La question de l’accès des mineurs à la pornographie en ligne est désormais documentée, chiffrée et reconnue comme un problème majeur de santé publique. Pourtant, lorsque des États membres de l’Union européenne tentent d’imposer des mécanismes réellement contraignants de vérification de l’âge sur les sites pornographiques, ils se heurtent à une opposition constante des institutions européennes. Les cas polonais et français montrent que, pour Bruxelles et pour la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), l’extension sans fin des compétences européennes et du marché intérieur prime sur la protection effective des enfants.
La Commission européenne contre l’initiative citoyenne polonaise
En Pologne, une initiative citoyenne a été lancée afin d’introduire une obligation légale de vérification de l’âge pour l’accès aux sites pornographiques. Avec plus de deux cent mille signatures de citoyens collectées par l’Institut Ordo Iuris pour la culture du droit et le Centre pour la vie et la famille, avec l’aide des organisations partenaires et de nombreux évêques, la Diète avait l’obligation de l’examiner. Chose faite en mars dernier où le texte a été envoyé en commission après un vote en première lecture sans aucune voix contre, chose très rare pour un projet de loi en Pologne. Il faut dire que son objectif est clairement circonscrit : empêcher l’accès des mineurs à des contenus pornographiques, sans instaurer de contrôle des contenus ni de surveillance généralisée des utilisateurs. Le projet prévoit des mécanismes techniques de vérification à définir par l’autorité de surveillance des médias électroniques, assortis de sanctions ciblées à l’encontre des plateformes qui refuseraient de s’y conformer.
Dans son avis détaillé adressé aux autorités polonaises à la mi-décembre, la Commission européenne adopte pourtant une posture ouvertement critique. Si elle reconnaît formellement l’importance de la protection des mineurs, elle concentre l’essentiel de son argumentation sur la défense de ses propres compétences. Selon la Commission, l’initiative polonaise porterait atteinte au principe du pays d’origine prévu par la directive sur le commerce électronique, et entrerait en conflit avec le cadre harmonisé mis en place par le Digital Services Act (DSA).
La Commission reproche en particulier au projet polonais d’imposer des obligations générales et abstraites à des prestataires établis dans d’autres États membres. Elle considère également que les mécanismes de blocage administratif et de sanctions indirectes pourraient conduire à une restriction excessive de la libre prestation des services numériques. Cette critique va jusqu’à assimiler le projet à une forme de censure potentielle, même si elle n’emploie pas directement ce mot mais préfère parler de restriction à la libre circulation de l’information. C’est assez fort de café pour des contenus pornographiques, mais surtout de la part d’une commission qui promeut son DSA dont l’application ratisse beaucoup plus large et plus à même de conduire à une censure généralisée sur Internet.
Cette position apparaît pour le moins paradoxale. L’initiative citoyenne polonaise ne vise en effet pas à filtrer ou interdire des contenus licites, mais uniquement à conditionner leur accès à une vérification de l’âge. En pratique, la Commission semble considérer qu’un État membre ne peut pas aller au-delà des mécanismes européens existants, même lorsque ceux-ci se révèlent largement inefficaces.
Le message est clair : la priorité n’est pas l’efficacité de la protection des mineurs, mais le maintien d’un monopole normatif européen. Toute initiative nationale ambitieuse est perçue comme une menace pour l’architecture juridique de l’Union.
La loi française sous la menace de la CJUE
La France illustre parfaitement les conséquences concrètes de cette approche. La législation française, entrée en vigueur il y a un an, impose aux éditeurs de sites pornographiques de mettre en place des dispositifs techniques empêchant l’accès des mineurs. En cas de manquement, des mesures de blocage peuvent être décidées par l’autorité administrative compétente (l’ARCOM).
Ce dispositif, très proche dans son esprit de l’initiative polonaise, est aujourd’hui fragilisé par le contentieux européen. Dans son avis rendu en septembre 2025, l’avocat général Maciej Szpunar (un Polonais) estime que l’obligation française de vérification de l’âge relève du « champ coordonné » de la directive sur le commerce électronique. Par conséquent, elle serait soumise au principe du pays d’origine, interdisant à la France d’imposer de telles obligations à des prestataires établis dans un autre État membre.
L’avocat général considère également que la France ne peut pas invoquer la protection des mineurs pour contourner les mécanismes de dérogation strictement encadrés prévus par le droit de l’Union. Cette analyse rejoint point par point celle développée par la Commission européenne dans le cas polonais.
Si la CJUE suit cette opinion, la loi française pourrait être invalidée, en tout ou partie. Une telle décision reviendrait à priver les États membres de tout moyen réellement contraignant pour empêcher l’accès des mineurs à la pornographie, tout en affirmant paradoxalement que l’Union agit pour leur protection.
Le contre-exemple américain : une fédération avec plus de pouvoir pour les États
L’attitude de l’Union européenne, qui n’est pourtant qu’une confédération d’États en théorie souverains, contraste fortement avec celle observée aux États-Unis. Bien que les États-Unis soient une fédération, avec une protection constitutionnelle très forte de la liberté d’expression, un nombre croissant d’États fédérés ont adopté des lois imposant une vérification réelle de l’âge pour l’accès aux sites pornographiques.
Depuis 2023, une vingtaine d’États américains ont déjà adopté de telles législations, parmi lesquels la Louisiane, le Texas, l’Arkansas, le Mississippi, la Virginie, l’Utah ou encore le Montana. La Louisiane a été pionnière, avec une loi entrée en vigueur le 1ᵉʳ janvier 2023.
Ces dispositifs reposent sur une vérification effective de l’âge, souvent via une preuve d’identité, sans instaurer de surveillance généralisée. Contrairement aux craintes régulièrement exprimées en Europe, ces lois n’ont pas entraîné de censure généralisée ni de chaos juridique. Elles ont en revanche produit des effets mesurables.
Il est urgent d’agir car aux États-Unis, l’âge moyen du premier contact avec la pornographie est estimé à 12 ans, et 15 % des enfants y sont exposés avant l’âge de 10 ans. Les études citées montrent que 44 % des adolescents déclarent consulter volontairement des contenus pornographiques, tandis que 58 % y sont exposés de manière accidentelle. Les États ayant introduit une vérification stricte constatent une baisse significative de l’accès des mineurs à ces contenus.
Ce pragmatisme tranche avec la rigidité européenne, où la crainte de fragmentation du marché intérieur semble l’emporter sur toute considération d’efficacité.
Protéger les mineurs ou préserver l’UE ?
En Europe, les chiffres sont pourtant alarmants. En France, l’ARCOM estimait en 2023 qu’environ 2,3 millions de mineurs accédaient régulièrement à des sites pornographiques. Malgré les discours officiels et la loi de 2020, l’accès restait extrêmement facile, y compris pour des enfants très jeunes.
En Pologne, les données de l’institut NASK indiquent que le premier contact avec la pornographie a lieu en moyenne vers 11 ans et un cinquième des adolescents âgés de 12 à 14 ans reconnaissent regarder des contenus pornographiques tous les jours. Les trois quarts des enfants et adolescents interrogés ont répondu aux enquêteurs qu’il était facile de trouver de la pornographie sur Internet, et 70% des adolescents de 16 ans en ont déjà consulté.
Ces statistiques montrent que les dispositifs actuels, largement fondés sur des déclarations par clic de souris ou de simples avertissements, sont totalement insuffisants. Pourtant, chaque tentative nationale visant à introduire une vérification réellement contraignante se heurte à l’opposition des institutions européennes.
La question devient alors inévitable : est-il plus important de préserver à tout prix le cadre juridique de l’Union européenne que de protéger efficacement les mineurs ? En refusant aux États la possibilité d’agir, l’UE prend le risque d’apparaître comme un obstacle plutôt que comme un rempart. Une fois encore, au lieu de l’Europe puissance vantée rêvée par Emmanuel Macron, on a uniquement l’Europe impuissante.
À force de privilégier l’harmonisation abstraite et la défense de ses compétences, l’Union européenne s’expose à une crise de légitimité. La protection des enfants devrait constituer une ligne rouge absolue. Lorsqu’un système empêche toute réponse efficace à un problème aussi grave, c’est ce système lui-même qui doit être interrogé.
Patrick Regalski


