C ce soir : inversion accusatoire et renversement médiatique

2 mars 2026 | Temps de lecture : 9 minutes

Les faits comptent-ils encore ? ou bien est-ce le nar­ratif médi­a­tique qui prend le relais ? La ques­tion mérite d’être posée en voy­ant la manière dont les suites du meurtre de Quentin Der­anque sont traitées par bon nom­bre de médias.

C’est l’ex­trême gauche qui a tué. Et c’est pour­tant l’ex­trême droite qui est mise en accu­sa­tion. Ce biais dans le traite­ment de l’in­for­ma­tion a été par­ti­c­ulière­ment vis­i­ble depuis la marche d’hom­mage à Quentin. Pour illus­tr­er cet état de fait, nous pren­drons l’ex­em­ple de l’émis­sion C ce soir, dif­fusée lun­di 23 févri­er sur France 5.

Le contexte de l’hommage à Quentin

Les jours suiv­ant la mort de Quentin Der­anque avaient vu plusieurs mem­bres de la jeune garde et 2 col­lab­o­ra­teurs de Raphaël Arnault à l’Assemblée nationale être mis en exa­m­en. Les faits étaient trop évi­dents, les images étaient trop fortes, et de nom­breux médias en sou­tien objec­tif à LFI avaient dû se con­tenter d’aller fouiller l’his­toire et la per­son­nal­ité de Quentin pour ten­ter de rel­a­tivis­er son meurtre. Dans ce con­texte, la marche d’hom­mage organ­isée à Lyon le same­di 21 févri­er a fourni à ces médias l’oc­ca­sion de faire diver­sion, et même de contre-attaquer.

La marche allait donc être scrutée comme aucune autre, et le moin­dre déra­page serait immé­di­ate­ment dif­fusé très large­ment. Bien que la man­i­fes­ta­tion se soit déroulée sans heurts, quelques saluts nazis ou insultes racistes ont été repérés par ces obser­va­teurs zélés, et ces actes isolés ont ali­men­té le nar­ratif du dan­ger de l’ultra-droite.

Dans quel but ? faire oubli­er la respon­s­abil­ité des antifas, faire oubli­er la scène de lyn­chage d’une vio­lence extrême, faire oubli­er la ques­tion brûlante des liens entre LFI et ses milices.

Com­ment ? en déplaçant le débat et en remet­tant l’ex­trême droite au cen­tre des cri­tiques, comme le dan­ger principal.

Du cadrage de l’émission

L’émis­sion C ce soir du 23 févri­er inti­t­ulée « Mort de Quentin, un tour­nant poli­tique ? » pro­po­sait un cadrage très verrouillé.

D’abord le thème : en intro­duc­tion, Karim Ris­souli pose un thème qui est à la fois ori­en­té et lim­i­tatif : « Entre fas­cistes et antifas­cistes, assis­tons-nous à un ren­verse­ment des rôles et des valeurs, est-ce un change­ment salu­taire ou un ren­verse­ment his­torique dan­gereux, une semaine noire pour la République ? »

Cette ques­tion pré­sup­pose que, entre fas­cistes et antifas­cistes, il existe des rôles et des valeurs déjà fixés, et il est facile de devin­er lesquels dans l’e­sprit de l’an­i­ma­teur. D’emblée, la ques­tion posée impose donc une cer­taine vision, où une extrême est dan­gereuse tan­dis que l’autre est ani­mée par les valeurs du bien. La mort d’un homme pour­rait-elle jus­ti­fi­er à elle seule un ren­verse­ment de rôles et de valeurs ? Il va être dif­fi­cile de répon­dre oui, surtout quand des chiffres (con­testés) cités durant l’émis­sion mon­trent qu’il s’ag­it du pre­mier décès lié à l’ul­tra­gauche depuis longtemps.

Ensuite l’an­i­ma­tion des débats : K. Ris­souli s’ef­force de main­tenir les dis­cus­sions dans le thème défi­ni, ce qui est naturelle­ment une fonc­tion de l’an­i­ma­teur. Mais le thème restreint lui per­met d’in­ter­venir de façon ten­dan­cieuse, pour couper court à un pro­pos ou pour relancer sur la dia­boli­sa­tion de l’ex­trême droite.

Enfin, les invités : 4 invités sur 6 sont claire­ment opposés à l’ex­trême droite et comptent par­mi les sou­tiens des antifas. Il n’y a pas de pro­pos unique, mais il y a bien un pro­pos majori­taire qui s’im­pose comme une toile de fond.

Synthèse des propos des intervenants

Ugo Pal­heta, soci­o­logue, maître de con­férences à l’université de Lille

L’hom­mage était encadré et poli­tique­ment dirigé par les mil­i­tants néo-fas­cistes. On ne peut pas se sat­is­faire de voir ces per­son­nes défil­er dans la rue, au vu de tous. Il y a une nou­velle dia­boli­sa­tion de l’an­tifas­cisme et nous avons voulu réa­gir par une tri­bune dans L’Hu­man­ité. Il faut établir une dis­tinc­tion fon­da­men­tale entre le nazisme, pro­jet de haine intrin­sèque­ment géno­cidaire et d’ex­ter­mi­na­tion des groupes indésir­ables, et l’ex­trême gauche car leurs pro­jets sont rad­i­cale­ment antag­o­nistes. Il y a des antifas­cistes seule­ment pour se défendre des fas­cistes, sinon les antifas­cistes feraient autre chose. La minute de silence à l’assem­blée pour Quentin est indé­cente, il s’ag­it d’une vic­toire sym­bol­ique pour la frange la plus rad­i­cale de l’ex­trême droite dont fai­sait par­tie Quentin. Il cite D. de Villepin, « dernier représen­tant de la droite issue du gaullisme et de la résis­tance », par oppo­si­tion aux représen­tants actuels des LR, que rien ne dis­tingue de Marine Le Pen.

Rafaël Amse­lem, « jour­nal­iste indépendant »

Les saluts nazis sont inad­mis­si­bles. La rhé­torique qui est en train de se dévelop­per selon laque­lle les antifas­cistes seraient les nou­veaux fas­cistes est absol­u­ment délétère. L’ex­trême droite est la plus dan­gereuse et elle théorise la vio­lence, tan­dis que l’ex­trême gauche, même si elle peut aus­si être vio­lente, revendique des valeurs de jus­tice sociale, de lib­erté, d’é­gal­ité. Il cite Ray­mond Aron pour définir une dif­férence fon­da­men­tale et hiérar­chis­er extrême-gauche et extrême-droite. Nos insti­tu­tions favorisent la con­flict­ual­ité et grip­pent la fab­rique du com­pro­mis. À par­tir du fait réel d’une vio­lence de gauche, on en a prof­ité pour faire une cam­pagne de blanchi­ment de l’ex­trême droite.

Isabelle Som­mi­er, pro­fesseure de soci­olo­gie poli­tique à l’université Paris 1‑Pan­théon-Sor­bonne

Elle est à l’o­rig­ine de chiffres large­ment relayés dans les médias, qui sont très impor­tants dans l’ar­gu­men­ta­tion. Selon elle, dire que les antifas­cistes sont devenus des fas­cistes n’a pas de sens, et il ne fait aucun doute que l’ul­tra-droite tue plus que l’ul­tra-gauche : sur la péri­ode 1986–2016, 9 morts sur 10 sont causés par l’ul­tra-droite. Depuis 2022, 8 morts ont été causés par l’ul­tra-droite et Quentin est le pre­mier mort causé par l’ul­tra-gauche. Ce phénomène n’est pas pro­pre à la France. Elle regrette l’in­stru­men­tal­i­sa­tion et les pro­pos hors de toute mesure qui ont suivi le drame et qui ont con­tribué à hys­téris­er le débat autour de LFI.

Lumir Lapray, activiste rurale, autrice du livre « Ces gens-là »

Elle s’é­tonne que l’on puisse se réjouir du fait qu’il n’y ait pas eu de casse alors qu’il y a eu des saluts nazis. Alors que le monde poli­tique et le monde médi­a­tique devraient être dans un moment de clar­i­fi­ca­tion, nous ne sommes que dans un moment de surenchère ou de con­fu­sion. Beau­coup de gens tombent dans l’escar­celle du RN car ils se sen­tent non représen­tés et qu’ils cherchent des solu­tions poli­tiques à leurs prob­lèmes bien réels. Le vote RN est forte­ment cor­rélé à la dis­pari­tion des ser­vices publics dans les ter­ri­toires. Elle estime que dire aujour­d’hui que les antifas­cistes sont devenus les nou­veaux fas­cistes n’a aucune réalité.

Pierre-Hen­ri Tavoil­lot, philosophe, maître de con­férences à l’université Paris-Sor­bonne – Paris IV

LFI a un besoin vital du fas­cisme. L’u­nité de la gauche se fait de manière exis­ten­tielle sur la notion d’an­tifas­cisme, par ailleurs très floue et exten­sive. Le débat poli­tique est dans une logique de dia­boli­sa­tion, avec des gen­tils et des méchants. La vio­lence vient de cette oppo­si­tion morale, il faut remet­tre un peu de poli­tique. LFI est dans une logique de con­flict­ual­i­sa­tion per­ma­nente, c’est-à-dire que ceux qui ne sont pas avec nous sont des fas­cistes, ce qui est une stratégie effi­cace et rationnelle. La vie poli­tique est dans des logiques unique­ment néga­tives, on n’ex­iste pas par ce que l’on pro­pose, mais parce que l’on s’op­pose. Le fas­cisme se définit par l’an­ti-par­lemen­tarisme, la révo­lu­tion con­ser­va­trice, l’idée d’une pureté nationale ; ce fas­cisme n’est pas représen­té au par­lement, le RN n’est pas un par­ti d’ex­trême droite.

Paul Sugy, jour­nal­iste au Figaro

Il est la seule per­son­ne qui était présente à la marche pour Quentin. Il con­state le bilan sécu­ri­taire très posi­tif de la man­i­fes­ta­tion et par­le de con­tre-vérité médi­a­tique ; sans nier quelques insultes racistes, il note que cela a été immé­di­ate­ment réprimé par le ser­vice d’or­dre de la man­i­fes­ta­tion et que les médias en ont mal­gré tout fait leurs choux gras ; il relève que la man­i­fes­ta­tion était fréquen­tée par des mil­i­tants nation­al­istes, mais aus­si par la bour­geoisie lyon­naise con­ser­va­trice. À par­tir du moment où l’an­tifas­cisme est une valeur car­di­nale pour la gauche, il faut des fas­cistes partout, et la gauche englobe sous ce terme par exem­ple des gens qui dénon­cent l’im­mi­gra­tion. Il con­teste, exem­ples à l’ap­pui, la méthodolo­gie et les chiffres de vic­times cités par I. Sommier.

Il con­vient aus­si de relever le posi­tion­nement sin­guli­er d’Arthur Cheval­li­er, chroniqueur dans l’émis­sion, qui a ten­té de remet­tre LFI dans le débat. Mais il n’a pas été suivi et est apparu à con­tre-courant de K. Rissouli.

Un cas d’école

Cadrée dans son thème, son ani­ma­tion et ses invités, l’émis­sion s’est déroulée comme il était prévis­i­ble : 90% du temps de parole a été con­sacré à l’ex­trême droite et au RN, tan­dis que les liens entre la jeune garde et LFI sont à peine effleurés au détour d’une phrase. Les mots « fas­ciste » ou « fas­cisme » sont pronon­cés 32 fois et les mots « nazi » ou « nazisme » 21 fois, tan­dis que le mot « jeune garde » est pronon­cé 2 fois et le nom de « Raphaël Arnault » une seule fois.

Quels sont les mes­sages qui demeurent après l’émis­sion ? L’ex­trême droite est intrin­sèque­ment dan­gereuse, et cela serait con­fir­mé par les chiffres ; l’ex­trême gauche n’est pas par nature vio­lente ; les fonde­ments his­toriques de notre société depuis la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale sont antifas­cistes ; le RN est tou­jours infil­tré par une extrême droite fas­ciste ; l’ul­tra­droite et l’ul­tra­gauche sont d’essences fon­da­men­tale­ment dif­férentes, et c’est une impos­ture de les met­tre sur le même plan.

10 jours après le meurtre de Quentin, C ce soir a bel et bien fourni un cas d’é­cole d’in­ver­sion accusatoire et de ren­verse­ment médiatique.

Voir aus­si : Marche en hom­mage pour Quentin : com­ment les médias de gauche ont étril­lé les manifestants

Francesco Bar­goli­no