À neuf mois de la présidentielle, le gouvernement renforce son arsenal contre les « manipulations étrangères » et crée une commission chargée d’alerter publiquement candidats et électeurs. Une initiative qui pourrait brouiller la frontière entre désinformation organisée et opinion dissidente.
Quelques jours à peine après la conférence de presse du sénateur Laurent Lafon sur les « ingérences intérieures », le ministre de l’intérieur est revenu aux menaces extérieures.
« Une commission sera bientôt chargée d’informer le public en cas d’ingérence étrangère », a ainsi annoncé Laurent Nunez. Présenté en Conseil des ministres le 22 juillet, ce dispositif associe un projet de loi pénale et une nouvelle commission dite « indépendante ». Il vise à réagir plus rapidement aux campagnes numériques qu’il estime susceptibles d’altérer le débat démocratique.
Reste une question éminemment politique : qui qualifiera publiquement une information d’ingérence, et avec quelles conséquences à quelques jours d’un vote ?
Une commission autorisée à intervenir dans la campagne
Composée d’un membre du Conseil d’État, d’un magistrat de la Cour de cassation et d’un autre de la Cour des comptes, la commission pourra recevoir les signalements des services spécialisés, prévenir les candidats concernés puis « rendre publique par tout moyen » l’existence d’une ingérence caractérisée. Son secrétariat sera assuré par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale.
Elle interviendra pendant les périodes électorales, au plus tôt six mois avant le premier tour, et pourra s’appuyer sur les services de l’État. Parmi eux figure Viginum, dont les prérogatives ont été renforcées en février : le service peut analyser les données publiquement accessibles, recourir à des traitements automatisés et développer des algorithmes destinés à détecter les opérations numériques étrangères.
Une alerte officielle lancée en pleine campagne deviendrait immédiatement une information majeure. Reprise par les chaînes d’information, les radios et les plateformes, elle pourrait disqualifier un récit, un média ou un candidat avant même que les faits soient examinés contradictoirement dans l’espace public.
Des peines alourdies et des contenus retirés
Le projet de loi porte d’un à trois ans d’emprisonnement la peine encourue pour atteinte à la sincérité du scrutin, assortie de 45 000 euros d’amende. Elle pourrait atteindre six ans lorsque l’infraction sert « les intérêts d’une puissance étrangère » ou d’une organisation sous contrôle étranger.
Un nouveau référé permettrait également à un juge de faire cesser la diffusion massive et automatisée de contenus « manifestement inexacts ou trompeurs » menaçant gravement et de façon imminente les intérêts fondamentaux de la nation. Le référé électoral créé en 2018 serait, lui, étendu à tous les scrutins.
Si les critères et l’intervention du juge sont censés constituer des garanties, les notions de contenu trompeur, d’intérêt étranger ou d’atteinte au débat démocratique resteront nécessairement disputées lorsqu’elles toucheront à la guerre, à la diplomatie ou aux choix européens.
De l’ingérence étrangère à l’opinion intérieure ?
Le danger serait de transformer progressivement la lutte contre des opérations coordonnées provenant de l’étranger en police du récit autorisé au sein du pays. Le moindre lien avec l’étranger pourrait servir à décrédibiliser ou, pire, à éliminer, une information ou une opinion. La polémique récente autour d’un rapport sénatorial sur les « zones grises de l’information » l’a montré : l’expression « ingérences intérieures » et l’idée d’un observatoire de la désinformation opère un glissement dangereux en amalgamant menaces étrangères et contestation numérique en France.
L’État doit protéger le scrutin contre les campagnes étrangères. Il doit aussi éviter que son label d’ingérence ne devienne, dans les médias, un verdict politique anticipé.
Olivier Frèrejacques

