Dossier : Le traitement du conflit russo-ukrainien par Arte Journal

Dossier : Le traitement du conflit russo-ukrainien par Arte Journal

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Le traitement du conflit russo-ukrainien par Arte Journal ou l’analyse d’une vérité obérée.

Éléments de contexte

L’OJIM a choisi cette semaine de s’intéresser à Arte Journal, et plus particulièrement au regard porté par la chaîne franco-allemande sur le conflit russo-ukrainien. Alors qu’un nouveau cessez-le-feu a été signé entre les belligérants le vendredi 5 Septembre dernier, et alors que les chaînes d’informations continues ont désormais le regard rivé sur le Moyen-Orient et/ou sur l’Afrique de l’Ouest en pleine crise du virus Ebola, nous avons souhaité voir de plus près si Arte Journal respectait à la lettre son intention de « poser un regard original sur le monde et proposer une approche européenne et culturelle de l’actualité ».

Au préalable, il convient de rappeler le format de ce journal. Présenté à 19h45, « majoritairement orienté vers l’actualité internationale », Arte Journal dure environ vingt minutes et s’appuie sur trois sujets principaux (d’une durée de 2 à 3 minutes chacun) ainsi que des brèves énoncés en début de programme, le tout précédé par une vérité assénée soir après soir : « Tout ce qui fait l’actualité internationale est dans Arte Journal ». Après avoir regardé Arte Journal pendant une semaine, nous voilà rassurés d’apprendre qu’il est futile de considérer comme important le fait que, durant la même période considérée, le Parlement Libyen s’est réfugié sur un ferry grec (The Guardian, 9 Septembre 2014) ou que la Russie déploie des forces navales pour rouvrir une base en Arctique (Channel News Asia, 6 Septembre 2014), ce dont le journal n’a pas dit un mot.

Arte Journal a fait le choix de la diffusion de l’information via plusieurs canaux. La chaine propose en effet le journal à la télévision, en podcast sur Internet (de façon très restreinte puisque le Journal du jour est balayé le lendemain vers 19h) et fournit des dossiers complets – sur son site – sur les sujets du moment, directement issus de ses reportages télévisuels. Soit dit en passant, la lecture superficielle (par les titres) du dossier concernant le conflit en Ukraine sur le site d’Arte Journal (consulté le 13 Septembre 2014) ne manque pas d’interpeller : « Propagation de la propagande en Russie » ; « Slaviansk, une économie à reconstruire » et « Ukraine, près de la ligne de front ».

Pour compléter cette brève présentation, rappelons qu’Arte Journal réalise depuis 2012 des audiences en forte hausse et que ce programme est regardé par plus de 400 000 personnes (chiffres de 2013).

Une étrange sensation

Cette partie est fondée sur la seule analyse sémantique des mots utilisés par Mme Meline Freda – Présentatrice d’Arte Journal la semaine – pour décrire le conflit en Ukraine. Le dimanche 7 Septembre, elle annonce ainsi que « le cessez-le-feu serait menacé » ; le 8 Septembre « des menaces sur Marioupol », le 9 « le vol MH117 a bien été abattu », le 10 aucune occurrence, le 11 elle annonce de « nouvelles sanctions européennes » en affirmant que « la Russie aurait interféré dans le dossier ukrainien » et le 12, un double sujet : « La Russie voit rouge après les sanctions » et le récit de « cent volontaires qui construisent un mur à la frontière de l’Ukraine pour se protéger de l’appétit de son voisin ». Le 13 Septembre, Arte Journal reprend tout de go l’affirmation faite par M. Arseni Iatseniouk, Premier Ministre de l’Ukraine : « La Russie veut détruire l’Ukraine » tout en rappelant que ce jour, les séparatistes auraient de nouveau « mis à mal le cessez-le-feu ».

La première chose qui frappe l’observateur, ce sont « les mots pour le dire ». La Russie est en effet toujours évoquée de manière négative, en des termes péjoratifs comme « poker menteur » (4 septembre), « fascistes » (7 septembre), « rétorsion » (12 septembre), « monnaie russe tombée à son plus bas niveau » (12 septembre) », « la Russie verrouille sa Crimée » ou « une élection sous occupation » (13 septembre).

A contrario, l’Ukraine et son Président (M. Porochenko) sont la plupart du temps présentés sous leur meilleur jour, avec ses alliés européens ou en tenue de guerre (8 septembre), exhortant ses soldats à tenir bon et à résister aux assauts. Quand cela n’est pas le cas, l’Ukraine est présentée en victime, évidemment digne de sympathie. Ainsi, le 7 septembre, le reportage d’une minute recueille le « témoignage de soldats ukrainiens qui auraient essuyé des tirs sur la ligne de front », tandis que le 12, un reportage entier de deux minutes est consacré à cent civils ukrainiens réunis dans « l’Armée citoyenne de Kharkov » pour construire un mur face « à l’appétit de son voisin ».

De cette simple approche sémantique se dégage une étrange sensation : celle d’un biais permanent dans le traitement de l’information. Un champ lexical différencié et strictement réservé à chacun des deux belligérants.

Des faits égrenés sans trame(s) ni explication(s)

Le format d’Arte Journal, ou l’utilisation du format qui est faite, semble également problématique. Croire et affirmer qu’il est possible de « poser un regard original sur le monde » via un reportage de deux minutes sur une réalité protéiforme comme celle de l’Ukraine relève de la gageure ou de la naïveté.

A fortiori lorsqu’aucun contexte du conflit n’est proposé. En effet, Arte Journal se concentre exclusivement sur l’actualité du jour, ne cherchant pas à porter son regard au-delà de la journée calendaire et ne rappelant aucune réalité statistique lors de ses reportages. Il n’y a aucune prise en compte ni aucune annonce des événements importants de la semaine à venir, pas même l’agenda de l’Union Européenne à ce sujet. Rien. Le reportage se borne à rapporter des faits, des paroles, des poignées de mains et des images saisissantes – souvent côté ukrainien – sans profondeur historique, sans perspectives géographiques, sans cartes à l’écran et donc, sans analyse critique. Comme le rappelle Yves Lacoste, « la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre ». Si la Russie souhaite vraiment ce conflit en Ukraine, pourquoi Arte Journal n’essaierait-il pas de la prendre à son propre jeu en mettant à jour la stratégie russe, notamment par l’utilisation de cartes ?

Si la Russie souhaite vraiment ce conflit en Ukraine, pourquoi Arte Journal n'essaierait-il pas de la prendre à son propre jeu en mettant à jour la stratégie russe, notamment par l'utilisation de cartes ?

Si la Russie souhaite vraiment ce conflit en Ukraine, pourquoi Arte Journal n’essaierait-il pas de la prendre à son propre jeu en mettant à jour la stratégie russe, notamment par l’utilisation de cartes ?

Le minimum en la matière serait de rappeler que la Russie et l’Ukraine ont été pendant des siècles les deux parties d’un seul et même ensemble (depuis 1783 et Catherine II) et qu’un auteur comme Alexandre Soljenitsyne a pu écrire que séparer les Russes et les Ukrainiens serait une « aberration » (Comment réaménager notre Russie, 1990). La profondeur historique ne sert bien entendu pas à justifier ; elle peut néanmoins donner des éléments de compréhension.

Un parti pris bien trop manifeste

Pour l’heure, nous avons écrit que la présentation faite du conflit ukrainien par Arte Journal paraissait biaisée, sans préciser outre. Pourtant, au fur et à mesure de l’analyse, il apparaît de plus en plus manifeste qu’Arte Journal privilégie le point de vue ukrainien. Quelles qu’en soient les raisons, nous pensons que cette position pourrait être tenable et défendue à la condition toutefois qu’elle soit affichée et énoncée comme telle au téléspectateur, ce qui n’est pas le cas.

Quatre éléments prouvent la partialité d’Arte Journal concernant le conflit ukrainien : le 4 septembre, Mme Marie Mandras s’entretient avec le journal pour livrer son analyse de la situation. Elle est présentée comme « spécialiste de la Russie ». Personne ne précise malheureusement qu’elle est membre du Royal institute of International Affairs londonien (RIIA, plus connu sous le nom de Chattam House), un think tank pro-européen, et que ses tribunes dans Libération sont ouvertement pro-ukrainiennes. Un contradicteur sur le plateau n’aurait-il pas été nécessaire sur un sujet aussi sensible ?

Le 7 septembre, un rapport est publié par Amnesty International qui « dresse le bilan des exactions commises par les séparatistes prorusses et les milices ukrainiennes au cours du conflit qui secoue depuis cinq mois l’Est de l’Ukraine » (http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/09/07/amnesty-international-denonce-les-crimes-de-guerre-en-ukraine-et-l-ingerence-de-la-russie_4483263_3214.html). Information ignorée par Arte Journal. Il est vrai que ce rapport contient ce genre de propos : « Toutes les parties se sont montrées indifférentes à l’égard de la vie des civils et négligent de manière flagrante leurs obligations internationales ».

Le 8 septembre, le président de l’OSCE déclare que « le cessez-le-feu avait globalement tenu en Ukraine ». Propos qui ne sera pas non plus rapporté par Arte Journal dans son édition du soir alors que le 7, le 8 et le 13 septembre, Arte Journal déclare dans ses éditions que « le cessez-le-feu serait menacé ».

Le 13 septembre, alors que l’aide humanitaire est prévue dans l’accord de cessez-le-feu signé quelques jours avant, le journal titre dans son édition du soir : « la Russie fait la guerre de l’humanitaire », titre péremptoire flirtant avec la désinformation pure et simple et livré une fois de plus sans explications.

Un point de vue européocentré

Cet européocentrisme se constate de prime abord, très simplement, en prenant les trop peu nombreuses cartes mises à disposition par Arte Journal. Celle qui est reproduite ci-dessous annonce clairement la vision du monde d’Arte Journal. Pourquoi la Russie n’est-elle pas représentée alors qu’elle participe à l’Eurovision et qu’elle est membre du Conseil de l’Europe ?

Par ailleurs, cet européocentrisme se manifeste également dans le choix des images de ses reportages. Pas une émission durant cette semaine sans un représentant de l’une des institutions de l’Union Européenne : le 8 septembre, Herman von Rompuy ; le 9 septembre le Premier Ministre néerlandais ; le 10 septembre la nouvelle Commission Européenne ; le 11 septembre le détail des nouvelles sanctions prises par Bruxelles via un discours de José Manuel Barroso et le 12 septembre, Martin Schultz, président du Parlement Européen, en visite en Ukraine.

Enfin, pas un mot non plus sur la position de l’OTAN en Ukraine alors qu’elle y est, directement et indirectement très présente, comme le rappelle ce graphique.

Pas un mot non plus sur la position de l'OTAN en Ukraine alors qu'elle y est, directement et indirectement très présente.

Pas un mot non plus sur la position de l’OTAN en Ukraine alors qu’elle y est, directement et indirectement très présente.

Est-ce parce que Vladimir Poutine a déclaré le 13 Septembre que « la crise [ukrainienne] était utilisée pour réanimer l’Otan comme l’un des éléments clés de la politique extérieure des États-Unis » ?

Où est-ce parce que le philosophe Régis Debray avait dit à propos de l’OTAN : «La [l’OTAN] voilà privée d’ennemi mais à l’offensive. L’Alliance atlantique ne supplée pas à la faiblesse de l’Union européenne (sa « politique de sécurité et de défense commune »), elle l’entretient et l’accentue. Un problème pour l’Europe » ?

C’est en effet paradoxal pour Arte Journal qui annonce une « approche européenne de l’actualité » de passer sous silence ce surinvestissement de l’OTAN dans cette région alors que la source de ce conflit remonte à la signature – ou à la non-signature – d’un accord d’association avec l’Union Européenne. Pourquoi ne pas en parler ?

Cette surdité en viendrait même parfois à desservir l’objet même qu’elle prétend défendre : l’idée européenne. Comme l’écrit Jean-François Mattéi dans Le regard vide. Essai sur l’épuisement de la culture européenne (Flammarion, 2007), l’identité de l’Europe ne se résume pas à une liste de valeurs ni aux actuelles institutions européennes mais bien à un regard particulier qu’elle porte sur elle-même et sur ce qui l’entoure. L’idée européenne est donc à l’opposée de l’européocentrisme. C’est pourtant ce que nous propose le journal d’Arte à travers ses reportages. Pour servir cette « approche européenne de l’actualité », il faudrait fournir un regard circonstancié et contradictoire sur l’ensemble des parties du monde et ce, de façon impartiale.

La dénonciation de la propagande cache-t-elle une autre propagande ?

En définitive, le traitement du conflit ukrainien réalisé par Arte Journal est biaisé. Chaîne légitimiste, cette partialité européocentrée se retrouve dans le traitement qu’elle fait d’autres sujets durant la même semaine : le référendum sur l’Écosse et les élections en Suède. A chaque fois, Arte Journal développe le point de vue du pouvoir en place et semble vouloir favoriser le statu quo.

La rédaction ne cherche pas à comprendre les points de vue discordants, elle préfère leur appliquer un schéma classique et manichéen, soit en les excluant de l’humanité raisonnable et civilisée, soit en les caricaturant. Afin d’éviter d’être accusé un jour de « terrorisme intellectuel », Arte Journal devrait expliquer le pourquoi de ses non-dits et de l’occultation permanente de certains faits plutôt que de chercher à scénariser une réalité censément univoque.

Journal à consommation immédiate (qui disparaît au bout d’une journée, y compris en podcast), d’apparence sérieuse et bien normé mais sans sources contradictoires, sans attaches ni ligne éditoriale clairement explicitée, sans débats, sans nuances et sans cartes, ce format court et sans aspérités ne peut que réjouir les personnes en quête d’une vérité formelle, partiale et policée, se gargarisant de regarder Arte et ayant vingt minutes de temps de cerveau disponible à consacrer à une actualité internationale. Mais le traitement lacunaire et manichéen qui est fait de cette actualité, s’il suffit à surnager dans des conversations mondaines, ne permet certainement pas de comprendre la réalité telle qu’elle est, c’est à dire d’être correctement informé.

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