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Concentration des médias, rapport Alloncle et fenêtre d’Overton : entretien avec Édouard Chanot

28 avril 2026 | Temps de lecture : 10 minutes

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En Suisse romande, où le paysage médi­a­tique appa­raît de plus en plus homogénéisé, le site LesObservateurs.ch occupe une place sin­gulière. Depuis plusieurs années, ce média indépen­dant pro­pose un regard dis­si­dent sur l’actualité poli­tique, cul­turelle et socié­tale, à rebours des con­formismes dom­i­nants. C’est sur ses colonnes qu’a été pub­lié cet entre­tien avec Édouard Chan­ot, con­sacré à la con­cen­tra­tion des médias, au rap­port Allon­cle et aux mécan­ismes de la fenêtre d’Overton. Nous en repro­duisons ici le texte inté­gral avec leur aimable autorisation.

Entretien

Vous venez de pren­dre la direc­tion de l’OJIM. Pour ceux qui vous con­nais­sent surtout à tra­vers vos inter­ven­tions médi­a­tiques, pou­vez-vous revenir sur votre par­cours de jour­nal­iste et sur ce qui vous a con­duit aujourd’hui à cette responsabilité ?

J’ai 40 ans. J’ai à vrai dire com­mencé dans les médias en 2013 avec la créa­tion de l’OJIM ! J’ai réal­isé des vidéos pour son fon­da­teur, Claude Chol­let, avant de garder des rela­tions très ami­cales avec lui. Il m’a demandé il y a quelques semaines de revenir avec une mis­sion : pro­fes­sion­nalis­er l’Observatoire. J’ai accep­té avec ent­hou­si­asme, car je crois fon­da­men­tale­ment en son util­ité pour faire évoluer le cli­mat médi­a­tique. J’ai déjà pub­lié deux livres pour l’OJIM : L’Empire Net­flix, l’emprise du diver­tisse­ment (2022) et Brèche dans le main­stream, l’âge des alter­na­tives médi­a­tiques (2025).

Entre 2013 et 2026, j’ai passé plusieurs années au sein de la radio russe Sput­nik France. Je suis devenu rédac­teur en chef de l’antenne parisi­enne en 2020. J’ai aus­si été rédac­teur en chef web de RT France entre 2022 et 2023. Je dirige depuis 2023 et avec grand plaisir l’émission « Chocs du monde », le mag­a­zine des crises et de la prospec­tive inter­na­tionales de TV Lib­ertés, pili­er de la mou­vance médi­a­tique alternative.

Beau­coup de Français ont le sen­ti­ment d’un rétré­cisse­ment du débat pub­lic, avec des opin­ions sur­représen­tées et d’autres mar­gin­al­isées. La diver­sité poli­tique et intel­lectuelle des rédac­tions vous paraît-elle aujourd’hui menacée ?

Tout dépend de ce que vous regardez : la diver­sité médi­a­tique s’est rétré­cie par­mi les médias dom­i­nants, mais a explosé ailleurs ! Depuis les années 2010, les médias alter­nat­ifs ont émergé, per­me­t­tant l’expression d’une infor­ma­tion ou d’opinions jusque-là interdites.

Un chiffre : le JT de 20h de TF1 était vu par 10 mil­lions de per­son­nes en 2010. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 5 les bons jours. Le 20h n’est plus la grand-messe infor­ma­tion­nelle des Français. C’est une évo­lu­tion con­sid­érable dans la fab­rique de l’opinion, qui cherche désor­mais l’info ailleurs.

En ter­mes soci­ologiques, la « fenêtre d’Overton », qui délim­ite le médi­a­tique­ment accept­able et qui se déplace avec le temps, s’est agrandie. Deux leviers l’ont per­mis : bien sûr, le levi­er tech­nologique : le smart­phone qui per­met de filmer pour quelques cen­taines d’euros, alors qu’il fal­lait plusieurs caméras jusque-là, et qui per­met aus­si de con­sul­ter ces nou­veaux médias. Le sec­ond levi­er est économique : le mod­èle du don a garan­ti à ces médias leur indépen­dance, en rup­ture avec la main­mise des grandes for­tunes ou de l’État sur l’information. Bien sûr, cette indépen­dance reste frag­ile et menacée.

La semaine dernière, le quo­ti­di­en Libéra­tion s’en pre­nait à l’OJIM (et à d’autres asso­ci­a­tions), en s’attaquant au dis­posi­tif qui per­met de défis­calis­er à 66% les dons que nous recevons. Eux touchent bien sûr 6 mil­lions de l’État et 17 mil­lions de Daniel Křetín­ský, mais ils veu­lent nous priv­er de nos ressources. Pas de doute : les médias dom­i­nants ne lâcheront pas facile­ment leur main­mise sur les esprits.

La con­cen­tra­tion des médias entre quelques grands groupes est désor­mais un fait établi. Con­crète­ment, com­ment cela influ­ence-t-il les lignes édi­to­ri­ales, le recrute­ment des jour­nal­istes et la diver­sité réelle des points de vue ?

En effet, Bernard Arnault, pre­mière for­tune française, a la main sur Les Échos et Le Parisien. Xavier Niel, 12ᵉ for­tune, sur Le Nou­v­el Obs, Le Monde, Téléra­ma, etc., Křetín­ský sur Libé. Das­sault sur Le Figaro. Bouygues sur TF1/LCI. Saadé sur BFMTV. Bol­loré sur CNews, etc. La liste est longue, et il faut y ajouter la pre­mière for­tune, celle de l’État français, qui tient France TV, Radio France, etc.

J’aimerais indi­quer quelque chose d’intéressant, dont je par­le dans un essai en citant des sources au sein des médias prin­ci­paux. Ce mod­èle des grandes for­tunes exis­tait déjà au XIXᵉ siè­cle. On le retrou­ve dans les romans de Balzac. Mais une chose a dis­paru. Car autre­fois, le mod­èle était plus « vertueux » : on s’abonnait à un jour­nal, et grâce aux abon­nements, celui-ci était rentable. Bien sûr, l’investisseur pou­vait s’acheter de l’influence, mais il avait aus­si et surtout un retour financier sur son investisse­ment. Mais Inter­net a fait explos­er le sys­tème : la presse écrite s’est effon­drée, les abon­nements aus­si. Con­séquence : l’investisseur n’a plus de retour financier sur son investisse­ment. Que lui reste-t-il ? L’influence. Le sys­tème s’est politisé.

L’audiovisuel pub­lic français tra­verse une zone de fortes tur­bu­lences : con­tes­ta­tion poli­tique, inter­ro­ga­tions budgé­taires, accu­sa­tions de par­tial­ité. Nous avons suivi avec intérêt la com­mis­sion d’en­quête sur l’au­dio­vi­suel pub­lic français, dont le rap­port doit bien­tôt être pub­lié. Une réforme en pro­fondeur vous paraît-elle inévitable ?

Des évo­lu­tions sont déjà pal­pa­bles. D’une cer­taine manière, la peur a changé de camp. Plusieurs enquêtes évo­quent le cli­mat au sein des rédac­tions de France TV et Radio France depuis la Com­mis­sion, l’angoisse au sein de la direc­tion. Ils n’étaient pas habitués à répon­dre de leurs actes. Nous avons appris le 21 avril dernier que les frais de déplace­ment pour cou­vrir le dernier fes­ti­val de Cannes ont été revus à la baisse.

Mais cela ne suf­fi­ra pas, il fau­dra main­tenir la pres­sion sur ces médias publics. L’OJIM compte bien y con­tribuer. Vous avez rai­son que l’exigence de réforme doit être pour­suiv­ie. D’abord sur la diminu­tion des coûts. Avec 4 mil­liards de dota­tion publique pour l’audiovisuel pub­lic, cela fait en moyenne 130€ par foy­er en France. Il faut réduire la fac­ture (payée via la TVA) pour les Français. Et pour répon­dre à la neu­tral­ité inex­is­tante, il faut une réforme de l’ARCOM et appli­quer l’interdiction d’engagement mil­i­tant aux jour­nal­istes du ser­vice pub­lic. Par ailleurs, il est pos­si­ble de lier l’exigence budgé­taire et édi­to­ri­ale en coupant les pro­grammes biaisés, comme la plate­forme Slash qui, sous cou­vert de con­tenu pour les jeunes, pro­pose du wokisme.

En Suisse aus­si, les ques­tions de plu­ral­isme, de finance­ment pub­lic et de con­fi­ance envers les médias devi­en­nent cen­trales. Voyez-vous dans l’ensemble fran­coph­o­ne une évo­lu­tion com­mune des sys­tèmes médiatiques ?

C’est une cer­ti­tude dans l’ensemble du monde occi­den­tal. À l’origine, il y a une promesse trahie : les médias dis­aient qu’ils seraient des con­tre-pou­voirs, ils sont en réal­ité devenus les servi­teurs dociles du pou­voir en place.

Le taux de con­fi­ance en France et aux USA envers les médias se situe à 30%. En Suisse vis­i­ble­ment à 40. Chose intéres­sante, les deux tiers de l’opinion en France dis­ent suiv­re l’actualité. Ils la suiv­ent désor­mais dif­férem­ment. Depuis que je tra­vaille dans des médias alter­nat­ifs, je me rends compte d’une chose : le pub­lic alter­natif n’est pas « com­plo­tiste » comme le dis­ent ses détracteurs. Ou s’il l’est, c’est peut-être surtout parce qu’il veut des répons­es. En réal­ité, il est très exigeant. Je le vois au quo­ti­di­en, quand il réag­it à mes émis­sions notam­ment. Il s’informe à de nom­breuses sources : le plu­ral­isme a explosé, y com­pris chez les con­som­ma­teurs d’information. Ça, c’est un signe très posi­tif sur l’état de l’opinion.

L’Union européenne mul­ti­plie les dis­posi­tifs de régu­la­tion numérique et les textes encad­rant les plate­formes. S’agit-il selon vous d’une pro­tec­tion néces­saire des citoyens ou d’un risque crois­sant de con­trôle de la parole publique ?

Je penche pour la deux­ième réponse. Avec l’Europe de Brux­elles, et Ursu­la von der Leyen à sa tête, le débat pub­lic devient un objet de ges­tion admin­is­tra­tive et poli­tique. Et les règle­ments sont très flous, ce qui ouvre la voie à l’arbitraire. Notam­ment avec le DSA, qui exige des plate­formes de con­trôler les « atteintes aux proces­sus élec­toraux ». Des médias ont déjà été cen­surés, par exem­ple en Bul­gar­ie. L’interdiction de dif­fu­sion des médias russ­es à par­tir de 2022 a ouvert une porte par­ti­c­ulière­ment dan­gereuse. Inverse­ment, l’UE vient en aide finan­cière­ment à des médias biaisés comme Radio Free Europe, alors que Don­ald Trump en avait coupé le budget.

Les réseaux soci­aux ont longtemps été accusés de déréguler l’information. Ne sont-ils pas aus­si devenus, mal­gré leurs excès, l’un des derniers espaces per­me­t­tant de con­tourn­er cer­tains monopoles narratifs ?

Le pre­mier, pas le dernier ! C’est le pre­mier forum de dis­cus­sion. Pour le meilleur comme pour le pire, bien sûr. Mais je noterai un exem­ple récent très posi­tif : en 2011, un rap­port d’une com­mis­sion d’enquête de l’Assemblée nationale sur les finance­ments des syn­di­cats était enter­ré. Quinze ans plus tard, le tra­vail de Charles Allon­cle a été mas­sive­ment soutenu via les réseaux soci­aux. [Son rap­port a été pub­lié de justesse] mais l’essentiel du tra­vail a déjà cir­culé. Comme vous le dites, le « mono­pole nar­ratif » détenu par l’audiovisuel pub­lic a déjà sauté.

Quels sont, selon vous, les grands fronts médi­a­tiques de l’année 2026 : intel­li­gence arti­fi­cielle, guerre infor­ma­tion­nelle, cen­sure privée, recom­po­si­tion poli­tique, crise du mod­èle économique ?

Charles Allon­cle a don­né le ton jusqu’à l’été sur la réforme néces­saire de l’audiovisuel pub­lic. L’OJIM entend bien pren­dre le relais, pouss­er à de nou­velles com­mis­sions d’enquête. Par exem­ple sur le ciné­ma français ? La ges­tion des films, financés par l’argent pub­lic et pro­jetés dans les salles obscures sans attir­er les foules, mérit­erait d’être éclairée.

Après l’été, la prési­den­tielle 2027 va s’accélérer. Je ne vous en dis pas plus, mais nous allons sur­veiller d’une manière assez nova­trice les jour­nal­istes et les influ­enceurs, ceux qui pèseront sur les esprits et qui pour­raient impos­er (une nou­velle fois) un can­di­dat dont les Français ne voudront pas. Inscrivez-vous à notre newslet­ter pour ne rien manquer !

Plus large­ment, êtes-vous opti­miste ou inqui­et pour l’avenir du plu­ral­isme dans l’espace fran­coph­o­ne ? Et que faudrait-il faire dès main­tenant pour éviter un appau­vrisse­ment durable du débat public ?

Opti­miste comme je le dis­ais plus tôt, même si les médias dom­i­nants ne lâcheront rien facilement.

Votre deux­ième ques­tion est pas­sion­nante. Je vais répon­dre sur le ter­rain de la tech, qui est incon­tourn­able quand on évoque les alter­na­tives infor­ma­tion­nelles. Je le dis­ais, nous avons béné­fi­cié des inno­va­tions tech­nologiques. Mais nous sommes aus­si hap­pés par les nou­velles tech­nolo­gies : on par­le de « binge-watch­ing » de séries Net­flix (le fait de regarder com­pul­sive­ment des séries sur petit écran des nuits entières) ou de « doom­scrolling » sur Tik­Tok (zap­per tout aus­si com­pul­sive­ment des vidéos sans intérêt). C’est devenu évi­dent : la tech peut génér­er de la dépen­dance et de l’angoisse, et détru­ire la clarté men­tale. Or, la pen­sée cri­tique ne se développe qu’avec l’attention pro­fonde que seules per­me­t­tent la lec­ture ou l’écoute atten­tive. J’ajouterai que les médias, quels qu’ils soient, alter­nat­ifs ou main­stream, ont un rôle con­sid­érable à ce niveau : ils peu­vent main­tenir les capac­ités cog­ni­tives du pub­lic. Le pod­cast le per­met d’ailleurs tout par­ti­c­ulière­ment, mais sur un plan plus édi­to­r­i­al c’est aus­si un impératif, en révélant les faits et les nuances, sans manichéisme ni pré­ten­tion, en diver­si­fi­ant aus­si les points de vue. En clair : en ne prenant jamais l’auditeur, le lecteur ou le spec­ta­teur pour un imbécile.

Pro­pos recueil­lis par Dim­itri Fontana
Source : lesobservateurs.ch

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