Diffusée sur France 2, l’interview du ministre russe des affaires étrangères par Léa Salamé a déclenché une vague de critiques dans la presse mainstream. Au-delà des réactions attendues, c’est surtout la prestation de la journaliste, jugée superficielle et décalée, qui interroge.
« Scandaleux », a titré Le Huffpost, citant l’expert antirusse Louis Duclos. « Un naufrage indéfendable » selon Clément Poursain sur Slate. L’entretien accordé par le chef de la diplomatie russe au journal de 20 heures de France 2 ce 26 mars aurait pu constituer un moment d’information majeur. Il s’est rapidement transformé en séquence polémique, du fait de l’indignation relayée par les médias mainstream.
Le fond du sujet, les guerres d’Ukraine et d’Iran, a ainsi été éclipsé par l’hystérie collective face aux discours russes. Il a aussi été desservi par un entretien mal maîtrisé par Léa Salamé.
Un manque de maîtrise des conditions ?
Même dans la version courte (de 10 minutes) diffusée dans le 20 heures, Sergueï Lavrov impose son rythme. Multipliant les réponses longues, il déroule ses éléments de langage pendant plusieurs minutes. En face, Léa Salamé peine à relancer, à interrompre ou à cadrer l’échange. La version longue, d’une heure, mise en ligne par France Info, est plus éloquente encore.
Le problème n’est pas tant d’avoir donné la parole à un acteur central du conflit, ce qui relève d’un choix éditorial défendable, que de ne pas avoir su en maîtriser les conditions. À plusieurs reprises, la journaliste semble se contenter d’enchaîner les questions, certes offensives, mais sans revenir sur des affirmations potentiellement contestables ou du moins sans exiger de précisions. Ainsi a‑t-elle interrogé Lavrov sur les armes et les renseignements que Moscou aurait transmis à Téhéran face aux États-Unis, ou sur les violations du droit international par la Russie en Ukraine, mais sans connaissance fine des dossiers. C’est ainsi la préparation même de l’entretien qui est pointée du doigt.
Guerres au Moyen-Orient et en Ukraine, soutien à l’Iran, attitude de la Russie à l’égard de la France et de l’Union européenne… Le chef de la diplomatie russe a répondu aux questions de Léa Salamé, jeudi, dans le JT de 20 heures de France 2. #JT20h pic.twitter.com/mvOx1zk1kb
— Le20h-France Télévisions (@le20hfrancetele) March 26, 2026
Circonstance atténuante : la visioconférence ne permet guère les interruptions et les relances. Reste que le résultat donne une impression de flottement, où Léa Salamé « accompagne » davantage qu’elle ne confronte pour aboutir à des faits. Certains observateurs ont même évoqué une posture relevant davantage du divertissement que de l’information. Un style sans grande tenue que la journaliste a cultivé dans On n’est pas couché et dans Vivement dimanche, avec gestes empressés, mimiques goguenardes et relances légères.
Une préparation insuffisante sur un sujet sensible
Ce manque de profondeur étonne d’autant plus que la journaliste évolue dans un environnement personnel et médiatique où ces questions sont largement débattues, notamment via son compagnon Raphaël Glucksmann, connu pour ses positions bellicistes à l’égard de Moscou.
Voir aussi : Raphaël Glucksmann, portrait
Ce décalage renforce le sentiment d’une interview conduite sans réelle stratégie éditoriale, laissant l’invité structurer lui-même le contenu de l’échange. Plus qu’un débat sur l’opportunité d’inviter Sergueï Lavrov, cette séquence met en lumière les lacunes ou la superficialité de Léa Salamé lorsqu’il s’agit d’évoquer un sujet complexe.
Indignation sélective, récupération politique et gloriole journalistique
Sans surprise, la séquence a suscité de vives réactions du côté des responsables politiques. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a dénoncé une tribune offerte à la « propagande », publiant depuis le G7 une vidéo intitulée « Ma réponse à Sergueï Lavrov », que le ministre russe ne devrait pas prendre la peine de consulter.
L’eurodéputée macroniste Nathalie Loiseau s’est également indignée sur X : « Ce type d’interview ne devrait avoir lieu que sur la base d’une stricte réciprocité », a‑t-elle estimé, exigeant ainsi qu’un ministre français soit interviewé « en toute liberté sur une télévision russe ». Avant d’ajouter : « Mais cela se saurait si la télévision publique russe était libre. » L’élue a visiblement oublié son refus de répondre aux médias russes, qu’elle avait rapporté dans son livre La Guerre qu’on ne voit pas venir (Éditions de l’Observatoire, 2022).
Deux poids, deux mesures ?
Mais cette indignation tranche avec un silence plus fréquent face à d’autres États. Les réactions seraient-elles aussi véhémentes après des interviews de dirigeants américains ou israéliens, États actuellement engagés dans des guerres d’agression ? De la même manière, le service public, sur lequel s’est déroulé l’entretien, n’a pas été remis en question. On peut imaginer sans trop de difficulté qu’un tel entretien sur CNews ou Le Média aurait généré davantage d’accusations de connivences avec la Russie.
Sur X, France 2 s’est félicité des audiences du journal. La journaliste a été épinglée sur le réseau X par des utilisateurs rappelant qu’elle s’était félicitée des audiences de son journal sans mentionner la controverse liée à une interview jugée « sans aucune contradiction ».
📈#Audiences | #France2
Encore un beau score pour @le20hfrancetele hier soir, avec la page spéciale à bord du porte-avions Charles de Gaulle@LeaSalame
📌3,8M de tvsp et 20,8% de PdA
🙏 Merci aux équipes, envoyés spéciaux et correspondants
#Information #ServicePublic pic.twitter.com/cflkwgghC2— France TV Pro (@francetvpro) March 27, 2026
En avril 2023 sur Konbini, la journaliste avait déclaré que son « obsession » était moins « d’aller chercher et déceler la vérité » que d’obtenir un « moment » et que « l’auditeur soit surpris ». Pas de doute cette fois : Léa Salamé a bien eu droit à son moment… à ses dépens !

