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Panique au Point : une stratégie risquée provoque une chute brutale d’audience numérique

23 avril 2026 | Temps de lecture : 5 minutes

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L’hebdomadaire dirigé par Éti­enne Ger­nelle a décidé de priv­ilégi­er le mag­a­zine au web et d’utiliser inten­sive­ment l’IA. Résul­tat, le site du Point est passé de la 34ᵉ à la 50ᵉ place du classe­ment ACPM. Une stratégie de réduc­tion volon­taire de la pro­duc­tion édi­to­ri­ale qui inquiète la rédac­tion web, désor­mais réduite à une peau de chagrin.

Une dégringo­lade. Depuis jan­vi­er 2026, le site du Point voit ses audi­ences quo­ti­di­ennes s’effondrer de manière con­tin­ue. Fin jan­vi­er, le titre occu­pait encore la 34ᵉ posi­tion dans le pal­marès numérique de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), avec 21,17 mil­lions de vis­ites totales. En mars, il n’enregistrait plus que 13,7 mil­lions de vis­ites et se retrou­vait relégué à la 50ᵉ place, der­rière L’Express et Le Nou­v­el Obs.

De sur­croît, Médi­amétrie notait que Le Point enreg­is­trait en févri­er 2026 sa plus faible audi­ence depuis août 2014 avec seule­ment 5,1 mil­lions de vis­i­teurs uniques sur le site web : un sig­nal très alar­mant pour l’hebdomadaire. Car une baisse d’audience est de mau­vais augure pour les annon­ceurs. Une chute des revenus pub­lic­i­taires men­ace le magazine.

En moyenne, tou­jours en févri­er 2026, un inter­naute reste 5 min­utes et 45 sec­on­des sur le site et l’application. Il s’agit du temps passé moyen le plus bas enreg­istré depuis la mesure de cet indi­ca­teur (mai 2020).

En com­para­i­son, selon Médi­amétrie, « l’ensemble des mar­ques médias affiche des pro­gres­sions d’audience com­pris­es entre 7,4 % pour L’Express et 39% pour Paris Match ».

Réduction de la production et impact des algorithmes Google

Jusqu’en jan­vi­er, le ser­vice web béné­fi­ci­ait d’une cer­taine autonomie. Désor­mais, son activ­ité est placée sous étroite sur­veil­lance du directeur délégué de la rédac­tion, Clé­ment Pétreault, « ce qui a vidé le rôle du rédac­teur en chef », selon un pigiste. Les jour­nal­istes ne peu­vent plus com­man­der de piges sans en informer la direc­tion, ce qui impacte énor­mé­ment le web. On apprend égale­ment que les con­trats des jour­nal­istes web ne sont pas renou­velés et qu’il n’y a qua­si­ment plus de rédac­teurs. Les rédac­teurs en CDD rat­tachés au ser­vice web ne ver­ront pas leurs con­trats renou­velés aux mêmes postes.

Les change­ments algo­rith­miques récents de Google Dis­cov­er ont accen­tué la pénal­i­sa­tion : les sites qui main­ti­en­nent un fort vol­ume de pub­li­ca­tions sont favorisés, tan­dis que Le Point paie le prix de sa baisse de rythme éditorial.

D’autres dif­fi­cultés s’annoncent : en mai, selon La Let­tre, Mathilde Gardin, rédac­trice en cheffe numérique, quit­tera le titre pour rejoin­dre L’Opinion comme rédac­trice en cheffe adjointe.

Priorité au magazine et usage intensif de l’IA

Ces choix s’inscrivent dans une volon­té claire de « mon­tée en gamme » par Éti­enne Ger­nelle. Le directeur souhaite copi­er le men­su­el améri­cain The Atlantic en don­nant la pri­or­ité aux enquêtes, aux reportages de fond mais surtout aux édi­tos et aux chroniques.

La direc­tion assume ouverte­ment de sac­ri­fi­er une par­tie de l’audience web au prof­it de la con­quête d’abonnés payants. Pour­tant, les résul­tats sur ce front restent mod­estes. En 2025, Le Point a per­du 6,8 % de ses abon­nés par rap­port à 2024. En jan­vi­er 2026, le titre comp­tait 135 000 abon­nés au total, dont seule­ment 31 000 sur le numérique. Sa dif­fu­sion totale l’année passée atteignait 275 000 exem­plaires (-6% sur un an).

Signe des temps, depuis le PSE (plan de sauve­g­arde de l’emploi) débuté en avril 2025, qui a provo­qué une cinquan­taine de départs de la rédac­tion web ; les réviseuses du jour­nal ont été mis­es à la porte et rem­placées par une IA, « MerciApp ».

Cette intel­li­gence arti­fi­cielle gère l’ensemble des cor­rec­tions orthographiques des arti­cles web et génère une par­tie des titres et des chapôs, mais ses « hal­lu­ci­na­tions » restent nom­breuses (quand l’IA invente des faits). Le résul­tat est donc loin d’être par­fait. Les rédac­teurs restants sont vive­ment encour­agés à écrire avec l’IA et ressen­tent un vrai sen­ti­ment d’abandon et de frus­tra­tion. « C’est comme si le site dis­parais­sait », nous con­fie un pigiste.

Les autres médias ont un usage modéré de l’IA

À la décharge du Point, d’autres médias ont com­mencé à inté­gr­er l’IA dans leur proces­sus édi­to­ri­aux, mais sans franchir le pas d’un rem­place­ment direct des jour­nal­istes. Des titres comme Le Monde (qui utilise Gem­i­ni AI), Les Échos ou Le Figaro recourent désor­mais à ces out­ils pour assis­ter la pro­duc­tion édi­to­ri­ale (résumés, tra­duc­tions, sug­ges­tions ou mise en forme) tout en main­tenant une super­vi­sion humaine et des chartes strictes exclu­ant toute sub­sti­tu­tion des rédac­tions. Dans l’audiovisuel pub­lic, Radio France et France Télévi­sions mobilisent pour l’heure l’IA pour des tâch­es tech­niques, et non pour pro­duire des con­tenus jour­nal­is­tiques autonomes.

Ain­si, con­traire­ment au Point, qui a assumé le rem­place­ment de cer­taines fonc­tions comme la cor­rec­tion par des out­ils automa­tisés, les autres grands médias français priv­ilégient une logique d’appoint : ils utilisent l’IA, mais ne rem­pla­cent pas leurs jour­nal­istes par celle-ci. Du moins à ce stade.

Jean-Charles Souli­er

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