Invité de Benjamin Duhamel sur France Inter mercredi 14 janvier 2026, le banquier d’affaires et patron de presse d’extrême gauche Matthieu Pigasse a annoncé son intention de s’engager dans la prochaine présidentielle. Problème : l’homme est également à la tête de la société de production Mediawan, première entreprise à bénéficier des contrats de France Télévisions.
À quelques jours de la réouverture de la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, la séquence, pourrait-on dire, arrive à point nommée. Alors qu’à gauche comme au sein des médias de service public, tous s’évertuent à défendre l’intégrité et l’impartialité de la maison-mère, le milliardaire d’extrême gauche Matthieu Pigasse a donné, mercredi 14 janvier, un sérieux coup au camp des ayatollahs de France Télévisions.
Face à Benjamin Duhamel, au micro de France Inter, le patron de presse a en effet exprimé sans ambages sa volonté de « peser le plus possible sur la présidentielle de 2027 » afin de battre le Rassemblement national.
Voir aussi : La commission d’enquête sur l’audiovisuel public va reprendre : on vous résume le premier acte
Pas moins de 110 millions d’euros de contrats par an
« Mon ambition, c’est de ne pas rester le long du chemin, indifférent, les bras ballants. Et donc en effet, c’est de peser le plus possible sur la présidentielle de 2027, parce que je considère que c’est un enjeu central », a‑t-il assumé, avant d’ajouter : « Le Rassemblement national peut être battu s’il est combattu. Il faut dire et montrer que c’est un parti qui n’est pas ce qu’il prétend être. »
Sur la forme, ne soyons pas dupes, que ce patron de presse – qui appelait à voter Nouveau Front populaire lors des législatives de 2024 et revendiquait en janvier 2025 « mettre les médias qu’il contrôle dans ce combat » contre le RN – assume son parti pris idéologique n’a rien d’étonnant.
Mais sur le fond, un problème majeur, qui confine au conflit d’intérêts, se pose.
🚨Un nouveau conflit d’intérêts majeur sur le service public ? Matthieu Pigasse dit vouloir “peser” sur la présidentielle 2027 pour “combattre le RN”.
Problème : sa boîte de production est la PREMIÈRE société à bénéficier des contrats de France TV (110 MILLIONS d’euros par an) pic.twitter.com/kpxPNcP921
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) January 14, 2026
Car Matthieu Pigasse ne contrôle pas seulement des médias privés, comme le fait un Vincent Bolloré. Il est également (et surtout) un des trois hommes (avec Niel et Capton) à la tête de la société de production Mediawan. Cette dernière est la première entreprise à bénéficier des contrats de France Télévisions. Comptez chaque année pas moins de 110 millions d’euros de contrats !
Ne sommes-nous pas là face à un nouveau conflit d’intérêts majeur à France TV ? Comment justifier que des programmes du service public soient produits par un homme qui se positionne ouvertement dans un combat idéologique et politique ?
« France 2 » recadrée par l’ARCOM
Au micro de France Inter, le milliardaire d’extrême gauche tempère et affirme « respecter l’indépendance éditoriale » de ses équipes : « Je la protège même d’ailleurs, je n’interfère et je n’interviens jamais dans les émissions qui sont les nôtres ».
Seulement quelques mois avant, le voilà déjà démenti, puisque c’est précisément sur France 2, face à une Caroline Roux qui cache aux téléspectateurs que Mathieu Pigasse est un des principaux actionnaires de Mediawan (qui produit, entre autres, « C dans l’Air » présenté par… Caroline Roux), que l’on retrouve le patron de presse.
Pourquoi Caroline Roux a caché aux téléspectateurs que Mathieu Pigasse est 1 des principaux actionnaires de Mediawan ?
Mediawan reçoit tous les ans 100M€ du service public pour produire notamment “C dans l’Air” présenté par… Caroline Roux pic.twitter.com/3K05Wl3Osa
— Destination Télé (@DestinationTele) September 11, 2025
L’affaire était tellement grossière qu’elle n’a cette fois-ci pas pu échapper à l’ARCOM, qui a rappelé à l’ordre, le 5 janvier 2026, la chaîne France 2, jugeant que la présentation de l’homme d’affaires « en sa seule qualité de chef d’entreprise » – alors qu’il a « déjà fait publiquement état de prises de position politiques » et qu’il est cofondateur de Mediawan, société productrice de programmes diffusés sur France Télévisions – « ne satisfaisait pas pleinement aux exigences d’honnêteté et de rigueur de l’information ».
Plusieurs « soupçons » de corruption et conflits d’intérêts
Nul doute donc que la séquence de Matthieu Pigasse face à Benjamin Duhamel s’invitera dans les couloirs du palais Bourbon dès la reprise des travaux menés par Charles Alloncle.
D’autant que la question des conflits d’intérêts au sein de France TV est un cheval de bataille du rapporteur. Il y a peu, ce dernier a en effet soulevé un (gros) loup en révélant sur les ondes d’Europe 1 avoir des soupçons de corruption au sein de France Télévisions.
Voir aussi : De la corruption et des conflits d’intérêts à France Télévisions ? Ces (sérieux) soupçons qui entachent le service public
« [Depuis le début de la commission], il y a déjà eu un certain nombre de révélations absolument confondantes : les prises illégales d’intérêts, les pactes de corruption, les pantouflages entre certains dirigeants de France Télévisions et des sociétés privées, les mensonges et les parjures proférés en audition », a‑t-il affirmé face à Christine Kelly.
🚨De la corruption à France Télévisions ? @CHAlloncle révèle que des dirigeants de France TV ont signé des contrats pour des sociétés de production à plusieurs DIZAINES de millions d’euros.
Ils ont ensuite été licenciés par France TV, ont pris des indemnités de licenciement de… pic.twitter.com/kX4A2GtFfX
— Observatoire du journalisme (Ojim) (@ojim_france) December 11, 2025
Selon le député de l’Hérault, des anciens dirigeants de France Télévisions auraient notamment signé « des dizaines ou des centaines de milliers d’euros de contrats pour des sociétés de production privées ». Ils se seraient ensuite « fait licencier » avec des indemnités de licenciement « de plusieurs centaines de milliers d’euros », avant de « finir dans ces mêmes sociétés de productions ».
Pantouflage doré
Parmi ces anciens dirigeants : Nathalie Darrigrand. L’ex-directrice des programmes de France Télévisions, et ex-directrice de France 5, a signé pendant son mandat à France Télévisions des contrats à hauteur « de dizaines ou de centaines de millions d’euros » pour des sociétés de production privées, en particulier « Together Media ». Après avoir été licenciée de France Télévisions, elle a ensuite fini à la tête de cette même société de production « Together », ce qui constitue, selon le droit, une prise illégale d’intérêts.
S’il ne s’agit pas là de la même configuration où se trouve Matthieu Pigasse, la question du conflit d’intérêts se pose tout de même. Pour l’heure, il n’a, à ce sujet, pas encore reçu de convocation dans le cadre de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, mais l’homme a tout de même indiqué « souhaiter » être auditionné, considérant que « c’est un devoir démocratique ». Affaire à suivre donc…
Voir aussi : Matthieu Pigasse, infographie
Lorelei Bancharel


