L’hebdomadaire dirigé par Étienne Gernelle a décidé de privilégier le magazine au web et d’utiliser intensivement l’IA. Résultat, le site du Point est passé de la 34ᵉ à la 50ᵉ place du classement ACPM. Une stratégie de réduction volontaire de la production éditoriale qui inquiète la rédaction web, désormais réduite à une peau de chagrin.
Une dégringolade. Depuis janvier 2026, le site du Point voit ses audiences quotidiennes s’effondrer de manière continue. Fin janvier, le titre occupait encore la 34ᵉ position dans le palmarès numérique de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), avec 21,17 millions de visites totales. En mars, il n’enregistrait plus que 13,7 millions de visites et se retrouvait relégué à la 50ᵉ place, derrière L’Express et Le Nouvel Obs.
De surcroît, Médiamétrie notait que Le Point enregistrait en février 2026 sa plus faible audience depuis août 2014 avec seulement 5,1 millions de visiteurs uniques sur le site web : un signal très alarmant pour l’hebdomadaire. Car une baisse d’audience est de mauvais augure pour les annonceurs. Une chute des revenus publicitaires menace le magazine.
En moyenne, toujours en février 2026, un internaute reste 5 minutes et 45 secondes sur le site et l’application. Il s’agit du temps passé moyen le plus bas enregistré depuis la mesure de cet indicateur (mai 2020).
En comparaison, selon Médiamétrie, « l’ensemble des marques médias affiche des progressions d’audience comprises entre 7,4 % pour L’Express et 39% pour Paris Match ».
Réduction de la production et impact des algorithmes Google
Jusqu’en janvier, le service web bénéficiait d’une certaine autonomie. Désormais, son activité est placée sous étroite surveillance du directeur délégué de la rédaction, Clément Pétreault, « ce qui a vidé le rôle du rédacteur en chef », selon un pigiste. Les journalistes ne peuvent plus commander de piges sans en informer la direction, ce qui impacte énormément le web. On apprend également que les contrats des journalistes web ne sont pas renouvelés et qu’il n’y a quasiment plus de rédacteurs. Les rédacteurs en CDD rattachés au service web ne verront pas leurs contrats renouvelés aux mêmes postes.
Les changements algorithmiques récents de Google Discover ont accentué la pénalisation : les sites qui maintiennent un fort volume de publications sont favorisés, tandis que Le Point paie le prix de sa baisse de rythme éditorial.
D’autres difficultés s’annoncent : en mai, selon La Lettre, Mathilde Gardin, rédactrice en cheffe numérique, quittera le titre pour rejoindre L’Opinion comme rédactrice en cheffe adjointe.
Priorité au magazine et usage intensif de l’IA
Ces choix s’inscrivent dans une volonté claire de « montée en gamme » par Étienne Gernelle. Le directeur souhaite copier le mensuel américain The Atlantic en donnant la priorité aux enquêtes, aux reportages de fond mais surtout aux éditos et aux chroniques.
La direction assume ouvertement de sacrifier une partie de l’audience web au profit de la conquête d’abonnés payants. Pourtant, les résultats sur ce front restent modestes. En 2025, Le Point a perdu 6,8 % de ses abonnés par rapport à 2024. En janvier 2026, le titre comptait 135 000 abonnés au total, dont seulement 31 000 sur le numérique. Sa diffusion totale l’année passée atteignait 275 000 exemplaires (-6% sur un an).
Signe des temps, depuis le PSE (plan de sauvegarde de l’emploi) débuté en avril 2025, qui a provoqué une cinquantaine de départs de la rédaction web ; les réviseuses du journal ont été mises à la porte et remplacées par une IA, « MerciApp ».
Cette intelligence artificielle gère l’ensemble des corrections orthographiques des articles web et génère une partie des titres et des chapôs, mais ses « hallucinations » restent nombreuses (quand l’IA invente des faits). Le résultat est donc loin d’être parfait. Les rédacteurs restants sont vivement encouragés à écrire avec l’IA et ressentent un vrai sentiment d’abandon et de frustration. « C’est comme si le site disparaissait », nous confie un pigiste.
Les autres médias ont un usage modéré de l’IA
À la décharge du Point, d’autres médias ont commencé à intégrer l’IA dans leur processus éditoriaux, mais sans franchir le pas d’un remplacement direct des journalistes. Des titres comme Le Monde (qui utilise Gemini AI), Les Échos ou Le Figaro recourent désormais à ces outils pour assister la production éditoriale (résumés, traductions, suggestions ou mise en forme) tout en maintenant une supervision humaine et des chartes strictes excluant toute substitution des rédactions. Dans l’audiovisuel public, Radio France et France Télévisions mobilisent pour l’heure l’IA pour des tâches techniques, et non pour produire des contenus journalistiques autonomes.
Ainsi, contrairement au Point, qui a assumé le remplacement de certaines fonctions comme la correction par des outils automatisés, les autres grands médias français privilégient une logique d’appoint : ils utilisent l’IA, mais ne remplacent pas leurs journalistes par celle-ci. Du moins à ce stade.
Jean-Charles Soulier

