Invité de RTL, le patron de Mistral AI Arthur Mensch a redit son opposition à la proposition de loi sur l’IA et le droit d’auteur. Il ne conteste pas le principe d’une rémunération des créateurs, mais refuse un mécanisme juridique qu’il juge dangereux pour l’IA européenne.
Arthur Mensch n’est pas parti en guerre contre le droit d’auteur. Il conteste plutôt la méthode choisie par le Sénat. Le texte adopté le 8 avril dernier vise à instaurer une présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle, afin de renverser la charge de la preuve au profit des auteurs et ayants droit. Concrètement, dès lors qu’un indice rendrait vraisemblable l’exploitation d’une œuvre, l’entreprise d’IA devrait démontrer qu’elle ne l’a pas utilisée.
Une présomption qui inquiète Mistral
D’un point de vue juridique, la logique du texte consiste à corriger l’asymétrie entre créateurs et fournisseurs d’IA. Les modèles sont entraînés sur des masses immenses de données, souvent impossibles à auditer pour un auteur isolé. Le rapport du Sénat assume donc un mécanisme de facilitation probatoire, destiné à « rééquilibrer la charge de la preuve ».
Mais c’est précisément ce renversement qui inquiète Arthur Mensch. Pour une entreprise comme Mistral AI, dont la valeur repose sur la capacité à entraîner et distribuer des modèles compétitifs, une présomption mal calibrée peut devenir une insécurité juridique permanente. Par ricochet, une telle loi risque d’affaiblir les champions de l’IA en France là où d’autres législations seront plus permissives.
Comment prouver l’absence d’utilisation d’une œuvre dans des corpus massifs ? Comment attribuer précisément, dans la génération d’un texte ou d’une image, une part à telle ou telle donnée d’entraînement ? C’est l’argument technique central : l’IA générative ne fonctionne pas comme un copieur qui ressort mécaniquement une œuvre identifiée.
Proposition de loi sur le droit d’auteur et l’IA : “Elle nous met gravement en danger”@arthurmensch, co-fondateur de Mistral AI, face à @ThomasSotto dans #RTLMatin pic.twitter.com/H5ebkHQBre
— RTL France (@RTLFrance) May 28, 2026
Payer, oui ; judiciariser, non
La position de Mistral n’est donc pas celle d’un refus absolu de rémunérer. Arthur Mensch défend depuis plusieurs mois une contribution obligatoire assise sur le chiffre d’affaires des fournisseurs d’IA en Europe, versée à un fonds européen destiné à soutenir la création. Selon The Media Leader, déjà en mars 2026, Mistral avait évoqué une contribution pouvant aller de 1 % à 5 % du chiffre d’affaires, en échange d’une sécurité juridique pour l’entraînement des modèles sur le web accessible.
La démarche est lisible : substituer à une bataille œuvre par œuvre un mécanisme collectif, prévisible et applicable aussi aux acteurs étrangers.
L’enjeu est encore une fois concurrentiel. Mistral AI reste l’un des rares champions européens du secteur, valorisé 11,7 milliards d’euros après une levée de 1,7 milliard en 2025, mais il demeure très loin des moyens d’OpenAI, Anthropic, Google ou Meta. Trop de contraintes nationales pourraient pénaliser le seul acteur français crédible, sans vraiment atteindre les géants américains.
Champion européen, réflexes très macroniens
Mistral soigne d’ailleurs son image de souveraineté. Son événement « AI Now Summit » au Carrousel du Louvre, le 28 mai, a réuni partenaires industriels et grands groupes, avec une stratégie tournée vers les entreprises, l’industrie et le secteur public.
Reste un angle plus politique. Selon L’Express ce 27 mai, Mistral AI fait partie des rares entreprises à avoir fermé la porte à une prise de contact du Rassemblement national (seules trois entreprises sur une centaine démarchées ont répondu de la sorte). Une souveraineté technologique qui refuse de parler à une partie importante de l’électorat français : le détail dit beaucoup de la culture politique de cette French Tech, volontiers indépendante face aux États-Unis, mais très alignée dès qu’il s’agit du champ politique intérieur. Reste à voir la suite. Aux États-Unis, les champions de la tech ont tôt fait de retourner leur veste avec l’arrivée de Trump, qu’il s’agisse de Jeff Bezos ou de Meta et Zuckerberg.
Rodolphe Chalamel

