois supplémentaires ont disparu depuis décembre 2025. Sont notamment remplacés les secrétaires de rédaction (chargés des corrections d’articles).
Derrière les discours sur l’innovation, c’est donc une profession sous tension qui apparaît. Marc Walder prédisait une extinction massive de la presse écrite et régionale est à prévoir, prédisait en avril dernier Marc Walder, le PDG du groupe de médias suisse Ringier.
Désinformation, réduction des moyens… et des effectifs
Le rapport identifie trois défis principaux : l’exactitude, la vérification des faits et la lutte contre la désinformation, citées par 50 % des journalistes ; les contraintes de ressources, à 49 % ; puis l’impact de l’IA, à 43 %. La peur de la désinformation repasse ainsi devant l’adaptation aux nouveaux usages du public.
Moins de budgets, moins de postes, plus de contenus à produire, plus de formats à alimenter : le journaliste devient un producteur multiplateforme, tour à tour rédacteur, « community manager », « podcasteur » et « newsletteriste ». Et de moins en moins sur le terrain. Le rapport note ainsi que 47 % contribuent aussi à un site numérique, 35 % à des réseaux sociaux de médias, 23 % à des newsletters et 22 % à des podcasts.
La dépendance aux relations publiques, angle mort du journalisme
Le point le plus révélateur concerne peut-être les relations publiques. Cision, dont c’est le cœur du métier, souligne que 66 % des journalistes s’appuient sur les contenus fournis par les relations presse pour trouver des idées de sujets (« communiqués de presse, pitchs et kits média »), devant les réseaux sociaux et les autres médias. Les agences de presse n’arrivent qu’en cinquième position.
Ce chiffre mérite d’être lu avec prudence. Pour les communicants, il s’agit d’une opportunité. Pour le journalisme, c’est aussi un signal de fragilité : une presse qui manque de moyens finit mécaniquement par dépendre davantage des sources intéressées.
Les journalistes en sont conscients : 72 % jugent que moins d’un quart des sollicitations reçues sont réellement pertinentes, et 53 % refusent de recevoir des contenus générés par IA de la part des professionnels des RP.
Le rapport Cision dit donc deux choses à la fois. Les rédactions s’adaptent techniquement. Mais la valeur du journalisme ne se déplace pas vers la technologie : elle reste dans la vérification, la hiérarchisation et l’indépendance, souvent rendues plus difficiles par des moyens réduits.
À l’heure où tout le monde peut produire du contenu, la confiance demeure l’enjeu pour mobiliser son lectorat ou tenter d’en conquérir un. Quant à l’avenir de la presse, plus que sa disparition, c’est sa mutation qui est en jeu avec des acteurs qui tirent plus ou moins bien leur épingle du jeu à l’image du Monde qui a su se placer idéalement dans la roue de ChatGPT.

