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Tunisie : sale temps pour les journalistes tunisiens

19 mai 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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La presse tunisi­enne, jadis la plus libre du monde arabe, con­tin­ue à faire les frais d’une poli­tique de répres­sion tous azimuts dic­tée par un prési­dent de plus en plus autori­taire. La cor­po­ra­tion est désta­bil­isée par autant de coups de boutoirs qui lui sont portés, mais ne désarme pas.

Un coup dur pour la presse. La con­damna­tion à trois ans et demi de prison ferme pronon­cée à l’encontre de deux jour­nal­istes, Mourad Zeghi­di et Borhen Bsaies, a été con­fir­mée en appel le 13 mai.

Arrêtés le 11 mai 2024, les deux jour­nal­istes ont été pour­suiv­is, dans cette pre­mière affaire, pour « dif­fu­sion de fauss­es nou­velles » et « diffama­tion pour le pou­voir », à pro­pos de l’arrestation de l’avocate et chroniqueuse Sonia Dah­mani, sur­v­enue en avril de cette année. Ils avaient écopé d’une peine de 8 mois chacun.

Alors qu’ils purgeaient leur peine, leur dossier s’est alour­di dans une autre affaire fin décem­bre 2024. Accusés cette fois-ci de blanchi­ment d’argent et infrac­tions fis­cales, les deux détenus ont donc été de nou­veau con­damnés, et lourdement.

Les ravages du décret 54

Quelques jours plus tôt, le 7 mai, un autre jour­nal­iste indépen­dant, Zied El Heni, a été con­damné à un an de prison. Arrêté le 24 avril dernier, il était pour­suivi pour « atteinte à autrui via les réseaux publics de com­mu­ni­ca­tion » (dénom­i­na­tion offi­cielle des réseaux soci­aux), en ver­tu de l’article 86 du Code des télé­com­mu­ni­ca­tions (ancêtre du tris­te­ment célèbre décret 54, prin­ci­pal arse­nal de répres­sion util­isé con­tre les lib­ertés publiques en Tunisie). Après avoir ten­té d’apprivoiser le prin­ci­pal syn­di­cat du pays, l’UGTT, le pou­voir de Kaïs Saïed cherche à met­tre au pas, tou­jours en usant de ce décret, les derniers bas­tions de la presse libre.

Au sein de la cor­po­ra­tion, c’est le bran­le-bas de com­bat. Et les actions de sol­i­dar­ité avec Mourad Zeghi­di (et d’autres jour­nal­istes incar­cérés) n’ont pas cessé depuis son arrestation.

Le Comité nation­al de sou­tien aux jour­nal­istes et aux détenus d’opinion s’est dit, dans une déc­la­ra­tion du 13 mai, « choqué » par la con­damna­tion de Mourad Zeghi­di et ses con­frères, tout en dénonçant l’instrumentalisation de la jus­tice dans les affaires de presse.

De son côté, le Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes tunisiens (SNJT) s’est insurgé con­tre la répres­sion qui s’abat sur les jour­nal­istes et appelle à la libéra­tion « immé­di­ate » des détenus.

Cette affaire a aus­si sus­cité des réac­tions inter­na­tionales. Antho­ny Bel­langer, secré­taire général de la Fédéra­tion inter­na­tionale des jour­nal­istes (FIJ), a dénon­cé une « crim­i­nal­i­sa­tion du jour­nal­isme ». Reporters sans fron­tières (RSF) soulig­nait de son côté « l’absence de preuves tan­gi­bles » dans cette affaire, après près de deux ans d’enquête.

Les har­cèle­ments judi­ci­aires visant les jour­nal­istes tunisiens ont fini par semer un cli­mat de psy­chose. Ce qui les astreint par­fois à quit­ter le pays, comme c’est le cas de Ghas­sen Ben Khe­li­fa, con­damné en mars dernier à deux ans de prison ferme pour « dif­fu­sion de fauss­es infor­ma­tions por­tant atteinte à la sécu­rité publique », encore sur la base du décret-loi 54. Une accu­sa­tion à l’emporte-pièce util­isée par le pou­voir pour musel­er la presse.

Chute libre

Devant cette sit­u­a­tion, le SNJT a tiré la son­nette d’alarme. À l’occasion de la Journée mon­di­ale de la lib­erté de la presse, le syn­di­cat a pub­lié son rap­port annuel qui recense 154 atteintes con­tre des jour­nal­istes durant la péri­ode s’étalant du 1ᵉʳ avril 2025 au 1ᵉʳ avril 2026.

Par­mi ces atteintes, 55 relèvent de vio­lences directes physiques ou psy­chologiques, 21 de cas de har­cèle­ment ou men­aces en ligne, 14 de pour­suites judi­ci­aires, et 5 de con­damna­tions à des peines pri­v­a­tives de liberté.

Autre aspect, l’organisation syn­di­cale met en garde con­tre une pré­cari­sa­tion accrue des jour­nal­istes tunisiens. Sous-payés ou pas du tout payés, de plus en plus de pro­fes­sion­nels du méti­er préfèrent, comme c’est le cas dans de nom­breux pays de la région, aban­don­ner cette profession.

Même con­stat acca­blant établi par RSF. Dans son rap­port 2026 pub­lié fin avril, cette organ­i­sa­tion con­fir­mait une chute libre de la Tunisie dans le classe­ment mon­di­al de la lib­erté de la presse. Le pays est passé de la 72ᵉ place en 2020 à la 129ᵉ en 2025, puis à la 137ᵉ en 2026. Soit une perte totale de 65 places en six ans.

Le recul est aus­si vis­i­ble dans le score glob­al, qui tombe de 43,48 points en 2025 à 40,43 points en 2026, soit ‑3,05 points en un an. Les sous-indices 2026 restent eux aus­si faibles : 120ᵉ pour le poli­tique, 139ᵉ pour l’économique, 128ᵉ pour le lég­is­latif, 109ᵉ pour le social et 133ᵉ pour le sécu­ri­taire, selon la même source.

La répression tous azimuts

Selon les ONG, la répres­sion ne se lim­ite pas à la presse, mais s’étend à toutes les activ­ités dites de la « société civile » (droits de l’homme, écolo­gie, lutte con­tre la cor­rup­tion…). Dernière inter­ven­tion en date, les autorités ont sus­pendu pen­dant un mois l’activité de la Ligue tunisi­enne des droits de l’homme (LTDH). Dans un com­mu­niqué pub­lié le 24 avril, cette ONG appelait à la mobil­i­sa­tion con­tre la « restric­tion des lib­ertés ».

La dégra­da­tion du pou­voir d’achat des Tunisiens inquiète aus­si. Le 16 mai, plusieurs ONG appelaient à une grande man­i­fes­ta­tion au cen­tre de la cap­i­tale, avec un slo­gan évo­ca­teur : « Le ven­tre vide, les pris­ons pleines ! »

Mus­sa A.

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