La presse tunisienne, jadis la plus libre du monde arabe, continue à faire les frais d’une politique de répression tous azimuts dictée par un président de plus en plus autoritaire. La corporation est déstabilisée par autant de coups de boutoirs qui lui sont portés, mais ne désarme pas.
Un coup dur pour la presse. La condamnation à trois ans et demi de prison ferme prononcée à l’encontre de deux journalistes, Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies, a été confirmée en appel le 13 mai.
Arrêtés le 11 mai 2024, les deux journalistes ont été poursuivis, dans cette première affaire, pour « diffusion de fausses nouvelles » et « diffamation pour le pouvoir », à propos de l’arrestation de l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, survenue en avril de cette année. Ils avaient écopé d’une peine de 8 mois chacun.
Alors qu’ils purgeaient leur peine, leur dossier s’est alourdi dans une autre affaire fin décembre 2024. Accusés cette fois-ci de blanchiment d’argent et infractions fiscales, les deux détenus ont donc été de nouveau condamnés, et lourdement.
Les ravages du décret 54
Quelques jours plus tôt, le 7 mai, un autre journaliste indépendant, Zied El Heni, a été condamné à un an de prison. Arrêté le 24 avril dernier, il était poursuivi pour « atteinte à autrui via les réseaux publics de communication » (dénomination officielle des réseaux sociaux), en vertu de l’article 86 du Code des télécommunications (ancêtre du tristement célèbre décret 54, principal arsenal de répression utilisé contre les libertés publiques en Tunisie). Après avoir tenté d’apprivoiser le principal syndicat du pays, l’UGTT, le pouvoir de Kaïs Saïed cherche à mettre au pas, toujours en usant de ce décret, les derniers bastions de la presse libre.
Au sein de la corporation, c’est le branle-bas de combat. Et les actions de solidarité avec Mourad Zeghidi (et d’autres journalistes incarcérés) n’ont pas cessé depuis son arrestation.
Le Comité national de soutien aux journalistes et aux détenus d’opinion s’est dit, dans une déclaration du 13 mai, « choqué » par la condamnation de Mourad Zeghidi et ses confrères, tout en dénonçant l’instrumentalisation de la justice dans les affaires de presse.
De son côté, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) s’est insurgé contre la répression qui s’abat sur les journalistes et appelle à la libération « immédiate » des détenus.
Cette affaire a aussi suscité des réactions internationales. Anthony Bellanger, secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), a dénoncé une « criminalisation du journalisme ». Reporters sans frontières (RSF) soulignait de son côté « l’absence de preuves tangibles » dans cette affaire, après près de deux ans d’enquête.
Les harcèlements judiciaires visant les journalistes tunisiens ont fini par semer un climat de psychose. Ce qui les astreint parfois à quitter le pays, comme c’est le cas de Ghassen Ben Khelifa, condamné en mars dernier à deux ans de prison ferme pour « diffusion de fausses informations portant atteinte à la sécurité publique », encore sur la base du décret-loi 54. Une accusation à l’emporte-pièce utilisée par le pouvoir pour museler la presse.
Chute libre
Devant cette situation, le SNJT a tiré la sonnette d’alarme. À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le syndicat a publié son rapport annuel qui recense 154 atteintes contre des journalistes durant la période s’étalant du 1ᵉʳ avril 2025 au 1ᵉʳ avril 2026.
Parmi ces atteintes, 55 relèvent de violences directes physiques ou psychologiques, 21 de cas de harcèlement ou menaces en ligne, 14 de poursuites judiciaires, et 5 de condamnations à des peines privatives de liberté.
Autre aspect, l’organisation syndicale met en garde contre une précarisation accrue des journalistes tunisiens. Sous-payés ou pas du tout payés, de plus en plus de professionnels du métier préfèrent, comme c’est le cas dans de nombreux pays de la région, abandonner cette profession.
Même constat accablant établi par RSF. Dans son rapport 2026 publié fin avril, cette organisation confirmait une chute libre de la Tunisie dans le classement mondial de la liberté de la presse. Le pays est passé de la 72ᵉ place en 2020 à la 129ᵉ en 2025, puis à la 137ᵉ en 2026. Soit une perte totale de 65 places en six ans.
Le recul est aussi visible dans le score global, qui tombe de 43,48 points en 2025 à 40,43 points en 2026, soit ‑3,05 points en un an. Les sous-indices 2026 restent eux aussi faibles : 120ᵉ pour le politique, 139ᵉ pour l’économique, 128ᵉ pour le législatif, 109ᵉ pour le social et 133ᵉ pour le sécuritaire, selon la même source.
La répression tous azimuts
Selon les ONG, la répression ne se limite pas à la presse, mais s’étend à toutes les activités dites de la « société civile » (droits de l’homme, écologie, lutte contre la corruption…). Dernière intervention en date, les autorités ont suspendu pendant un mois l’activité de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH). Dans un communiqué publié le 24 avril, cette ONG appelait à la mobilisation contre la « restriction des libertés ».
La dégradation du pouvoir d’achat des Tunisiens inquiète aussi. Le 16 mai, plusieurs ONG appelaient à une grande manifestation au centre de la capitale, avec un slogan évocateur : « Le ventre vide, les prisons pleines ! »
Mussa A.

