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Un clash Ernotte/Alloncle pour conclure la Commission sur l’audiovisuel public

11 avril 2026 | Temps de lecture : 12 minutes

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La Com­mis­sion d’enquête sur la neu­tral­ité et le finance­ment de l’audiovisuel pub­lic rece­vait pour sa dernière audi­tion Del­phine Ernotte. Neu­tral­ité, rémunéra­tions, dota­tion en hausse : la PDG de France Télévi­sions a ten­té de défendre son bilan depuis onze ans face à un Charles Allon­cle incisif. Compte rendu.

Les Français sont « assez grands » pour enten­dre le débat sur la neu­tral­ité de l’audiovisuel pub­lic. Ce 8 avril à l’Assemblée, le prési­dent de la Com­mis­sion d’enquête, Jérémie Patri­er Lei­tus, jus­ti­fi­ait son refus du huis clos pour les débats quelque­fois houleux. Une manière d’annoncer l’audition de Del­phine Ernotte, accom­pa­g­née de Christophe Tardieux, son secré­taire général.

En poste depuis 11 ans, Delphine Ernotte défend sa boutique

Intro­duisant son pro­pos en sig­nalant que « la pri­vati­sa­tion du ser­vice pub­lic n’a[vait] trou­vé aucun défenseur. » En cette com­mis­sion, la PDG de France TV a tenu à rap­pel­er que « l’attachement des Français » à l’au­dio­vi­suel pub­lic n’en était que plus grand. Si elle a con­cédé que l’amélioration pou­vait en être débattue, elle a affir­mé que « son exis­tence [était] une clef de voûte ; les Français croient en l’audiovisuel pub­lic comme une néces­sité sur l’avenir ». Louant la rigueur et l’ef­fi­cac­ité des mem­bres de France Télévi­sions inter­rogés à l’oc­ca­sion de la com­mis­sion, elle a affir­mé avoir con­tribué à en ren­forcer la trans­parence, avoir scruté les dépens­es liées à la pro­duc­tion, l’utilisation de leur bud­get pour ces audi­tions ; « cet effort n’est pas ponctuel mais appelé à s’inscrire dans la durée ».

Le PDG a ensuite souligné que le mon­tant de 4 mil­liards d’euros évo­qué comme bud­get de France Télévi­sions à l’oc­ca­sion de la com­mis­sion était inex­act : « C’est 2,5 mil­liards d’eu­ros », a‑t-elle souligné en indi­quant que cette somme devait « servir l’intérêt général ». Et de pour­suiv­re, jus­ti­fi­ant au pas­sage sa longévité à son poste : « Nous avons réus­si à main­tenir l’équilibre budgé­taire, sauf pour 2025. Nous assumons pleine­ment nos respon­s­abil­ités. J’exerce ces fonc­tions depuis 11 ans et je suis renou­velée jusqu’à 2030 ; cette con­ti­nu­ité m’a per­mis d’apporter de la sta­bil­ité dans l’entreprise », a‑t-elle souligné.

Ernotte théâtrale

Madame Ernotte a ensuite joué sur la corde sen­si­ble, affir­mant qu’à l’heure où la « lib­erté d’informer [était] men­acée dans de nom­breux pays », elle avait, au cours de ces dernières années, défendu le tra­vail des jour­nal­istes. « Je n’ai jamais renon­cé. Je crois en la néces­sité d’un canal de confiance ».

Elle a aus­si loué son bilan comme un com­bat engagé pour la jeunesse, avec la trans­for­ma­tion de la plate­forme de France Télévi­sions des­tinée à « ren­forcer l’éducation aux médias » et à faire face à l’IA. « Si l’audiovisuel pub­lic ne s’impose pas, d’autres le fer­ont à sa… place, comme Google, Apple », etc. Elle a enfin souligné que son tra­vail s’ori­en­tait vers « un com­bat pour la lib­erté de créer » (doc­u­men­taires, spec­ta­cles vivants, l’animation…). « Je suis fière d’avoir con­tribué à mon niveau à cet élan. Ne frag­ilisez pas cet équili­bre. Ne brisez pas l’excellence de la créa­tion française ; n’éteignez pas cette lumière. L’art fait briller la France dans le monde entier. Le ray­on­nement de la France est en jeu », a‑t-elle souligné, théâtralement.

« La neutralité absolue n’existe pas »

Sur la neu­tral­ité et l’impartialité, Del­phine Ernotte a indiqué que « la neu­tral­ité absolue n’existe pas ». En revanche, pense-t-elle, « l’impartialité con­stitue une exi­gence spé­ci­fique de l’audiovisuel pub­lic et ses con­tours doivent être clar­i­fiés. […] Notre devoir envers les Français est celui de l’équité. […] C’est notre pacte démoc­ra­tique. […] C’est une oblig­a­tion de moyens et de résul­tats. Elle se mesure et se con­state de manière objec­tive. C’est pour nous un impératif ».

Elle a con­clu son pro­pos en soulig­nant qu’elle se tenait devant la com­mis­sion « pour défendre l’audiovisuel libre, sur le temps long, qui est un pili­er de notre démocratie ».

Réponses aux accusations de Jacques Cardoze

Le prési­dent de la com­mis­sion, le député Hori­zons Jérémie Patri­er Lei­tus, a ensuite évo­qué les accu­sa­tions de l’ancien jour­nal­iste de France TV Jacques Car­doze, qui avait évo­qué le 31 mars dernier au même endroit des pro­to­coles d’accord qui auraient été signés à la suite de lit­iges avec des salariés, les inti­mant au silence face aux agisse­ments d’a­gres­sions sex­uelles qu’il soupçon­nait en échange de rétri­bu­tions finan­cières. Face à ces graves accu­sa­tions, Del­phine Ernotte a indiqué n’avoir « aucune tolérance de quelque ordre pour les pra­tiques de har­cèle­ment sex­uel, moral ». Soulig­nant que Car­doze avait été longtemps à la direc­tion de Com­plé­ment d’enquête, elle a affir­mé regret­ter qu’il ne lui ait pas sig­nalé de tels agissements.

Évo­quant la deux­ième accu­sa­tion de Car­doze, à pro­pos de l’épisode de Com­plé­ment d’en­quête sur Jor­dan Bardel­la qui aurait fait l’ob­jet d’une atten­tion par­ti­c­ulière (il aurait été indiqué qu’il était néces­saire de « ne pas […] rater » ce numéro en par­ti­c­uli­er), Del­phine Ernotte a démen­ti des accu­sa­tions d’une extrême grav­ité. « Mon rôle est de garan­tir l’indépen­dance », a‑t-elle ajouté.

Rémunérations des employés de France Télévisions : Ernotte défend « la vie privée » des salariés

Sur la ques­tion des rémunéra­tions des employés de France Télévi­sions, Charles Allon­cle a demandé pourquoi son entre­prise avait voulu faire pass­er la con­signe à l’ensemble des acteurs venus devant la com­mis­sion de ne pas révéler leur rémunéra­tion. « Nous avons voulu rap­pel­er à tous les salariés quels étaient les droits et devoirs qu’il con­ve­nait de respecter. Nous avons don­né des con­seils, non des con­signes ; j’ai des lim­ites dans ce que je peux révéler (secret des affaires). […] Vous, vous avez toutes les infor­ma­tions que vous avez demandées », s’est défendue Del­phine Ernotte, faisant référence aux infor­ma­tions non publiques (con­fiées dans une data room) envoyées par­al­lèle­ment à la com­mis­sion. « Dans le même esprit, je respecte la vie privée des salariés. Ce n’est pas une réten­tion d’information. Cette audi­tion est publique et nous devons à ce titre pren­dre des pré­cau­tions », a‑t-elle con­clu en indi­quant que ses salariés n’avaient pas voca­tion à être jetés en pâture.

Alloncle s’attaque à l’usage des financements publics

Le rap­por­teur de la com­mis­sion a ensuite demandé à Del­phine Ernotte com­ment jus­ti­fi­er l’emploi des 4 mil­liards d’eu­ros annuels des­tinés à l’au­dio­vi­suel pub­lic : « France Télévi­sions, c’est 2,6 Mds de dota­tion publique annuelle ; l’audiovisuel pub­lic représente 4 mil­liards. Le bud­get du min­istère de la Cul­ture : [s’élève à] 8 mil­liards d’eu­ros », a‑t-il indiqué. « L’au­dio­vi­suel pub­lic, c’est donc 50 % du bud­get ; [à titre de com­para­i­son], l’entretien du pat­ri­moine c’est 4,5 % ! […] N’est-ce pas trop de con­sacr­er la moitié du bud­get à l’audiovisuel pub­lic con­tre 4,5 % pour le pat­ri­moine en péril ? »

Sur la défen­sive, Del­phine Ernotte a avoué s’être « posée la ques­tion : […] com­ment on peut faire mieux avec moins, car on baisse régulière­ment le bud­get ». Elle a ensuite indiqué qu’elle était à la tête de la télévi­sion publique qui avait vu son bud­get le plus baiss­er en Europe, avant de se lancer dans une dithyra­mbe en faveur de la culture.

Dotations en baisse ou en hausse ? Ernotte perd son calme

Sur l’évolution des dota­tions publiques, Charles Allon­cle a souligné que le PDG du groupe expli­quait que les ressources avaient dimin­ué alors que, selon deux rap­ports de la Cour des comptes (l’un visant les ressources en 2016 et l’autre entre 2017 et 2024), ces dota­tions publiques avaient aug­men­té. « Pou­vez-vous con­tin­uer à jus­ti­fi­er la baisse de dota­tion alors que tous les chiffres indiquent le con­traire ? », a enfon­cé le député UDR.

S’en est suiv­ie une cacoph­o­nie, Del­phine Ernotte assur­ant que la « dota­tion publique entre 2017 et 2024 a[vait] bais­sé » – ce qui était exact mais ne répondait pas à la ques­tion du rap­por­teur ten­ant d’un rap­port de 2016 de la Cour des comptes Del­phine Ernotte a égale­ment indiqué qu’il fal­lait tenir compte de la dif­férence entre dota­tion publique et chiffre d’af­faires pub­lic­i­taire ; elle a aus­si argué de l’in­fla­tion de 20 % entre 2017 et 2026 qui viendrait soulign­er la ver­tu de ce bud­get sen­si­ble­ment sim­i­laire mal­gré cette ten­dance haus­sière. « Entre 2017 et 2026, a‑t-elle souligné, il y a une infla­tion de 20 %. En 10 ans, France Télévi­sions coûte 600 mil­lions de moins aux Français en euros courants selon un rap­port de NPA. France TV coûte moins de 3 euros par mois aux Français », s’est-elle félicitée.

Voir aus­si : Del­phine Ernotte, portrait

Externalisation et favoritisme : Mediawan en question

Le rap­por­teur a égale­ment inter­rogé Del­phine Ernotte sur le risque de surex­ter­nal­i­sa­tion à des sociétés privées au lieu de con­fi­er les mis­sions aux 9 000 salariés de France Télévi­sions. « Beau­coup de députés s’élèvent con­tre la pri­vati­sa­tion », a souligné Charles Allon­cle, « mais il faudrait aus­si s’élever con­tre l’ultra-externalisation à des sociétés de pro­duc­tion privée », à l’exemple de Medi­awan, Ban­i­jay… « 80 % des émis­sions de flux sont exter­nal­isées. Pourquoi engagez-vous plus de con­trats à des sociétés de pro­duc­tion privée alors que ça pour­rait être inter­nal­isé ? », a‑t-il demandé.

Et Del­phine Ernotte de rétor­quer que cette exter­nal­i­sa­tion n’avait pas don­né lieu à des prob­lèmes d’ingérence et que cet appel aux sociétés privées per­me­t­tait de répon­dre à un besoin de pro­grammes. Il a aus­si été ques­tion du poten­tiel favoritisme fait à cer­taines sociétés de pro­duc­tion, notam­ment Medi­awan. Le député a ain­si souligné que ladite société aurait sur­fac­turé ses presta­tions, ce qu’avait révélé un audit. Selon le rap­por­teur, il reve­nait à Medi­awan de rem­bours­er la dif­férence de fac­tura­tion, ce que la société n’a pas fait. Si le rap­por­teur a souligné l’il­lé­gal­ité d’une telle procé­dure, Del­phine Ernotte a répon­du qu’il reve­nait à France Télévi­sions de régler et qu’il en avait tou­jours été ainsi.

Gestion des ressources humaines

Sur la ges­tion des ressources humaines, il a été ques­tion des bas­cule­ments d’an­ciens salariés vers des sociétés de pro­duc­tion après un départ de France Télévi­sions, tout en ayant béné­fi­cié d’indemnités de licen­ciement. Del­phine Ernotte a con­cédé qu’il serait judi­cieux de met­tre en place une clause d’in­com­pat­i­bil­ité, ajoutant avoir prévu de l’in­scrire au prochain con­seil d’administration.

« Est-ce que ça n’en dit pas beau­coup des largess­es de France Télévi­sions ? », a ques­tion­né Charles Allon­cle, regret­tant l’in­dem­nité de départ perçue par le présen­ta­teur de « Ques­tions pour un cham­pi­on », Samuel Éti­enne… tout en con­tin­u­ant à ani­mer l’émis­sion. Des trans­ac­tions visées par l’É­tat selon Del­phine Ernotte, qui a ajouté avoir déjà préal­able­ment dénon­cé l’ac­cord col­lec­tif à ce sujet.

Sur la dis­par­ité des salaires (le salaire moyen de 70 000 euros étant tiré vers le haut par de très gros salaires), madame Ernotte s’est jus­ti­fiée par une moyenne d’âge élevée des mem­bres de l’en­tre­prise et a tenu à sig­naler que « ces 10 dernières années, on a fait baiss­er de 10 % les effec­tifs », en dépit des ten­sions. Sur son salaire, elle a indiqué qu’il avait été décidé par Nico­las Sarkozy en 2010 et qu’il n’avait pas bougé depuis. Sur le fait qu’elle ait touché 98,5 % de la prime de per­for­mance, le PDG a bot­té en touche en dis­ant que ce n’é­tait pas d’elle que cela dépendait.

Cannes en question

Sur les suites à des prix exor­bi­tants louées par France Télévi­sions au Palace Majes­tic à Cannes, elle a réitéré son pro­pos selon lequel « pas 1 cen­time d’ar­gent pub­lic n’a[vait] été dépen­sé ». Le rap­por­teur Allon­cle a pour­tant noté qu’en févri­er « le tri­bunal judi­ci­aire de Paris a[vait] ouvert une enquête » sur le sujet. Le PDG du groupe a répon­du qu’elle allait main­tenir la présence des équipes à Cannes, que ces loca­tions se fai­saient par l’échange d’ac­t­ifs pub­lic­i­taires inven­dus ; le rap­por­teur s’est éton­né de l’ab­sence de valeur de tels act­ifs inven­dus con­tre un coût de cham­bre d’un mon­tant cer­tain. « Avant 2022, a expliqué Del­phine Ernotte, France Télévi­sions [avait] un accord avec le Majes­tic […] Quand nous sommes devenus parte­naires du Fes­ti­val de Cannes, ça a changé. Il a fal­lu trou­ver un lieu pour avoir un stu­dio ; nous avons besoin d’un espace pour tra­vailler pen­dant cette péri­ode et c’est dans cette péri­ode qu’on a util­isé le part­ner [ndlr. Les fameux échanges con­tre des act­ifs pub­lic­i­taires inven­dus] », s’est-elle jus­ti­fiée avant de soulign­er que France Télévi­sions n’avait pas surenchéri pour acquérir les droits du fes­ti­val de Cannes comme cela avait été dit.

Slash dans le collimateur d’Alloncle

Sur la neu­tral­ité des employés de France Télévi­sions, mon­sieur Allon­cle est revenu sur la plate­forme Slash, dont il a indiqué qu’elle était des­tinée aux 15–35 ans en dépit de con­tenus LGBT et woke. Il a souligné que l’as­so­ci­a­tion « Touche pas à ma rede­vance » avait relayé des con­tenus prob­lé­ma­tiques. « France TV Slash a ain­si relayé une cagnotte pour Jus­tice pour Adama, […] des con­tenus pornographiques tran­sex­uels, […] relayé des thès­es à car­ac­tère racial­iste… etc […]. Vous disiez assumer de tels con­tenus. Est-ce que sur les 17/18 mil­lions d’eu­ros annuels de con­tenus, vous pensez qu’il faut con­serv­er ceux-là ? », a‑t-il demandé.

« On a reçu une cen­taine de sig­nale­ments de cette asso­ci­a­tion », a‑t-elle aus­si souligné. 7 dif­fu­sions ont été dépub­liées », a rap­porté Del­phine Ernotte, ajoutant que « le con­trôle et la mod­éra­tion » avaient été ren­for­cés. Avant de rel­a­tivis­er : « Et la plate­forme Slash, c’est pour les 18–35 ans, pas les mineurs. »

Charles Allon­cle a néan­moins dénon­cé les pro­pos par­ti­sans tenus par l’une des jour­nal­istes de Slash sur son compte per­son­nel Twit­ter, notam­ment sur la police. « Est-ce qu’il faut deman­der de sup­primer ses tweets ? », a demandé le rap­por­teur. « Les tweets con­traires à la loi sont con­damnables », a souligné, auda­cieuse­ment (sic), Del­phine Ernotte. « On a une charte sur l’u­til­i­sa­tion des réseaux soci­aux. Si elle n’en a pas con­nais­sance, c’est prob­lé­ma­tique », a‑t-elle con­clu sans évo­quer de sanc­tions potentielles.

Le dernier mot de l’au­di­tion a été lais­sé à Del­phine Ernotte, qui a con­clu cette com­mis­sion d’en­quête mou­ve­men­tée par une affir­ma­tion : « L’au­dio­vi­suel pub­lic est debout ». Après une telle com­mis­sion, on espère qu’il sera surtout redressé.

Rodolphe Cha­la­mel

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