En Suisse romande, où le paysage médiatique apparaît de plus en plus homogénéisé, le site LesObservateurs.ch occupe une place singulière. Depuis plusieurs années, ce média indépendant propose un regard dissident sur l’actualité politique, culturelle et sociétale, à rebours des conformismes dominants. C’est sur ses colonnes qu’a été publié cet entretien avec Édouard Chanot, consacré à la concentration des médias, au rapport Alloncle et aux mécanismes de la fenêtre d’Overton. Nous en reproduisons ici le texte intégral avec leur aimable autorisation.
Entretien
Vous venez de prendre la direction de l’OJIM. Pour ceux qui vous connaissent surtout à travers vos interventions médiatiques, pouvez-vous revenir sur votre parcours de journaliste et sur ce qui vous a conduit aujourd’hui à cette responsabilité ?
J’ai 40 ans. J’ai à vrai dire commencé dans les médias en 2013 avec la création de l’OJIM ! J’ai réalisé des vidéos pour son fondateur, Claude Chollet, avant de garder des relations très amicales avec lui. Il m’a demandé il y a quelques semaines de revenir avec une mission : professionnaliser l’Observatoire. J’ai accepté avec enthousiasme, car je crois fondamentalement en son utilité pour faire évoluer le climat médiatique. J’ai déjà publié deux livres pour l’OJIM : L’Empire Netflix, l’emprise du divertissement (2022) et Brèche dans le mainstream, l’âge des alternatives médiatiques (2025).
Entre 2013 et 2026, j’ai passé plusieurs années au sein de la radio russe Sputnik France. Je suis devenu rédacteur en chef de l’antenne parisienne en 2020. J’ai aussi été rédacteur en chef web de RT France entre 2022 et 2023. Je dirige depuis 2023 et avec grand plaisir l’émission « Chocs du monde », le magazine des crises et de la prospective internationales de TV Libertés, pilier de la mouvance médiatique alternative.
Beaucoup de Français ont le sentiment d’un rétrécissement du débat public, avec des opinions surreprésentées et d’autres marginalisées. La diversité politique et intellectuelle des rédactions vous paraît-elle aujourd’hui menacée ?
Tout dépend de ce que vous regardez : la diversité médiatique s’est rétrécie parmi les médias dominants, mais a explosé ailleurs ! Depuis les années 2010, les médias alternatifs ont émergé, permettant l’expression d’une information ou d’opinions jusque-là interdites.
Un chiffre : le JT de 20h de TF1 était vu par 10 millions de personnes en 2010. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 5 les bons jours. Le 20h n’est plus la grand-messe informationnelle des Français. C’est une évolution considérable dans la fabrique de l’opinion, qui cherche désormais l’info ailleurs.
En termes sociologiques, la « fenêtre d’Overton », qui délimite le médiatiquement acceptable et qui se déplace avec le temps, s’est agrandie. Deux leviers l’ont permis : bien sûr, le levier technologique : le smartphone qui permet de filmer pour quelques centaines d’euros, alors qu’il fallait plusieurs caméras jusque-là, et qui permet aussi de consulter ces nouveaux médias. Le second levier est économique : le modèle du don a garanti à ces médias leur indépendance, en rupture avec la mainmise des grandes fortunes ou de l’État sur l’information. Bien sûr, cette indépendance reste fragile et menacée.
La semaine dernière, le quotidien Libération s’en prenait à l’OJIM (et à d’autres associations), en s’attaquant au dispositif qui permet de défiscaliser à 66% les dons que nous recevons. Eux touchent bien sûr 6 millions de l’État et 17 millions de Daniel Křetínský, mais ils veulent nous priver de nos ressources. Pas de doute : les médias dominants ne lâcheront pas facilement leur mainmise sur les esprits.
La concentration des médias entre quelques grands groupes est désormais un fait établi. Concrètement, comment cela influence-t-il les lignes éditoriales, le recrutement des journalistes et la diversité réelle des points de vue ?
En effet, Bernard Arnault, première fortune française, a la main sur Les Échos et Le Parisien. Xavier Niel, 12ᵉ fortune, sur Le Nouvel Obs, Le Monde, Télérama, etc., Křetínský sur Libé. Dassault sur Le Figaro. Bouygues sur TF1/LCI. Saadé sur BFMTV. Bolloré sur CNews, etc. La liste est longue, et il faut y ajouter la première fortune, celle de l’État français, qui tient France TV, Radio France, etc.
J’aimerais indiquer quelque chose d’intéressant, dont je parle dans un essai en citant des sources au sein des médias principaux. Ce modèle des grandes fortunes existait déjà au XIXᵉ siècle. On le retrouve dans les romans de Balzac. Mais une chose a disparu. Car autrefois, le modèle était plus « vertueux » : on s’abonnait à un journal, et grâce aux abonnements, celui-ci était rentable. Bien sûr, l’investisseur pouvait s’acheter de l’influence, mais il avait aussi et surtout un retour financier sur son investissement. Mais Internet a fait exploser le système : la presse écrite s’est effondrée, les abonnements aussi. Conséquence : l’investisseur n’a plus de retour financier sur son investissement. Que lui reste-t-il ? L’influence. Le système s’est politisé.
L’audiovisuel public français traverse une zone de fortes turbulences : contestation politique, interrogations budgétaires, accusations de partialité. Nous avons suivi avec intérêt la commission d’enquête sur l’audiovisuel public français, dont le rapport doit bientôt être publié. Une réforme en profondeur vous paraît-elle inévitable ?
Des évolutions sont déjà palpables. D’une certaine manière, la peur a changé de camp. Plusieurs enquêtes évoquent le climat au sein des rédactions de France TV et Radio France depuis la Commission, l’angoisse au sein de la direction. Ils n’étaient pas habitués à répondre de leurs actes. Nous avons appris le 21 avril dernier que les frais de déplacement pour couvrir le dernier festival de Cannes ont été revus à la baisse.
Mais cela ne suffira pas, il faudra maintenir la pression sur ces médias publics. L’OJIM compte bien y contribuer. Vous avez raison que l’exigence de réforme doit être poursuivie. D’abord sur la diminution des coûts. Avec 4 milliards de dotation publique pour l’audiovisuel public, cela fait en moyenne 130€ par foyer en France. Il faut réduire la facture (payée via la TVA) pour les Français. Et pour répondre à la neutralité inexistante, il faut une réforme de l’ARCOM et appliquer l’interdiction d’engagement militant aux journalistes du service public. Par ailleurs, il est possible de lier l’exigence budgétaire et éditoriale en coupant les programmes biaisés, comme la plateforme Slash qui, sous couvert de contenu pour les jeunes, propose du wokisme.
En Suisse aussi, les questions de pluralisme, de financement public et de confiance envers les médias deviennent centrales. Voyez-vous dans l’ensemble francophone une évolution commune des systèmes médiatiques ?
C’est une certitude dans l’ensemble du monde occidental. À l’origine, il y a une promesse trahie : les médias disaient qu’ils seraient des contre-pouvoirs, ils sont en réalité devenus les serviteurs dociles du pouvoir en place.
Le taux de confiance en France et aux USA envers les médias se situe à 30%. En Suisse visiblement à 40. Chose intéressante, les deux tiers de l’opinion en France disent suivre l’actualité. Ils la suivent désormais différemment. Depuis que je travaille dans des médias alternatifs, je me rends compte d’une chose : le public alternatif n’est pas « complotiste » comme le disent ses détracteurs. Ou s’il l’est, c’est peut-être surtout parce qu’il veut des réponses. En réalité, il est très exigeant. Je le vois au quotidien, quand il réagit à mes émissions notamment. Il s’informe à de nombreuses sources : le pluralisme a explosé, y compris chez les consommateurs d’information. Ça, c’est un signe très positif sur l’état de l’opinion.
L’Union européenne multiplie les dispositifs de régulation numérique et les textes encadrant les plateformes. S’agit-il selon vous d’une protection nécessaire des citoyens ou d’un risque croissant de contrôle de la parole publique ?
Je penche pour la deuxième réponse. Avec l’Europe de Bruxelles, et Ursula von der Leyen à sa tête, le débat public devient un objet de gestion administrative et politique. Et les règlements sont très flous, ce qui ouvre la voie à l’arbitraire. Notamment avec le DSA, qui exige des plateformes de contrôler les « atteintes aux processus électoraux ». Des médias ont déjà été censurés, par exemple en Bulgarie. L’interdiction de diffusion des médias russes à partir de 2022 a ouvert une porte particulièrement dangereuse. Inversement, l’UE vient en aide financièrement à des médias biaisés comme Radio Free Europe, alors que Donald Trump en avait coupé le budget.
Les réseaux sociaux ont longtemps été accusés de déréguler l’information. Ne sont-ils pas aussi devenus, malgré leurs excès, l’un des derniers espaces permettant de contourner certains monopoles narratifs ?
Le premier, pas le dernier ! C’est le premier forum de discussion. Pour le meilleur comme pour le pire, bien sûr. Mais je noterai un exemple récent très positif : en 2011, un rapport d’une commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les financements des syndicats était enterré. Quinze ans plus tard, le travail de Charles Alloncle a été massivement soutenu via les réseaux sociaux. [Son rapport a été publié de justesse] mais l’essentiel du travail a déjà circulé. Comme vous le dites, le « monopole narratif » détenu par l’audiovisuel public a déjà sauté.
Quels sont, selon vous, les grands fronts médiatiques de l’année 2026 : intelligence artificielle, guerre informationnelle, censure privée, recomposition politique, crise du modèle économique ?
Charles Alloncle a donné le ton jusqu’à l’été sur la réforme nécessaire de l’audiovisuel public. L’OJIM entend bien prendre le relais, pousser à de nouvelles commissions d’enquête. Par exemple sur le cinéma français ? La gestion des films, financés par l’argent public et projetés dans les salles obscures sans attirer les foules, mériterait d’être éclairée.
Après l’été, la présidentielle 2027 va s’accélérer. Je ne vous en dis pas plus, mais nous allons surveiller d’une manière assez novatrice les journalistes et les influenceurs, ceux qui pèseront sur les esprits et qui pourraient imposer (une nouvelle fois) un candidat dont les Français ne voudront pas. Inscrivez-vous à notre newsletter pour ne rien manquer !
Plus largement, êtes-vous optimiste ou inquiet pour l’avenir du pluralisme dans l’espace francophone ? Et que faudrait-il faire dès maintenant pour éviter un appauvrissement durable du débat public ?
Optimiste comme je le disais plus tôt, même si les médias dominants ne lâcheront rien facilement.
Votre deuxième question est passionnante. Je vais répondre sur le terrain de la tech, qui est incontournable quand on évoque les alternatives informationnelles. Je le disais, nous avons bénéficié des innovations technologiques. Mais nous sommes aussi happés par les nouvelles technologies : on parle de « binge-watching » de séries Netflix (le fait de regarder compulsivement des séries sur petit écran des nuits entières) ou de « doomscrolling » sur TikTok (zapper tout aussi compulsivement des vidéos sans intérêt). C’est devenu évident : la tech peut générer de la dépendance et de l’angoisse, et détruire la clarté mentale. Or, la pensée critique ne se développe qu’avec l’attention profonde que seules permettent la lecture ou l’écoute attentive. J’ajouterai que les médias, quels qu’ils soient, alternatifs ou mainstream, ont un rôle considérable à ce niveau : ils peuvent maintenir les capacités cognitives du public. Le podcast le permet d’ailleurs tout particulièrement, mais sur un plan plus éditorial c’est aussi un impératif, en révélant les faits et les nuances, sans manichéisme ni prétention, en diversifiant aussi les points de vue. En clair : en ne prenant jamais l’auditeur, le lecteur ou le spectateur pour un imbécile.
Propos recueillis par Dimitri Fontana
Source : lesobservateurs.ch

