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Guerre en Iran : le jeu « trouble » d’Al-Jazeera

27 avril 2026 | Temps de lecture : 6 minutes

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Entre révéla­tions explo­sives, silences offi­ciels et repo­si­tion­nement stratégique, Al-Jazeera tra­verse en pleine guerre régionale ses pro­pres tur­bu­lences. La chaîne qatarie sem­ble osciller entre affir­ma­tion édi­to­ri­ale et pru­dence poli­tique, ali­men­tant les spécu­la­tions sur ses véri­ta­bles inten­tions à l’aube d’un nou­v­el équili­bre dans la zone.

Après une péri­ode de flot­te­ment en pleines frappes irani­ennes sur le Qatar, en mars dernier, Al-Jazeera tente de rebondir et de se pro­jeter dans l’après-guerre.

La chaîne est surtout soucieuse, dans la con­jonc­ture actuelle, de main­tenir son lead­er­ship dans un paysage médi­a­tique audio­vi­suel arabe en pleine muta­tion, et mar­qué par la mon­tée en puis­sance d’Al-Hadath (Ara­bie saou­dite), d’Al-Mayadeen (Liban) et d’Al-Ara­biyTV (Qatar).

Con­nue depuis sa créa­tion en 1996 pour être un porte-éten­dard de la résis­tance pales­tini­enne, son posi­tion­nement 30 ans plus tard et face au con­flit actuel est l’objet d’interprétations.

Un reportage explosif

La dif­fu­sion par Al-Jazeera, le 10 avril, d’images inédites mon­trant les dégâts (énormes) à la base améri­caine d’Al-Udeid et au siège du radar stratégique, au Qatar, a fait l’effet d’une bombe. Mais le reportage, inti­t­ulé « La face cachée de l’iceberg », est passé presque inaperçu, et n’a pas été com­men­té notam­ment par les autorités poli­tiques de l’émirat, pro­prié­taire exclusif de la chaine.

Ces images ont sus­cité un sen­ti­ment d’incompréhension chez le pub­lic : pourquoi mon­tr­er ce que, d’ordinaire, les grands médias de la région du Golfe occul­tent sci­em­ment ou trait­ent avec une extrême pru­dence ? Quand on voit la chape de plomb qui s’abat sur les médias des pays du Golfe depuis le début du con­flit, avec les mesures d’interdiction et d’emprisonnement qui n’épargnent ni jour­nal­istes ni influ­enceurs, notam­ment aux Émi­rats, on est en droit de s’interroger sur cette excep­tion qatarie.

Al-Jazeera

Sep­tem­bre 2024, un sol­dat israélien par­ticipe à la fer­me­ture con­trainte des bureaux d’Al Jazeera à Ramal­lah en Cisjor­danie. Rap­pelons que la chaîne a été à plusieurs repris­es visée par des actions israéli­ennes après le 7 octo­bre 2023. Quelques jours plus tard, le 1ᵉʳ novem­bre, l’un de ses locaux dans l’enclave était endom­magé lors de frappes de Tsa­hal. En décem­bre, l’un de ses jour­nal­istes était tué lors d’un bom­barde­ment, sus­ci­tant de vives réac­tions inter­na­tionales. Plus tard, Israël adop­tait une loi per­me­t­tant la fer­me­ture de médias étrangers jugés menaçants pour la sécu­rité nationale et, le 5 mai 2024, le gou­verne­ment ordon­nait offi­cielle­ment la fer­me­ture des bureaux d’Al Jazeera en Israël. Le même jour, ses équipements étaient sai­sis et ses dif­fu­sions inter­dites sur le territoire.

Message codé ?

De nom­breux com­men­taires sur les réseaux soci­aux ont ten­té de décrypter le déroutant reportage d’Al-Jazeera. Sur X, le compte Machhad517 et Mohamed Bellili, respec­tive­ment jour­nal­iste et rédac­teur en chef de la chaîne algéri­enne Al-Jazair Inter­na­tion­al, se demandaient le 11 avril si cette sor­tie s’inscrivait dans « une forme de coor­di­na­tion » avec les États-Unis ou si, au con­traire, elle visait, par un mes­sage codé, à les met­tre dans l’embarras, voire à encour­ager leur départ.

Les deux jour­nal­istes n’écartent pas l’hypothèse d’une manœu­vre des­tinée à pré­par­er le ter­rain à une éventuelle demande d’indemnisation à l’Iran. Ces dégâts au Qatar se chiffr­eraient, selon cer­taines sources, à 11 mil­liards de dollars.

Sur la même lancée, Sameh Asker, ambas­sadeur pour la paix et mem­bre de l’Organisation de l’Éveil aux Nations unies, esti­mait sur X le 10 avril que ce doc­u­men­taire de la chaîne de télévi­sion qatarie n’avait « rien d’anodin ». Il s’interroge sur son tim­ing, sur une pos­si­ble entente avec Wash­ing­ton, sans écarter l’idée, taboue, selon laque­lle ce média chercherait par-là à influ­encer l’opinion arabe « en met­tant en lumière la vul­néra­bil­ité des bases améri­caines » (dans la région).

Tactique ou double discours ?

Mais ces images nour­ris­sant le nar­ratif de « l’axe de la résis­tance », qui s’oppose à l’occupation israéli­enne et à l’hégémonie améri­caine, con­trastaient avec d’autres décisions.

D’abord, il y a eu cette mesure dis­ci­plinaire prise à titre préven­tif, en pleine guerre, à l’encontre de cer­tains ani­ma­teurs, par­mi lesquels l’Algérien Hafid Der­rad­ji, soupçon­nés de faire l’apolo­gie de la République islamique d’Iran. (L’information, relayée par des influ­enceurs et des sites comme Nabd ou BBC Ara­bic, n’a pas été con­fir­mée par la direc­tion, ni par les jour­nal­istes con­cernés eux-mêmes). Dans le même sil­lage, tous les « experts » de plateaux étrangers ont été écartés, pour être rem­placés au pied levé par des « autochtones » ! Ce proces­sus de « qatari­sa­tion » de la chaine était déjà lancé depuis plus d’une année, avec la nom­i­na­tion d’un mem­bre de la famille prin­cière au poste de DG.

Plus incom­préhen­si­ble et plus trou­blante encore est la fin de con­trat sig­nifiée, au plus fort du con­flit, à qua­tre cor­re­spon­dants d’Al-Jazeera Mubash­er (spé­cial­isé dans les live et fer de lance des print­emps arabes) à Gaza, selon le média Al-Akhbar le 17 avril. Cette déci­sion a provo­qué l’indignation de la cor­po­ra­tion dans la bande pales­tini­enne. Surtout qu’elle coïn­cidait avec la mort, le 8 avril, d’un de ses cor­re­spon­dants locaux, Mohammed Wishah.

Awad Phal­s­ti­ni, jour­nal­iste soudanais au fait du con­flit israé­lo-pales­tinien, estime à notre micro que la chaîne Al-Jazeera « s’est retrou­vée dépassée par les événe­ments qui sec­ouent la région, bien que ses cou­ver­tures aient été les plus soutenues. » S’il ne voit pas d’« abus délibérés » de la part de ce média à l’égard de ses cor­re­spon­dants dans les Ter­ri­toires occupés, le jour­nal­iste juge qu’il est de plus en plus dif­fi­cile d’assurer la sécu­rité des reporters « face à tant de vio­la­tions de l’armée israéli­enne et à l’impunité totale dont elle jouit ».

Les complotistes contre Al-Jazeera

Sur les réseaux soci­aux, ce jeu trou­ble nour­rit les théories du com­plot. « Faites atten­tion, c’est un média au ser­vice de la CIA ! » (par­fois aus­si du Mossad), martè­lent ses détracteurs. Des attaques qui trou­vent de plus en plus d’adeptes, comme l’universitaire tunisien Riadh Sidaoui ou encore l’activiste algérien Abou Zakaria. Ce dernier affir­mait même, dans un pod­cast pro-iranien Leish le 6 avril 2026, détenir des infor­ma­tions selon lesquelles des jour­nal­istes d’Al‑Jazeera, munis de GPS reliés à des ser­vices de ren­seigne­ments hos­tiles, auraient été plusieurs fois dépêchés pour inter­view­er des per­son­nal­ités arabes, dont cer­taines, citant l’ex-chef du Hezbol­lah Has­san Nas­ral­lah. Tué en sep­tem­bre 2024 par une frappe israélienne.

Les sur­pris­es d’Al-Jazeera ne s’arrêtent pas là. Dans la foulée des événe­ments, la direc­tion a annon­cé le lance­ment d’une nou­velle plate­forme, Al-Jazeera 2, en rem­place­ment d’Al-Jazeera Mubash­er, dédiée à une cou­ver­ture « plus appro­fondie » des crises régionales. Il s’agit, a pri­ori, de se jeter dans la grande bataille des réc­its imposée par la ter­ri­ble guerre qui con­tin­ue à sec­ouer le Moyen-Ori­ent. Cela annonce-t-il un revire­ment stratégique du petit émi­rat gazier ?

Mus­sa A.

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