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Qu’est-ce que la fatigue informationnelle, cette menace encore sous-estimée par les médias ?

12 février 2026

Temps de lecture : 9 minutes
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Qu’est-ce que la fatigue informationnelle, cette menace encore sous-estimée par les médias ?

Temps de lecture : 9 minutes

Qu’est-ce que la fatigue informationnelle, cette menace encore sous-estimée par les médias ?

Alors que plus de la moitié des Français avouent souf­frir d’une las­si­tude pro­fonde face au flux inces­sant d’informations anx­iogènes, répéti­tives et con­flictuelles, les grands médias tra­di­tion­nels sem­blent tou­jours ignor­er l’ampleur du phénomène.

Cet « exode infor­ma­tion­nel » – mil­lions de citoyens qui déser­tent JT, radios et presse écrite au prof­it d’algorithmes, d’influenceurs ou tout sim­ple­ment du silence – ne men­ace pas seule­ment le réc­it com­mun : il signe une crise exis­ten­tielle pour un mod­èle jour­nal­is­tique qui con­tin­ue de miser sur le sen­sa­tion­nel et le clash per­ma­nent, sans inter­roger sérieuse­ment ses pro­pres respon­s­abil­ités dans cette sat­u­ra­tion toxique.

Selon l’étude de la Fon­da­tion Jean-Jau­rès et de L’Ob­ser­va­toire société et con­som­ma­tion (Obso­co), un act­if sur 4 souf­fre de fatigue infor­ma­tion­nelle au tra­vail, ce qui cor­re­spond à 7,5 mil­lions de Français.

Les employés du tertiaire particulièrement touchés

Ce phénomène s’articule autour de cinq points fon­da­men­taux : le débor­de­ment infor­ma­tion­nel, la dif­fi­culté déci­sion­nelle, la con­fu­sion des pri­or­ités, la diminu­tion de la con­cen­tra­tion et le temps exces­sif con­sacré au tri d’informations. Ce syn­drome de fatigue infor­ma­tion­nelle touche qua­si exclu­sive­ment les employés du ter­ti­aire (77 % de l’emploi en France).

En out­re, « 66 % des act­ifs en emploi utilisent au quo­ti­di­en une boîte mail pro­fes­sion­nelle ». Les out­ils de visio­con­férence sont util­isés par 31 % des act­ifs, quand les mes­sageries instan­ta­nées con­cer­nent env­i­ron un quart des act­ifs (25 % pour les mes­sageries de type What­sApp, Mes­sen­ger, Telegram et 23 % pour les mes­sageries pro­fes­sion­nelles de type Slack, Teams, Google Hangouts…) ».

Ain­si, afin de remédi­er au syn­drome de fatigue infor­ma­tion­nelle, « 53 % des Français dis­ent qu’il leur arrive de dés­ac­tiv­er les noti­fi­ca­tions de leur télé­phone portable, dont plus d’un quart (27 %) régulière­ment. En out­re, 30 % se for­cent par­fois à ne pas allumer la télévi­sion et 27 % sur­veil­lent leur temps d’écran.

Une stratégie de protection

Cette las­si­tude face au flux con­tinu d’alertes, de scoops et de con­tro­ver­s­es mon­tées en épin­gle agit comme un révéla­teur bru­tal des lim­ites du jour­nal­isme con­tem­po­rain. Là où les rédac­tions con­tin­u­ent de raison­ner en ter­mes d’audience, de parts de marché et de réac­tiv­ité immé­di­ate, une par­tie crois­sante du pub­lic répond par le retrait, l’évitement ou la décon­nex­ion. Ce décrochage ne relève ni d’un dés­in­térêt pour l’actualité ni d’un repli indi­vid­u­al­iste, mais d’une stratégie de pro­tec­tion face à une infor­ma­tion perçue comme envahissante, anx­iogène et répétitive.

En per­sis­tant à sat­ur­er l’espace médi­a­tique de con­tenus urgents, polar­isants et émo­tion­nelle­ment chargés, les médias con­tribuent para­doxale­ment à affaib­lir le lien de con­fi­ance qui les unit à leurs lecteurs, audi­teurs ou téléspectateurs.

Voir aus­si : Les médias main­stream en sur­sis ? Une étude dénonce leur fragilité économique

Des habitudes qui évoluent

Cette las­si­tude des Français pour les médias a des con­séquences concrètes !

Entre 2020 et 2025, les habi­tudes médi­a­tiques des Français ont pro­fondé­ment évolué, mar­quées par un recul mar­qué de la télévi­sion linéaire – y com­pris les jour­naux télévisés et les chaînes d’in­for­ma­tion – au prof­it de for­mats à la demande et de réseaux sociaux.

Face à un flux inces­sant d’ac­tu­al­ités sou­vent anx­iogènes, con­flictuelles ou perçues comme redon­dantes, les spec­ta­teurs arrê­tent de regarder. Selon les bilans annuels de Médi­amétrie, la durée moyenne quo­ti­di­enne passée devant la télévi­sion (en direct, replay ou dif­féré) a chuté de manière spectaculaire.

En 2020–2021, boost­ée par les con­fine­ments COVID, elle dépas­sait encore les 3 h 30 en moyenne. Mais dès 2023, elle tombait à env­i­ron 3 h 19, avant de franchir un cap sym­bol­ique en 2025 : 2 h 51 par jour en novem­bre (soit une perte de plus de 30 min­utes en quelques années seule­ment). Chez les moins de 50 ans, la baisse est encore plus pronon­cée, pas­sant de 1 h 35 en jan­vi­er 2024 à 1 h 19 en novem­bre 2025.

Un effet négatif sur l’humeur

Glob­ale­ment, le temps total con­sacré aux con­tenus vidéo reste sta­ble ou en légère hausse à 4 h 14 par jour en 2025, mais la part de la TV linéaire n’y représente plus que 61 % (con­tre 64 % en 2024), le reste bas­cu­lant vers le stream­ing, YouTube, Tik­Tok ou les plate­formes VOD.

Cette éro­sion touche par­ti­c­ulière­ment l’in­for­ma­tion. Le Reuters Insti­tute Dig­i­tal News Report 2025 révèle que l’usage heb­do­madaire de l’ac­tu­al­ité à la télévi­sion a reculé à 59 % en France (-4 points sur un an), tan­dis que la con­fi­ance glob­ale dans les médias stagne à un faible 29 % (clas­sant la France par­mi les pays les plus méfi­ants, 41ᵉ sur 48).

Plus alar­mant encore : 36 % des Français déclar­ent éviter « par­fois ou sou­vent » les nou­velles (un niveau record, en hausse de près de 10 points depuis 2017), et 40 % le font à l’échelle inter­na­tionale. Les raisons invo­quées sont claires : effet négatif sur l’humeur (39 %), sat­u­ra­tion par le vol­ume d’in­for­ma­tions (31 %), cou­ver­ture exces­sive des con­flits ou de la poli­tique (30 %), sen­ti­ment d’im­puis­sance ou de non-per­ti­nence (29 %).

Un désengagement des jeunes

Les chaînes d’in­for­ma­tion en con­tinu illus­trent cette polar­i­sa­tion : si CNews pro­gresse forte­ment (dev­enue leader en 2025), BFMTV stagne ou recule légère­ment, et les JT des général­istes mon­trent une éro­sion structurelle.

France 2, par exem­ple, passe de parts d’au­di­ence plus élevées post-JO 2024 à 14,9 % en 2025 (-0,9 point sur un an), avec des JT du 20 h qui peinent sou­vent à dépass­er les 4 mil­lions de téléspec­ta­teurs en moyenne men­su­elle récente. TF1 résiste mieux, mais l’ensem­ble du secteur de l’info tra­di­tion­nelle perd du ter­rain face à la frag­men­ta­tion : les jeunes préfèrent YouTube (+3 points comme source d’in­fo), Insta­gram (+5 points) ou Tik­Tok (+4 points), où l’ac­tu­al­ité arrive via des créa­teurs comme HugoDécrypte plutôt que via des JT classiques.

Post-COVID, la sur­charge infor­ma­tion­nelle (crises san­i­taires, guerre en Ukraine, élec­tions, JO, ten­sions géopoli­tiques) a ampli­fié ce désen­gage­ment. Les Français ne con­som­ment pas moins d’im­ages ou de vidéos, mais ils choi­sis­sent : moins d’in­fo « en con­tinu » imposée, plus de con­tenus per­son­nal­isés, diver­tis­sants ou à la carte.

Une détérioration mentale

Cette tran­si­tion explique pourquoi la TV linéaire et l’in­fo tra­di­tion­nelle décli­nent, même quand l’ac­tu­al­ité est dense. La fatigue infor­ma­tion­nelle n’est plus un symp­tôme mar­gin­al : elle redes­sine pro­fondé­ment le paysage médi­a­tique français, forçant les rédac­tions à repenser for­mats, tons et canaux pour recon­quérir un pub­lic épuisé.

Il y a le même prob­lème de fatigue liée aux réseaux soci­aux, mais il s’agit davan­tage d’une fatigue algo­rith­mique qu’une fatigue infor­ma­tion­nelle liée au trop-plein d’actualités. Le phénomène de “brain rot” (ou pour­risse­ment cérébral) lié au scrolling com­pul­sif sur Insta­gram, Tik­Tok et les for­mats courts (Reels, Shorts) touche par­ti­c­ulière­ment les jeunes, avec des impacts pro­fonds sur la généra­tion Z et Alpha.

Ce terme, élu mot de l’an­née 2024 par Oxford Uni­ver­si­ty Press et devenu omniprésent en 2025, décrit une détéri­o­ra­tion men­tale perçue due à une sur­con­som­ma­tion de con­tenus super­fi­ciels, rapi­des et sou­vent “junk food” pour le cerveau : vidéos addic­tives, dopamine instan­ta­née et algo­rithmes qui favorisent le scroll infini.

Un enjeu de santé publique

Les jeunes passent en moyenne plus de 6 heures par jour sur les réseaux soci­aux (selon des études comme celles de l’Amer­i­can Psy­cho­log­i­cal Asso­ci­a­tion pub­liées en 2025), ce qui entraîne une réduc­tion dras­tique de la capac­ité d’at­ten­tion (pas­sant par­fois à moins de 30–47 sec­on­des), une fatigue cog­ni­tive, une désen­si­bil­i­sa­tion émo­tion­nelle, de l’anx­iété accrue, une baisse de l’es­time de soi et même des symp­tômes dépressifs.

Chez les ados, plus de deux heures quo­ti­di­ennes de « doom­scrolling » (défile­ment anx­iogène) dou­blent le risque d’anx­iété et le quadru­plent pour la dépres­sion, selon des recherch­es récentes. Para­doxale­ment, ce sont sou­vent les jeunes eux-mêmes qui en pren­nent con­science : des influ­enceurs Gen Z lan­cent des séries “anti-brain rot” sur Tik­Tok (avec des mil­lions de vues).

Le scrolling épuise non seule­ment par son rythme effréné, mais aus­si par la com­para­i­son con­stante, le cyber­har­cèle­ment et le rem­place­ment des inter­ac­tions réelles par du pas­sif, accen­tu­ant l’isole­ment social et la perte de moti­va­tion. En 2025, c’est un enjeu de san­té publique recon­nu, forçant une généra­tion entière à repenser sa rela­tion au dig­i­tal pour préserv­er son cerveau en pleine maturation.

De la nécessité de changer son mode de vie

Pour endiguer la déser­tion de l’in­for­ma­tion et atténuer la fatigue infor­ma­tion­nelle qui pousse de nom­breux Français à se détourn­er de l’ac­tu­al­ité, des approches com­plé­men­taires se dessi­nent en 2025–2026, mêlant efforts per­son­nels et inno­va­tions médiatiques.

Du côté des spec­ta­teurs, l’idée est de repren­dre le con­trôle via une hygiène infor­ma­tion­nelle rigoureuse : lim­iter les con­sul­ta­tions à des moments pré­cis (comme 20–30 min­utes le matin ou le soir), couper les noti­fi­ca­tions intru­sives, choisir un petit nom­bre de sources de con­fi­ance et vari­er avec des newslet­ters syn­thé­tiques ou des pod­casts pour éviter le flux incessant.

Pren­dre des paus­es régulières hors écran, rem­plac­er le doom­scrolling par des activ­ités plus saines (marche, lec­ture papi­er, échanges réels) aide aus­si à restau­r­er l’équili­bre émo­tion­nel et à retrou­ver du sens à s’in­former sans se sen­tir submergé.

Reconstruire un rapport serein à l’actualité

Côté médias, les rédac­tions explorent des for­mats plus apaisants et engageants : accentuer le jour­nal­isme con­struc­tif ou de solu­tions (met­tre en lumière des répons­es con­crètes aux prob­lèmes plutôt que leur seule descrip­tion), inté­gr­er des réc­its humains posi­tifs ou inspi­rants pour con­tr­er le ton négatif dom­i­nant, sim­pli­fi­er les sujets com­plex­es avec des expli­ca­tions visuelles cour­tes et ludiques, ou encore expéri­menter l’IA pour per­son­nalis­er les con­tenus (alertes sur mesure, résumés adap­tés, options pour fil­tr­er les thèmes lourds).

Des ini­tia­tives comme des rubriques “espoir” ou “actions pos­si­bles”, des médias qui ne délivrent que des nou­velles joyeuses comme Le Média Posi­tif, des nar­ra­tions plus diver­si­fiées, ou une écoute active des attentes du pub­lic (via sondages ou retours) mon­trent que chang­er le rythme, le ton et la per­ti­nence peut redonner envie de revenir vers l’in­fo, en la trans­for­mant en ressource utile et moti­vante plutôt qu’en poids quotidien.

Ces leviers, appliqués ensem­ble, visent à recon­stru­ire un rap­port sere­in à l’ac­tu­al­ité, en mis­ant sur la qual­ité plutôt que la quan­tité et sur l’en­t­hou­si­asme plutôt que l’angoisse.

Jean-Charles Souli­er