Les faits comptent-ils encore ? ou bien est-ce le narratif médiatique qui prend le relais ? La question mérite d’être posée en voyant la manière dont les suites du meurtre de Quentin Deranque sont traitées par bon nombre de médias.
C’est l’extrême gauche qui a tué. Et c’est pourtant l’extrême droite qui est mise en accusation. Ce biais dans le traitement de l’information a été particulièrement visible depuis la marche d’hommage à Quentin. Pour illustrer cet état de fait, nous prendrons l’exemple de l’émission C ce soir, diffusée lundi 23 février sur France 5.
Le contexte de l’hommage à Quentin
Les jours suivant la mort de Quentin Deranque avaient vu plusieurs membres de la jeune garde et 2 collaborateurs de Raphaël Arnault à l’Assemblée nationale être mis en examen. Les faits étaient trop évidents, les images étaient trop fortes, et de nombreux médias en soutien objectif à LFI avaient dû se contenter d’aller fouiller l’histoire et la personnalité de Quentin pour tenter de relativiser son meurtre. Dans ce contexte, la marche d’hommage organisée à Lyon le samedi 21 février a fourni à ces médias l’occasion de faire diversion, et même de contre-attaquer.
La marche allait donc être scrutée comme aucune autre, et le moindre dérapage serait immédiatement diffusé très largement. Bien que la manifestation se soit déroulée sans heurts, quelques saluts nazis ou insultes racistes ont été repérés par ces observateurs zélés, et ces actes isolés ont alimenté le narratif du danger de l’ultra-droite.
Dans quel but ? faire oublier la responsabilité des antifas, faire oublier la scène de lynchage d’une violence extrême, faire oublier la question brûlante des liens entre LFI et ses milices.
Comment ? en déplaçant le débat et en remettant l’extrême droite au centre des critiques, comme le danger principal.
Du cadrage de l’émission
L’émission C ce soir du 23 février intitulée « Mort de Quentin, un tournant politique ? » proposait un cadrage très verrouillé.
D’abord le thème : en introduction, Karim Rissouli pose un thème qui est à la fois orienté et limitatif : « Entre fascistes et antifascistes, assistons-nous à un renversement des rôles et des valeurs, est-ce un changement salutaire ou un renversement historique dangereux, une semaine noire pour la République ? »
Cette question présuppose que, entre fascistes et antifascistes, il existe des rôles et des valeurs déjà fixés, et il est facile de deviner lesquels dans l’esprit de l’animateur. D’emblée, la question posée impose donc une certaine vision, où une extrême est dangereuse tandis que l’autre est animée par les valeurs du bien. La mort d’un homme pourrait-elle justifier à elle seule un renversement de rôles et de valeurs ? Il va être difficile de répondre oui, surtout quand des chiffres (contestés) cités durant l’émission montrent qu’il s’agit du premier décès lié à l’ultragauche depuis longtemps.
Ensuite l’animation des débats : K. Rissouli s’efforce de maintenir les discussions dans le thème défini, ce qui est naturellement une fonction de l’animateur. Mais le thème restreint lui permet d’intervenir de façon tendancieuse, pour couper court à un propos ou pour relancer sur la diabolisation de l’extrême droite.
Enfin, les invités : 4 invités sur 6 sont clairement opposés à l’extrême droite et comptent parmi les soutiens des antifas. Il n’y a pas de propos unique, mais il y a bien un propos majoritaire qui s’impose comme une toile de fond.
Synthèse des propos des intervenants
Ugo Palheta, sociologue, maître de conférences à l’université de Lille
L’hommage était encadré et politiquement dirigé par les militants néo-fascistes. On ne peut pas se satisfaire de voir ces personnes défiler dans la rue, au vu de tous. Il y a une nouvelle diabolisation de l’antifascisme et nous avons voulu réagir par une tribune dans L’Humanité. Il faut établir une distinction fondamentale entre le nazisme, projet de haine intrinsèquement génocidaire et d’extermination des groupes indésirables, et l’extrême gauche car leurs projets sont radicalement antagonistes. Il y a des antifascistes seulement pour se défendre des fascistes, sinon les antifascistes feraient autre chose. La minute de silence à l’assemblée pour Quentin est indécente, il s’agit d’une victoire symbolique pour la frange la plus radicale de l’extrême droite dont faisait partie Quentin. Il cite D. de Villepin, « dernier représentant de la droite issue du gaullisme et de la résistance », par opposition aux représentants actuels des LR, que rien ne distingue de Marine Le Pen.
Rafaël Amselem, « journaliste indépendant »
Les saluts nazis sont inadmissibles. La rhétorique qui est en train de se développer selon laquelle les antifascistes seraient les nouveaux fascistes est absolument délétère. L’extrême droite est la plus dangereuse et elle théorise la violence, tandis que l’extrême gauche, même si elle peut aussi être violente, revendique des valeurs de justice sociale, de liberté, d’égalité. Il cite Raymond Aron pour définir une différence fondamentale et hiérarchiser extrême-gauche et extrême-droite. Nos institutions favorisent la conflictualité et grippent la fabrique du compromis. À partir du fait réel d’une violence de gauche, on en a profité pour faire une campagne de blanchiment de l’extrême droite.
Isabelle Sommier, professeure de sociologie politique à l’université Paris 1‑Panthéon-Sorbonne
Elle est à l’origine de chiffres largement relayés dans les médias, qui sont très importants dans l’argumentation. Selon elle, dire que les antifascistes sont devenus des fascistes n’a pas de sens, et il ne fait aucun doute que l’ultra-droite tue plus que l’ultra-gauche : sur la période 1986–2016, 9 morts sur 10 sont causés par l’ultra-droite. Depuis 2022, 8 morts ont été causés par l’ultra-droite et Quentin est le premier mort causé par l’ultra-gauche. Ce phénomène n’est pas propre à la France. Elle regrette l’instrumentalisation et les propos hors de toute mesure qui ont suivi le drame et qui ont contribué à hystériser le débat autour de LFI.
Lumir Lapray, activiste rurale, autrice du livre « Ces gens-là »
Elle s’étonne que l’on puisse se réjouir du fait qu’il n’y ait pas eu de casse alors qu’il y a eu des saluts nazis. Alors que le monde politique et le monde médiatique devraient être dans un moment de clarification, nous ne sommes que dans un moment de surenchère ou de confusion. Beaucoup de gens tombent dans l’escarcelle du RN car ils se sentent non représentés et qu’ils cherchent des solutions politiques à leurs problèmes bien réels. Le vote RN est fortement corrélé à la disparition des services publics dans les territoires. Elle estime que dire aujourd’hui que les antifascistes sont devenus les nouveaux fascistes n’a aucune réalité.
Pierre-Henri Tavoillot, philosophe, maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne – Paris IV
LFI a un besoin vital du fascisme. L’unité de la gauche se fait de manière existentielle sur la notion d’antifascisme, par ailleurs très floue et extensive. Le débat politique est dans une logique de diabolisation, avec des gentils et des méchants. La violence vient de cette opposition morale, il faut remettre un peu de politique. LFI est dans une logique de conflictualisation permanente, c’est-à-dire que ceux qui ne sont pas avec nous sont des fascistes, ce qui est une stratégie efficace et rationnelle. La vie politique est dans des logiques uniquement négatives, on n’existe pas par ce que l’on propose, mais parce que l’on s’oppose. Le fascisme se définit par l’anti-parlementarisme, la révolution conservatrice, l’idée d’une pureté nationale ; ce fascisme n’est pas représenté au parlement, le RN n’est pas un parti d’extrême droite.
Paul Sugy, journaliste au Figaro
Il est la seule personne qui était présente à la marche pour Quentin. Il constate le bilan sécuritaire très positif de la manifestation et parle de contre-vérité médiatique ; sans nier quelques insultes racistes, il note que cela a été immédiatement réprimé par le service d’ordre de la manifestation et que les médias en ont malgré tout fait leurs choux gras ; il relève que la manifestation était fréquentée par des militants nationalistes, mais aussi par la bourgeoisie lyonnaise conservatrice. À partir du moment où l’antifascisme est une valeur cardinale pour la gauche, il faut des fascistes partout, et la gauche englobe sous ce terme par exemple des gens qui dénoncent l’immigration. Il conteste, exemples à l’appui, la méthodologie et les chiffres de victimes cités par I. Sommier.
Il convient aussi de relever le positionnement singulier d’Arthur Chevallier, chroniqueur dans l’émission, qui a tenté de remettre LFI dans le débat. Mais il n’a pas été suivi et est apparu à contre-courant de K. Rissouli.
Un cas d’école
Cadrée dans son thème, son animation et ses invités, l’émission s’est déroulée comme il était prévisible : 90% du temps de parole a été consacré à l’extrême droite et au RN, tandis que les liens entre la jeune garde et LFI sont à peine effleurés au détour d’une phrase. Les mots « fasciste » ou « fascisme » sont prononcés 32 fois et les mots « nazi » ou « nazisme » 21 fois, tandis que le mot « jeune garde » est prononcé 2 fois et le nom de « Raphaël Arnault » une seule fois.
Quels sont les messages qui demeurent après l’émission ? L’extrême droite est intrinsèquement dangereuse, et cela serait confirmé par les chiffres ; l’extrême gauche n’est pas par nature violente ; les fondements historiques de notre société depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont antifascistes ; le RN est toujours infiltré par une extrême droite fasciste ; l’ultradroite et l’ultragauche sont d’essences fondamentalement différentes, et c’est une imposture de les mettre sur le même plan.
10 jours après le meurtre de Quentin, C ce soir a bel et bien fourni un cas d’école d’inversion accusatoire et de renversement médiatique.
Voir aussi : Marche en hommage pour Quentin : comment les médias de gauche ont étrillé les manifestants
Francesco Bargolino

