Sonia Delesalle-Stolper a été nommée directrice de la rédaction et de publication de Libération. Proposée par Denis Olivennes pour succéder à Dov Alfon, ses défis sont nombreux. Entre le déficit chronique du titre, les guerres intestines et la précarité de la presse, la nouvelle directrice fait le pari de la transformation. Mais que les bobos soient rassurés : elle place la lutte contre l’extrême droite au cœur du projet du quotidien.
Libération a une nouvelle directrice de la Rédaction. Le quotidien marqué à gauche a annoncé le 7 mai la nomination de Sonia Delesalle-Stolper, élue à 83,2 % des voix, conformément aux statuts.
Qui est Sonia Delesalle-Stolper ?
Sonia Delesalle-Stolper, jusqu’à aujourd’hui chef du service international de Libération, dispose d’une solide formation et d’une longue expérience internationale, selon Le Monde. « Je suis née de parents exilés ou enfant d’exilés », a‑t-elle déclaré selon son propre journal ce 7 mai :
« Ma mère est d’origine russe, mon père est né et [a] grandi au Chili. J’ai poussé dans une atmosphère où les mélanges de langues, de cultures, étaient une évidence ».
Elle a obtenu une licence d’histoire à la Sorbonne, une maîtrise de russe à l’INALCO et un diplôme de l’École supérieure de journalisme de Lille.
Sa carrière débute à l’Agence France-Presse (AFP) au milieu des années 1990. Dès janvier 1996, elle intègre le bureau de Londres où elle suit l’actualité britannique et irlandaise pendant plusieurs années, couvrant notamment les victoires électorales de Tony Blair et le processus de paix en Irlande du Nord. Au début des années 2000, elle travaille comme pigiste pour divers supports (presse écrite, radio, télévision), collaborant entre autres avec Le Figaro, L’Express, Sud-Ouest ou encore des médias internationaux.
En 2009, elle rejoint Libération en tant que correspondante au Royaume-Uni et en Irlande. Pendant plus de dix ans, elle analyse les soubresauts de la monarchie, les conséquences du Brexit, la gestion de la pandémie de Covid-19 outre-Manche et d’autres enjeux européens. Lauréate du prix Louise-Weiss du journalisme européen en 2020, elle revient à Paris fin 2020 pour diriger le service International du quotidien. Elle conserve cependant un pied-à-terre à Londres, ce qui lui permet de maintenir un ancrage dans les réseaux britanniques et européens.
Selon La Lettre, cette journaliste expérimentée, appréciée en interne pour son expertise, a plaidé lors de son grand oral pour défendre l’autorité intellectuelle du titre cofondé par Sartre et July en 1973. Elle devient la première femme à occuper le poste de directrice de la rédaction, ce qui semble réjouir ses journalistes dans la foulée de l’annonce de sa nomination, selon Le Monde.
L’instabilité à Libération après le départ de Dov Alfon
Le départ de Dov Alfon au printemps 2026 avait plongé Libération dans une nouvelle phase de transition incertaine. Arrivé en 2020, ce directeur de la rédaction avait été élu avec un large soutien de la rédaction et avait contribué à redynamiser la diffusion du titre, le replaçant « au centre du jeu ». Son souhait de passer la main pour se consacrer à d’autres projets a ouvert une succession compliquée.
La première tentative de Denis Olivennes, président de la SAS Presse Indépendante (actionnaire principal), s’est soldée par un échec : la candidature de Nicolas Barré, ancien directeur des Échos, a été mal accueillie en interne et a finalement été retirée. Face à cette situation, Olivennes a donc choisi une option interne en proposant Sonia Delesalle-Stolper. Celle-ci a tenu son grand oral devant la rédaction le 7 mai dernier, avec un vote prévu jusqu’à 14 heures ce jour-là, comme le rapporte en détail La Lettre.
Cette instabilité s’inscrit dans des tensions plus profondes. Le journal dépend de prêts importants consentis par l’actionnariat (environ 1,23 million d’euros par mois en moyenne ces dernières années), via Denis Olivennes (proche des intérêts de Daniel Křetínský), ce qui nourrit régulièrement les soupçons d’influence sur les recrutements ou l’orientation. De surcroît, Libération était le 5ᵉ journal le plus aidé par l’État : en 2024, le journal a reçu 6,6 millions d’euros de subventions publiques.
🔴Libération, qui vient de publier un article sur les sucettes “goût bite”, est le 5e journal le plus aidé par l’État : en 2024, le journal a reçu 6,6 MILLIONS d’euros de subventions publiques. pic.twitter.com/52UnQNRshe
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) March 29, 2026
Des débats internes vifs ont également marqué les dernières années, notamment autour de la couverture du conflit à Gaza et du rôle du service Checknews. Le turnover des abonnés numériques reste élevé : environ 110 000 abonnés, mais avec 60 000 départs annuels compensés par 70 000 nouvelles entrées. Dans ce contexte, Delesalle-Stolper a insisté sur la continuité avec Dov Alfon. Elle s’est également engagée à traiter rapidement le dossier du correspondant européen Jean Quatremer, convoqué pour ses prises de position sur X, en affirmant respecter la liberté d’expression tout en visant des relations apaisées au sein de la rédaction.
Les projets de Sonia Delesalle-Stolper pour Libération
Toujours selon La Lettre, Sonia Delesalle-Stolper place explicitement la lutte contre « l’extrême droite » au centre de sa stratégie éditoriale en vue de la présidentielle de 2027. Elle entend positionner Libération comme le quotidien majeur du débat d’idées à gauche, en organisant des réunions régulières des chefs de service pour anticiper cette échéance et initier des débats de fond sur des thèmes comme « l’immigration, le féminisme, la taxation des plus riches ou la lutte contre les haines racialo-religieuses.
Quant aux déclarations des politiques dans les pages du journal, la future directrice pratique le cordon sanitaire : tout le monde est accepté sauf le Rassemblement national et Reconquête ! Concernant La France insoumise, elle reconnaît des désaccords profonds avec Jean-Luc Mélenchon mais aurait apprécié qu’il annonce sa candidature dans les colonnes de Libé, encore selon La Lettre.
Parmi les initiatives concrètes annoncées, Sonia Delesalle-Stolper prévoit : la création d’un grand pôle « opinion » pour coordonner tribunes, débats intellectuels et suivi des essais ; le lancement d’une version anglaise du site (« Libé en anglais »), inspirée par le rayonnement international de sujets comme l’affaire Pélicot ; une meilleure mise en valeur des contenus via une « chorégraphie standardisée » de teasers en amont des publications (sur le modèle du Nouvel Obs), avec des prolongements en vidéo ou articles de suivi, et une visibilité accrue des signatures des journalistes sur la page d’accueil ; le recrutement de nouveaux chroniqueurs et de jeunes humoristes et enfin le renforcement du fact-checking via Checknews, jugé essentiel pour lutter contre la désinformation.
Ces mesures visent à fidéliser un lectorat fluctuant tout en renforçant l’influence du titre. Delesalle-Stolper a souligné son indépendance, précisant n’avoir rencontré Denis Olivennes que cinq ou six fois dans sa carrière et n’avoir jamais cédé à des pressions extérieures. Elle ajoute qu’une bonne entente avec lui ne signifie pas un alignement systématique sur ses positions.
Guerres intestines des médias de gauche
Par ailleurs, le titre de gauche a fait polémique récemment sur un article consacré à Matthieu Pigasse. Ce clash illustre les crispations au sein des médias de gauche. En avril 2026, Libération a publié une enquête sur le groupe Combat (maison-mère de Radio Nova, des Inrockuptibles et d’autres entités), révélant un climat de pression et d’humiliations verbales selon plusieurs témoignages de salariés. L’article mettait notamment en cause le rôle de Wassila Meddas, compagne de Matthieu Pigasse, nommée à un poste de direction. Pigasse a réagi vivement, dénonçant une enquête tendancieuse, parlant de « rançon du succès » et lançant une contre-offensive médiatique. Il s’est posé en défenseur d’une gauche combative face à l’extrême droite, accusant parfois le journal de ne pas incarner pleinement cette ligne. Libération a répliqué par un billet critiquant ce qu’il considérait comme une tentative de diversion. Cette affaire met en lumière les paradoxes d’un secteur où des figures comme Pigasse (souvent qualifié de « Bolloré de gauche ») et des titres soutenus par d’autres grands actionnaires s’affrontent publiquement. Pour la nouvelle direction, il s’agira de naviguer entre ces tensions sans céder aux pressions externes tout en préservant la cohésion interne.
Le choix de Sonia Delesalle-Stolper représente un pari sur la stabilité et la continuité pour Libération. Reste à voir si cette stratégie, centrée sur 2027 et ancrée à gauche, permettra de surmonter les fragilités financières et rédactionnelles persistantes.
Jean-Charles Soulier
Illustration : OJIM

