Raphaël Glucksmann dans la tourmente. Une note interne rédigée par un stratège de sa campagne, Mathieu Lefèvre-Marton, a fuité dans la presse. La note indique notamment que le leader du micro-parti Place Publique devrait se concentrer sur son électorat cible surnommé « les Fidèles » : des hommes et femmes célibataires entre 50 et 80 ans, cadres supérieurs aisés plutôt dans le public et qui vivent en métropole. En revanche, la note enjoint le député européen à éviter les 18–25 ans, les catégories populaires plus acquises au RN et à LFI et les habitants des banlieues. Les députés LFI en ont profité pour tirer à boulets rouges sur Raphaël Glucksmann. La presse a elle aussi tiré une salve.
La révélation d’une note très polémique
À l’origine, « un PDF tamponné confidentiel », dévoilé le 12 mai par Politico dans sa newsletter. Dans ce document visiblement très secret, une cinquantaine de pages, décrivant « les “trois ‘publics cibles’” en vue de la campagne présidentielle de l’eurodéputé ». D’abord, « ceux qui lui sont “fidèles” » et ensuite « ceux qu’il pourrait conquérir, à gauche, et au centre ».
La personne qui a rédigé ce rapport est Mathieu Lefèvre-Marton, fondateur du think tank Destin commun. Politico précise néanmoins que Raphaël Glucksmann aurait « mis à la poubelle » ce rapport, désirant vouloir parler à tout le monde, même à ceux qui ne sont pas de gauche. Qu’à cela ne tienne, le mal était fait.
France Info a été l’un des premiers médias à reprendre l’information et nous apprend que cette note interne a été élaborée « en mars 2026 à partir des données du think tank Destin commun et de l’institut de sondage Cluster 17 ». L’objectif de cette note était de permettre à Raphaël Glucksmann « d’atteindre 20 % à l’élection présidentielle de 2027 et d’espérer rassembler au moins 7,5 millions de voix ». Pour ce faire, trois catégories de Français susceptibles de voter Glucksmann ont été identifiées sous la forme de trois personnages fictifs : « Nathalie de Nantes, 57 ans, professeur de lettres » (totalement acquise), « Romain de Romainville, 43 ans, ingénieur chez EDF » (qui hésite entre Raphaël Glucksmann, Tondelier ou Ruffin) et « Gérard de Guérande, 68 ans, retraité » (qui vote Macron). Bref : des « boomers », voire des « bobos » du centre-gauche, de la classe moyenne supérieure.
A contrario, il lui faudrait éviter dans un premier temps les 18–25 ans, les CSP–, les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et les régions acquises au RN et à LR : Hauts-de-France, PACA, Corse, le Grand Est.
Les attaques les plus virulentes de LFI et Mediapart contre Raphaël Glucksmann
Le Huffington Post se concentre davantage sur la réaction des insoumis à la divulgation de cette note. Les Mélenchonistes sont bien sûr tombés à bras raccourcis sur Raphaël Glucksmann, qu’ils considèrent souvent comme « un macroniste » voire « un homme de droite ». L’article cite la députée Clémence Guetté, co-présidente de l’Institut La Boétie, qui déclare sur X à propos du mari de Léa Salamé : « Il n’a jamais souhaité être un candidat de gauche. Sa stratégie, c’est d’incarner le renouveau macroniste. En abandonnant les ouvriers, les plus pauvres, les jeunes ».
Une note interne des équipes de Glucksmann révèle ce que nous savions.
Il n’a jamais souhaité être un candidat de gauche. Sa stratégie, c’est d’incarner le renouveau macroniste. En abandonnant les ouvriers, les plus pauvres, les jeunes.
Et pour cela, il a déjà emporté le PS… pic.twitter.com/rmeYKykI8G
— Clémence Guetté (@Clemence_Guette) May 12, 2026
De même, son collègue Paul Vannier « enjoint le coprésident de Place publique à viser la mairie de La Baule, commune huppée du littoral, s’il souhaite se « préoccuper » des « cadres supérieurs et des retraités aisés ». L’article mentionne ensuite la réponse du conseiller politique de Place publique qui défend Glucksmann et retourne le procès en électoralisme contre Jean-Luc Mélenchon.
Non mentionnée, l’eurodéputée Rima Hassan n’a pas manqué de se faire l’écho des révélations de Politico :
Selon Politico, dans une note confidentielle rédigée par un stratège de la campagne de Raphaël Glucksmann, les électeurs qu’il conseille d’éviter sont : les “18–25” ans, les “CSP -”, les personnes gagnant moins de 1 500 euros, qui sont “seuls avec enfants”, ou les habitants de… pic.twitter.com/bpHQ08ujSC
— Rima Hassan (@RimaHas) May 12, 2026
Mediapart s’est fait beaucoup plus offensif, qualifiant la note pour Raphaël Glucksmann de document « à mi-chemin entre le brief de publicitaires et l’autofiction germanopratine » qui confirme les accusations de « mépris de classe et entre-soi bourgeois » portées contre l’eurodéputé et son parti Place publique Des griefs qui ne sortent pas de nulle part : la journaliste de Mediapart Sarah Benaïda critique au passage la décision de Raphaël Glucksmann qui a préféré « retirer les candidat·es de son parti entre les deux tours des municipales plutôt que de fusionner avec La France insoumise ». Et si Mediapart mentionne ensuite la défense de Raphaël Glucksmann qui insiste sur « la nécessité de parler à toutes et tous », il se conclut sur une pique acérée envers le mari de Léa Salamé : l’électorat visé par Place publique comprend ceux qui ont voté à gauche et au centre. Nul besoin d’un « PowerPoint » pour le deviner.
Des critiques plus mesurées mais sévères de la presse de centre-gauche
Du côté du Monde, on titrait :
« Présidentielle 2027 : une note confidentielle alimente le procès en “macronisme” contre Raphaël Glucksmann ».
La journaliste Sandrine Cassini détaille longuement les trois profils types des votants de la note :
« Nathalie, 57 ans, professeure de lettres à Nantes, vote à gauche même si elle n’est pas “naïve”. Elle se rend dans les magasins alimentaires Biocoop, achète des vêtements de seconde main sur la plateforme de vente en ligne Vinted.
Romain, 43 ans, fan d’escalade, est ingénieur chez EDF. Il vit avec sa femme à Romainville (Seine-Saint-Denis), où il a pu acheter un appartement plus grand qu’à Paris. Ex-militant écologiste, il trouve Marine Tondelier, la secrétaire nationale des Écologistes, « trop woke ».
Quant à Gérard, c’est le profil type du boomer macroniste :
« Gérard, 68 ans, est retraité à Guérande (Loire-Atlantique). Avec 5 100 euros de revenus mensuels, il boucle facilement ses fins de mois. Pour 2027, il hésite entre l’eurodéputé et Édouard Philippe, le président d’Horizons. »
Glucksmann « traverse depuis des mois un sacré trou d’air »
L’article établit un parallèle entre cette note de Mathieu Lefèvre-Marton et celle du think tank Terra Nova qui conseillait au PS d’abandonner les classes populaires. L’article valide de facto le « procès en macronisme » de Raphaël Glucksmann, qui a recruté d’ex-membres du parti présidentiel (Aurélien Rousseau, Sacha Houlié, Marguerite Cazeneuve).
Il faut dire que Glucksmann était déjà en difficulté, un point souligné par Libération dans un billet piquant de Jonathan Bouchet-Petersen. Il y a selon lui « le feu dans la maison Glucksmann » : bien sûr, l’impact de cette révélation est désastreux, tant il renforce l’image de candidat macroniste qui « s’adresse davantage aux insiders qu’à la France des oubliés ». Mais c’est plus encore un « caillou dans la chaussure du leader de Place publique, qui peine à passer la seconde et qui traverse depuis des mois un sacré trou d’air ». Le billet évoque notamment le débat jugé « catastrophique » de Raphaël Glucksmann contre Éric Zemmour, en novembre dernier sur LCI. Une contre-performance que la gauche culturelle, visiblement, ne peut lui pardonner.
Seule lueur d’espoir : l’hypothèse selon laquelle Raphaël Glucksmann pourrait lancer un « contre-feu » dans son prochain livre annoncé le 28 mai.
Voir aussi : Raphaël Glucksmann, portrait
Le Figaro indifférent
Neutre et presque indifférent, Le Figaro, dans son article titré « CSP+, diplômés, urbains… » La fuite d’une note confidentielle sur ses publics cibles embarrasse Raphaël Glucksmann », souligne le caractère embarrassant de la polémique pour l’eurodéputé et, citant des sources internes, le temps perdu à atténuer la polémique. Le quotidien met l’accent sur les recommandations précises de la note : éviter les électeurs gagnant moins de 1500 € par mois, les CSP–, les jeunes, les personnes vivant seules avec enfants, les habitants de banlieues et ceux n’ayant que le bac. À l’inverse, l’électorat naturel se situerait chez les diplômés, urbains, plutôt âgés et gagnant plus de 3500 € mensuels. La défense de Glucksmann est largement rapportée avec sa citation : « Ce document volé, dont j’ai immédiatement rejeté les conclusions, n’a aucune valeur politique. Seule la France m’habite, pas des bouts de France. »
L’article positionne Glucksmann comme le mieux placé dans les sondages pour incarner le centre-gauche, tout en rappelant son opposition à une primaire avec les autres candidats non-mélenchonistes… et qu’il ne s’est pas encore déclaré candidat.
Mais le pourrait-il encore avec une telle image de politique déconnectée des classes populaires ? À gauche, les médias semblent avoir déjà voté.
Jean-Charles Soulier

