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Sonia Delesalle-Stolper : une figure interne pour stabiliser Libération

8 mai 2026 | Temps de lecture : 7 minutes

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Sonia Dele­salle-Stolper a été nom­mée direc­trice de la rédac­tion et de pub­li­ca­tion de Libéra­tion. Pro­posée par Denis Olivennes pour suc­céder à Dov Alfon, ses défis sont nom­breux. Entre le déficit chronique du titre, les guer­res intestines et la pré­car­ité de la presse, la nou­velle direc­trice fait le pari de la trans­for­ma­tion. Mais que les bobos soient ras­surés : elle place la lutte con­tre l’extrême droite au cœur du pro­jet du quotidien.

Libéra­tion a une nou­velle direc­trice de la Rédac­tion. Le quo­ti­di­en mar­qué à gauche a annon­cé le 7 mai la nom­i­na­tion de Sonia Dele­salle-Stolper, élue à 83,2 % des voix, con­for­mé­ment aux statuts.

Qui est Sonia Delesalle-Stolper ?

Sonia Dele­salle-Stolper, jusqu’à aujourd’hui chef du ser­vice inter­na­tion­al de Libéra­tion, dis­pose d’une solide for­ma­tion et d’une longue expéri­ence inter­na­tionale, selon Le Monde. « Je suis née de par­ents exilés ou enfant d’exilés », a‑t-elle déclaré selon son pro­pre jour­nal ce 7 mai :

« Ma mère est d’origine russe, mon père est né et [a] gran­di au Chili. J’ai poussé dans une atmo­sphère où les mélanges de langues, de cul­tures, étaient une évidence ».

Elle a obtenu une licence d’histoire à la Sor­bonne, une maîtrise de russe à l’INALCO et un diplôme de l’École supérieure de jour­nal­isme de Lille.

Sa car­rière débute à l’Agence France-Presse (AFP) au milieu des années 1990. Dès jan­vi­er 1996, elle intè­gre le bureau de Lon­dres où elle suit l’actualité bri­tan­nique et irlandaise pen­dant plusieurs années, cou­vrant notam­ment les vic­toires élec­torales de Tony Blair et le proces­sus de paix en Irlande du Nord. Au début des années 2000, elle tra­vaille comme pigiste pour divers sup­ports (presse écrite, radio, télévi­sion), col­lab­o­rant entre autres avec Le Figaro, L’Express, Sud-Ouest ou encore des médias internationaux.

En 2009, elle rejoint Libéra­tion en tant que cor­re­spon­dante au Roy­aume-Uni et en Irlande. Pen­dant plus de dix ans, elle analyse les soubre­sauts de la monar­chie, les con­séquences du Brex­it, la ges­tion de la pandémie de Covid-19 out­re-Manche et d’autres enjeux européens. Lau­réate du prix Louise-Weiss du jour­nal­isme européen en 2020, elle revient à Paris fin 2020 pour diriger le ser­vice Inter­na­tion­al du quo­ti­di­en. Elle con­serve cepen­dant un pied-à-terre à Lon­dres, ce qui lui per­met de main­tenir un ancrage dans les réseaux bri­tan­niques et européens.

Selon La Let­tre, cette jour­nal­iste expéri­men­tée, appré­ciée en interne pour son exper­tise, a plaidé lors de son grand oral pour défendre l’autorité intel­lectuelle du titre cofondé par Sartre et July en 1973. Elle devient la pre­mière femme à occu­per le poste de direc­trice de la rédac­tion, ce qui sem­ble réjouir ses jour­nal­istes dans la foulée de l’annonce de sa nom­i­na­tion, selon Le Monde.

L’instabilité à Libération après le départ de Dov Alfon

Le départ de Dov Alfon au print­emps 2026 avait plongé Libéra­tion dans une nou­velle phase de tran­si­tion incer­taine. Arrivé en 2020, ce directeur de la rédac­tion avait été élu avec un large sou­tien de la rédac­tion et avait con­tribué à redy­namiser la dif­fu­sion du titre, le replaçant « au cen­tre du jeu ». Son souhait de pass­er la main pour se con­sacr­er à d’autres pro­jets a ouvert une suc­ces­sion compliquée.

La pre­mière ten­ta­tive de Denis Olivennes, prési­dent de la SAS Presse Indépen­dante (action­naire prin­ci­pal), s’est sol­dée par un échec : la can­di­da­ture de Nico­las Bar­ré, ancien directeur des Échos, a été mal accueil­lie en interne et a finale­ment été retirée. Face à cette sit­u­a­tion, Olivennes a donc choisi une option interne en pro­posant Sonia Dele­salle-Stolper. Celle-ci a tenu son grand oral devant la rédac­tion le 7 mai dernier, avec un vote prévu jusqu’à 14 heures ce jour-là, comme le rap­porte en détail La Let­tre.

Cette insta­bil­ité s’inscrit dans des ten­sions plus pro­fondes. Le jour­nal dépend de prêts impor­tants con­sen­tis par l’actionnariat (env­i­ron 1,23 mil­lion d’euros par mois en moyenne ces dernières années), via Denis Olivennes (proche des intérêts de Daniel Křetín­ský), ce qui nour­rit régulière­ment les soupçons d’influence sur les recrute­ments ou l’orientation. De sur­croît, Libéra­tion était le 5ᵉ jour­nal le plus aidé par l’É­tat : en 2024, le jour­nal a reçu 6,6 mil­lions d’eu­ros de sub­ven­tions publiques.

Des débats internes vifs ont égale­ment mar­qué les dernières années, notam­ment autour de la cou­ver­ture du con­flit à Gaza et du rôle du ser­vice Check­news. Le turnover des abon­nés numériques reste élevé : env­i­ron 110 000 abon­nés, mais avec 60 000 départs annuels com­pen­sés par 70 000 nou­velles entrées. Dans ce con­texte, Dele­salle-Stolper a insisté sur la con­ti­nu­ité avec Dov Alfon. Elle s’est égale­ment engagée à traiter rapi­de­ment le dossier du cor­re­spon­dant européen Jean Qua­tremer, con­vo­qué pour ses pris­es de posi­tion sur X, en affir­mant respecter la lib­erté d’expression tout en visant des rela­tions apaisées au sein de la rédaction.

Les projets de Sonia Delesalle-Stolper pour Libération

Tou­jours selon La Let­tre, Sonia Dele­salle-Stolper place explicite­ment la lutte con­tre « l’extrême droite » au cen­tre de sa stratégie édi­to­ri­ale en vue de la prési­den­tielle de 2027. Elle entend posi­tion­ner Libéra­tion comme le quo­ti­di­en majeur du débat d’idées à gauche, en organ­isant des réu­nions régulières des chefs de ser­vice pour anticiper cette échéance et ini­ti­er des débats de fond sur des thèmes comme « l’immigration, le fémin­isme, la tax­a­tion des plus rich­es ou la lutte con­tre les haines racialo-religieuses.

Quant aux déc­la­ra­tions des poli­tiques dans les pages du jour­nal, la future direc­trice pra­tique le cor­don san­i­taire : tout le monde est accep­té sauf le Rassem­ble­ment nation­al et Recon­quête ! Con­cer­nant La France insoumise, elle recon­naît des désac­cords pro­fonds avec Jean-Luc Mélen­chon mais aurait appré­cié qu’il annonce sa can­di­da­ture dans les colonnes de Libé, encore selon La Lettre.

Par­mi les ini­tia­tives con­crètes annon­cées, Sonia Dele­salle-Stolper prévoit : la créa­tion d’un grand pôle « opin­ion » pour coor­don­ner tri­bunes, débats intel­lectuels et suivi des essais ; le lance­ment d’une ver­sion anglaise du site (« Libé en anglais »), inspirée par le ray­on­nement inter­na­tion­al de sujets comme l’affaire Péli­cot ; une meilleure mise en valeur des con­tenus via une « choré­gra­phie stan­dard­is­ée » de teasers en amont des pub­li­ca­tions (sur le mod­èle du Nou­v­el Obs), avec des pro­longe­ments en vidéo ou arti­cles de suivi, et une vis­i­bil­ité accrue des sig­na­tures des jour­nal­istes sur la page d’accueil ; le recrute­ment de nou­veaux chroniqueurs et de jeunes humoristes et enfin le ren­force­ment du fact-check­ing via Check­news, jugé essen­tiel pour lut­ter con­tre la désinformation.

Ces mesures visent à fidélis­er un lec­torat fluc­tu­ant tout en ren­forçant l’influence du titre. Dele­salle-Stolper a souligné son indépen­dance, pré­cisant n’avoir ren­con­tré Denis Olivennes que cinq ou six fois dans sa car­rière et n’avoir jamais cédé à des pres­sions extérieures. Elle ajoute qu’une bonne entente avec lui ne sig­ni­fie pas un aligne­ment sys­té­ma­tique sur ses positions.

Guerres intestines des médias de gauche

Par ailleurs, le titre de gauche a fait polémique récem­ment sur un arti­cle con­sacré à Matthieu Pigasse. Ce clash illus­tre les crispa­tions au sein des médias de gauche. En avril 2026, Libéra­tion a pub­lié une enquête sur le groupe Com­bat (mai­son-mère de Radio Nova, des Inrock­upt­ibles et d’autres entités), révélant un cli­mat de pres­sion et d’humiliations ver­bales selon plusieurs témoignages de salariés. L’article met­tait notam­ment en cause le rôle de Was­si­la Med­das, com­pagne de Matthieu Pigasse, nom­mée à un poste de direc­tion. Pigasse a réa­gi vive­ment, dénonçant une enquête ten­dan­cieuse, par­lant de « rançon du suc­cès » et lançant une con­tre-offen­sive médi­a­tique. Il s’est posé en défenseur d’une gauche com­bat­ive face à l’extrême droite, accu­sant par­fois le jour­nal de ne pas incar­n­er pleine­ment cette ligne. Libéra­tion a répliqué par un bil­let cri­ti­quant ce qu’il con­sid­érait comme une ten­ta­tive de diver­sion. Cette affaire met en lumière les para­dox­es d’un secteur où des fig­ures comme Pigasse (sou­vent qual­i­fié de « Bol­loré de gauche ») et des titres soutenus par d’autres grands action­naires s’affrontent publique­ment. Pour la nou­velle direc­tion, il s’agira de nav­iguer entre ces ten­sions sans céder aux pres­sions externes tout en préser­vant la cohé­sion interne.

Le choix de Sonia Dele­salle-Stolper représente un pari sur la sta­bil­ité et la con­ti­nu­ité pour Libéra­tion. Reste à voir si cette stratégie, cen­trée sur 2027 et ancrée à gauche, per­me­t­tra de sur­mon­ter les fragilités finan­cières et rédac­tion­nelles persistantes.

Jean-Charles Souli­er

Illus­tra­tion : OJIM

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