Les révélations de la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, mais aussi la médiatisation des travaux et l’activisme de Charles Alloncle, ont conduit les formations politiques à devoir préciser leur positionnement et à formuler des propositions sur un sujet qui pourrait bien être un marqueur de la prochaine élection présidentielle. Mise au point.
« Le rapporteur a failli » (Modem). « Méthodes orientées au service d’une thèse préétablie » (Écologistes). « Le groupe déplore et réprouve la tournure prise par cette commission d’enquête » (LFI). « La manière dont les débats ont été conduits n’a pas permis d’élever le débat à la hauteur des enjeux stratégiques » (Ensemble pour la République). « Les insinuations, les calomnies, les accusations mensongères n’ont pas leur place dans une commission d’enquête » (J. Patrier-Leitus, président de la commission, Horizons).
Hostilité au rapporteur
Il est d’usage que le président d’une commission d’enquête introduise le rapport final et que les groupes politiques ayant participé disposent d’un espace d’expression. Celui sur l’audiovisuel public, mis en ligne le 5 mai dernier, a dévoilé une franche hostilité au rapporteur.
À la lecture de la plupart des contributions des groupes politiques, le paradoxe est évident : les groupes politiques reconnaissent que la commission a révélé des dysfonctionnements qui doivent être corrigés. Pourtant, c’est sous l’impulsion du rapporteur que la commission a travaillé. Au-delà des rapports de force, les contributions des groupes politiques dévoilent des points de vue d’un grand intérêt.
De façon plus modérée, les Républicains regrettent la tournure prise par certaines auditions, qu’ils attribuent à l’ambition personnelle du rapporteur, mais aussi à certaines interventions de LFI.
Une seule contribution, celle du Parti socialiste, élude les dysfonctionnements. Le texte est une défense inconditionnelle du service public, qui se focalise durant 6 pages sur la critique du rapporteur, tandis qu’une demi-page est consacrée aux propositions.
Une seule contribution, celle du RN, défend Charles Alloncle ; « les députés du Rassemblement national saluent le rapporteur pour sa pugnacité et son courage ».
Privatisation ?
Les partis de gauche et du centre considèrent que le service public est un pilier de la vie démocratique et culturelle du pays, et que son rôle apparaît plus déterminant que jamais. Ces groupes sont clairement opposés à la privatisation, et aussi à toute idée de réduction du périmètre du service public, de suppression ou de fusion de chaînes ou d’antennes. Plusieurs contributions accusent Alloncle de vouloir d’abord réduire le service public, afin de pouvoir ensuite le privatiser plus facilement.
Les Républicains considèrent aussi que le service public est un atout, et ne veulent pas « céder à la tentation simpliste de faire table rase alors que l’audiovisuel public tient un rôle essentiel dans notre paysage médiatique ». Ils estiment qu’aucun acteur privé français ne serait en mesure d’absorber un tel mastodonte. Dès lors l’entrée d’acteurs étrangers (Américains, Chinois, Pétromonarchies) constituerait un risque en matière de souveraineté culturelle et d’ingérence étrangère. Par ailleurs, la contribution LR relativise le coût de l’audiovisuel public (4 milliards de dotation publique) et relève que ce coût par habitant est inférieur à ce qu’il est dans certains pays voisins.
Alors que le RN affiche dans certains domaines des points de vue plutôt étatistes, il est ici favorable à une privatisation, qui figurait déjà dans le programme de M. Le Pen lors de la présidentielle de 2022. Peut-être faut-il y voir la défiance d’un parti fréquemment ostracisé sur les chaînes et les antennes du service public ? La contribution du RN est cependant plus prudente. D’une part, certaines entités (les chaînes d’outre-mer, France Médias Monde, Arte et France Info radio) sont exclues du périmètre d’une privatisation. D’autre part, la privatisation est évoquée de façon graduelle, et pourrait commencer par France 5 et France Inter.
Une position moins radicale d’ailleurs que celle du parti Reconquête (non représenté à l’Assemblée nationale). Sarah Knafo pense en effet que la notion de service public est obsolète en matière d’audiovisuel et que la privatisation doit être une priorité lorsque le redressement des comptes publics est un impératif. Elle observe aussi que toutes les chaînes privées font des bénéfices sans toucher d’argent public et que l’audiovisuel public ne respecte pas ses obligations de neutralité et de pluralisme, les chaînes publiques étant même plus marquées politiquement que leurs concurrentes privées directes (TF1, M6, Canal+).
Voir aussi : ENTRETIEN EXCLUSIF. « Un gouffre à argent public ! » : la charge au vitriol de Sarah Knafo contre l’audiovisuel public
L’UDR, par la voie de Charles Alloncle, a une position quelque peu différente : le rapporteur a en effet toujours déclaré que son objectif était de proposer des solutions permettant de sauver l’audiovisuel public, et non pas de le détruire ou de le privatiser. Une position qu’il avait explicitée dans un entretien à l’OJIM.
Sur la privatisation, il faut préciser que la Constitution dans son article 34 fixe des règles concernant « les garanties fondamentales accordées aux citoyens », y compris en ce qui concerne « la liberté, le pluralisme et l’indépendance des médias ». Une éventuelle loi de privatisation devrait donc respecter ces principes, sous peine d’être retoquée par le Conseil constitutionnel.
Les ressources de l’audiovisuel public
Les Républicains estiment que la suppression de la redevance a fragilisé le modèle de financement, et ils souhaitent redonner de la visibilité et de la stabilité financière. Ils soutiennent le projet de loi Dati de fusion France TV et de Radio France dans une société holding France Médias, ainsi que les recommandations du rapport de la Cour des comptes de septembre 2025.
Le RN demande « la mise en œuvre de pistes d’économies substantielles, y compris la suppression ou la fusion de chaînes, dont la multiplication n’est plus justifiée par l’évolution des usages ».
Le groupe Ensemble pour la République estime que le secteur public ne doit pas être soumis aux mêmes impératifs que le secteur commercial et souhaite la réduction progressive, voire la suppression, de la publicité, qui permettrait de recentrer le service public sur ses missions fondamentales. EPR appelle de ses vœux une loi de programmation pluriannuelle à horizon de 5 ans, qui permettrait de disposer d’une visibilité financière et stratégique et d’investir dans des projets à long terme. La contribution EPR souhaite aussi la mise en place d’une comptabilité analytique des programmes, ainsi qu’une participation accrue du parlement à la définition et au suivi des objectifs. Enfin, le projet de loi DATI est évoqué de façon distante et « ne doit pas être abordé comme une fin en soi ».
LFI veut renforcer l’indépendance des médias publics à l’égard des logiques de marché et demande une réinternalisation massive des moyens de production. La contribution « défend le rétablissement d’une contribution audiovisuelle universelle et progressive comme principale source de financement de l’audiovisuel public, qui est la seule solution permettant de garantir un financement pérenne, dynamique et stable pour cette dernière, tout en assurant une justice fiscale ».
Les écologistes souhaitent augmenter les financements afin de rattraper l’inflation et mettre en place une « contribution affectée à l’audiovisuel public juste, pérenne, transparente et progressive », ainsi qu’une réduction progressive de la publicité et des parrainages. Les financements devraient être garantis par une programmation pluriannuelle.
Les socialistes appellent « à sécuriser son financement par la mise en place d’une contribution universelle, juste et progressive, assise sur les revenus ». La contribution socialiste rejette également le projet de loi Dati, « qui affaiblirait ses missions, brouillerait ses identités éditoriales et fragiliserait son indépendance. »
Le financement par une contribution affectée
La gauche se retrouve donc sur la volonté de revenir à une contribution affectée pour financer l’audiovisuel public, contribution qui serait encore à augmenter en cas de suppression des parrainages et de ce qui reste de publicité. Mais, alors que la contribution sur l’audiovisuel public était d’un montant fixe de 138€, les partis de gauche demandent une contribution progressive, c’est-à-dire un impôt dont le taux s’accroît avec les revenus.
Un petit retour en arrière est nécessaire : l’ancienne redevance TV liée à la possession d’un téléviseur a posé de nombreuses difficultés, notamment l’usage d’ordinateurs, tablettes et smartphones, les résidences secondaires, les entreprises et professionnels du tourisme, le concubinage et les nombreux cas d’exonération. De plus, elle coûtait cher en frais de collecte et recouvrement (1440 agents).
En 2009, la redevance TV a été supprimée, au profit d’une contribution sur l’audiovisuel public (CAP) adossée à la taxe d’habitation. La CAP apparaît alors comme une fiscalité supplémentaire, qui n’est plus liée à la possession d’un téléviseur, encore moins à la consommation d’audiovisuel public. Mais la taxe d’habitation a été supprimée en 2023 pour faire suite à une promesse de campagne d’Emmanuel Macron, et la CAP a disparu du même coup. Il a alors été nécessaire d’affecter une nouvelle ressource, en l’occurrence une fraction de la TVA.
Aujourd’hui, le financement par la TVA est relativement invisible et indolore, même s’il pèse tout autant sur le budget de l’État. Il permet de ne pas attirer l’attention sur le financement d’un audiovisuel public contesté. Mais, revers de la médaille, il s’agit d’une ligne budgétaire comme les autres, qui peut faire l’objet d’arbitrages et de remises en cause.
La contribution que la gauche appelle de ses vœux pourrait prendre la forme soit d’un nouvel impôt, soit d’un alourdissement de l’impôt sur le revenu qui n’est payé que par moins de la moitié des foyers fiscaux. Mais dans tous les cas, il est fort probable que le retour d’une contribution affectée serait douloureusement perçu par le contribuable, et mettrait davantage l’audiovisuel public sur la sellette.
Neutralité, impartialité et conflit d’intérêts
Sur ces sujets, les contributions montrent des logiques et des sensibilités bien différentes.
Sur la question des conflits d’intérêts, il est utile de rappeler que les marchés des programmes audiovisuels ne sont pas soumis aux règles de la commande publique. La recommandation n°21 de Charles Alloncle consiste justement à faire évoluer cette situation. Malheureusement cet aspect pourtant important n’est abordé dans aucune des contributions des groupes politiques.
La contribution d’Ensemble pour la République est très pondérée. Selon ce texte, la notion d’impartialité est plus pertinente que la notion de neutralité invoquée durant la commission, et il est regrettable que l’impartialité n’ait jamais fait l’objet d’une définition claire car dans ces conditions il est difficile pour les médias publics de prouver leur impartialité. La démonstration ici n’est pas des plus convaincantes.
EPR propose aussi de mieux identifier à l’antenne le statut de chaque intervenant, de mettre en place une « Charte de l’expertise » définissant les critères de sélection des experts et prévoyant la déclaration de leurs éventuels liens d’intérêt, ainsi qu’une mobilisation accrue des dispositifs internes de régulation.
Concernant la parole des employés sur les réseaux sociaux, EPR considère que les propositions de la commission constitueraient une atteinte à la liberté d’expression, mais souhaite cependant « définir un devoir de réserve adapté au niveau d’exposition des responsables », sans davantage de précision.
Les socialistes ont une approche sociale, qui a peu à voir avec la recherche d’impartialité ou de neutralité. Ils proposent « une politique ambitieuse en faveur de la diversité et de la parité au sein des rédactions. Cela passe notamment par la création et la publication obligatoire d’un index de la diversité dans les médias, afin de mesurer les écarts, d’objectiver les manques et d’engager des progrès réels ». Sur la parole des employés, ils s’en remettent aux entreprises et aux journalistes, en défendant « un renforcement clair des garanties déontologiques et de la prévention des conflits d’intérêts, notamment à travers des chartes d’indépendance des rédactions rendues juridiquement opposables ».
Les écologistes sont dans une logique proche de celle des socialistes. Ils reprochent à Charles Alloncle de vouloir un retour à l’ORTF, c’est-à-dire une institution directement soumise à l’autorité de l’exécutif. Ils souhaitent développer l’autonomie en renforçant les pouvoirs des personnels et des journalistes. Ils considèrent que le principal danger pour le pluralisme est ailleurs, plus précisément dans la concentration des médias privés entre les mains de quelques milliardaires. Ils veulent aussi développer l’information sur la réalité du changement climatique et améliorer le modèle social et les conditions de travail, notamment pour les pigistes, journalistes, producteurs et correspondants à l’étranger.
Les Républicains apparaissent plus sensibilisés à ces questions. Ils estiment que « l’encadrement d’engagements politiques par les personnels de l’audiovisuel public, ainsi que la régulation des passerelles entre ces structures et des acteurs privés intervenant sous contrat, par exemple avec France Télévisions, constituent des pistes pertinentes afin de prévenir les conflits d’intérêts et de renforcer le cadre déontologique existant ».
Le RN pointe en particulier deux problèmes : le statut d’animateur-producteur, « qui revient mécaniquement à organiser un conflit d’intérêts » ; et la double vie des journalistes du service public qui, payés par le contribuable, « expriment publiquement des opinions politiques marquées sur des comptes affichant le logo de leur employeur public ».
Après la diffusion de son rapport, Charles Alloncle a enchaîné en déposant immédiatement un projet de loi visant à prévenir les conflits d’intérêts, qui pourrait être examiné le 25 juin. Le principe est de solliciter la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) pour émettre un avis sur les mobilités de responsables de l’audiovisuel public vers des sociétés de production.
Voir aussi : Proposition de loi : Charles Alloncle s’attaque d’abord aux conflits d’intérêts dans l’audiovisuel public
L’appel à la HATVP fait aussi partie des recommandations du président de la commission Jérémie Patrier-Leitus. Et si l’on en croit les contributions des groupes politiques, le projet pourrait théoriquement trouver un soutien assez large, ce qui n’est pas la moindre des habiletés de Charles Alloncle. Mais peut-être est-ce sans compter sur les jeux politiques et la polarisation du sujet…
Francesco Bargolino

